Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 41 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre I.

LIVRE PREMIER

 

 

L'utilité du commerce a induit plusieurs Princes à rechercher un chemin

plus facile pour trafiquer avec les Orientaux. Plusieurs voyages qui n'ont

pas reussy. Resolution des François à cet effect. Entreprise du sieur de

Mons: sa commission, revocation d'icelle. Nouvelle commission au mesme

sieur de Mons pour continuer son entreprise.

 

CHAPITRE I.

 

elon la diversité des humeurs les inclinations sont différentes: & chacun en

sa vacation a une fin particuliere. Les uns tirent au proffit, les autres à la

gloire, & aucuns au bien public. Le plus grand est au commerce, &

principalement celuy qui se faict sur la mer. De là vient le grand

soulagement du peuple, l'opulence & l'ornement des republiques. C'est ce

qui a eslevé l'ancienne Rome à la Seigneurie & domination de tout le

monde. Les Vénitiens à une grandeur esgale à celle des puissans Roys. De

tout temps il a fait foisonner en richesses les villes maritimes, dont

Alexandrie & Tyr sont si célèbres: & une infinité d'autres, lesquelles

remplissent le profond des terres aprés que les nations estrangeres leur ont

envoyé ce qu'elles ont de beau & de singulier. C'est pourquoy plusieurs

Princes se sont efforcez de trouver par le Nort, le chemin de la Chine, afin

de faciliter le commerce avec les Orientaux, esperans que ceste route seroit

plus brieve & moins perilleuse.

 

En l'an 1496, le Roy d'Angleterre commit à ceste recherche Jean Chabot1 &

Sebastien son fils. Environ le mesme temps Dom Emanuel Roy de Portugal

y envoya Gaspar Cortereal, qui retourna sans avoir trouvé ce qu'il

pretendoit: & l'année d'après reprenant les mesmes erres, ils mourut en

l'entreprise, comme fit Michel son frère qui la continuoit obstinément. Es

années 1534. & 1535, Jacques Quartier 2 eut pareille commission du Roy François I, mais il fut arresté en sa course. Six ans après le sieur de

Roberval l'ayant renouvelée, envoya Jean Alfonce Xaintongeois plus au

Nort le long de la coste de Labrador, qui en revint aussi sçavant que les

autres. Es années 1576, 1577 & 1578 Messire Martin Forbicher 3 Anglois fit

trois voyages suivant les costes du Nort. Sept ans après Hunfrey Gilbert 4

aussi Anglois partit avec cinq navires, & s'en alla perdre sur l'isle de Sable,

où demeurèrent trois de ses vaisseaux. En la mesme année 5, & és deux

suivantes Jean Davis Anglois fit trois voyages pour mesme subject, &

pénétra soubs les 72 degrez, & ne passa pas un destroit qui est appelé

aujourdhui de son nom. Et depuis luy le Capitaine Georges en fit aussi un

en l'an 1590, qui fut contraint à cause des glaces, de retourner sans avoir

rien descouvert. Quant aux Holandois ils n'en ont pas eu plus certaine

cognoissance à la nouvelle Zemble.

 

Note 1: (retour)

 

La commission fut donnée nommément à Jean Cabot et à ses fils Louis,

Sébastien et Sanche, et à leurs héritiers et ayans cause: «Dilectis nobis Ioanni

Caboto, civi Venetiarum, Ludovico, Sebastiano & Sancio filiis dicti Ioannis, &

eorum ac cujuslibet eorum haeredibus ac deputatis...» (Mémoires des

Commissaires, t. II, p. 409). Cette commission est datée du 5 mars de la onzième

année du règne de Henri VII. Or Henri fut couronné le 30 octobre 1485. La

commission est donc du 5 mars 1496, suivant le style nouveau, et 1495 suivant

l'ancien style, Pâques tombant cette année le 1er avril.

 

Note 2: (retour)

 

L'auteur, dans la relation de son voyage de 1603, écrit Jacques Cartier. Il semble

que, dans celle-ci, il ait adopté l'orthographe de Lescarbot; cependant le capitaine

malouin signait Cartier, comme en font foi les registres de Saint-Malo.

 

Note 3: (retour)

 

Sir Martin Frobisher, natif de Doncaster, dans le comté d'York. On peut voir la

relation de ses voyages dans Hakluyt, tome III, et la traduction française dans les

Voyages au Nord.

 

Note 4: (retour)

 

Sir Humphrey Gilbert obtint une commission de la reine d'Angleterre, dès

l'année 1578. Mais le premier voyage qu'il entreprit cette année manqua

complètement, tant par la désertion d'un grand nombre de ses associés, que par

suite d'une violente tempête, qui le força de retourner en Angleterre. En vertu de

la même commission, il réalisa enfin, cinq ans plus tard (1583), un voyage aux

côtes de l'Amérique, où il périt lui et tous ses compagnons.

Note 5: (retour)

 

Le premier voyage de Davis eut lieu en 1585.

 

Tant de navigations & descouvertures vainement entreprises avec beaucoup

de travaux & despences, ont fait resoudre noz François en ces dernières

années, à essayer de faire une demeure arrestée és terres que nous disons la

Nouvelle France, esperans parvenir plus facilement à la perfection de ceste

entreprise, la Navigation commençeant en la terre d'outre l'Océan, le long

de laquelle se fait la recherche du passage desiré: Ce qui avoit meu le

Marquis de la Roche en l'an 1598, 6 de prendre commission du Roy pour

habiter ladite terre. A cet effect il deschargea des hommes & munitions en

l'Isle de Sable: mais les conditions qui luy avoient esté accordées par sa

Majesté lui ayant esté déniées, il fut contraint de quitter son entreprise, &

laisser là ses gens. Un an aprez le Capitaine Chauvin en prit une autre pour

y conduire d'autres hommes: & peu aprez estant aussi revocquée7, il ne

poursuit pas davantage.

 

Aprez ceux cy 8, nonobstant toutes ces variations & incertitudes, le sieur de

Mons voulut tenter une chose desesperée: & en demanda commission à sa

Majesté: recognoissant que ce qui avoit ruiné les entreprinses précédentes,

estait faute d'avoir assisté les entrepreneurs, qui, en un an, ny deux, n'ont

peu recognoistre les terres & les peuples qui y sont: ny trouver des ports

propres à une habitation. Il proposa à sa Majesté un moyen pour supporter

ces frais sans rien tirer des deniers Royaux, asçavoir, de lui octroyer

privativement à tous autres la traitte de peleterie d'icelle terre. Ce que luy

ayant esté accordé, il se mit en grande & excessive despence: & mena avec

luy bon nombre d'hommes de diverses conditions: & y fit bastir des

logemens necessaires pour ses gens: laquelle despence il continua trois

années consecutives, aprez lesquelles, par l'envie & importunité de certains

marchans Basques & Bretons, ce qui luy avoit esté octroyé, fut revocqué

par le Conseil, au grand prejudice d'iceluy sieur de Mons: lequel par telle

revocation fut contraint d'abbandonner tout, avec perte de ses travaux & de

tous les utensilles dont il avoit garny son habitation.

 

Note 6: (retour)

 

«Lescarbot et Champlain,» dit M. Ferland, en parlant de l'entreprise du marquis

de la Roche (Cours d'Histoire du Canada, I, p. 60), «tenaient leurs

renseignements du sieur de Poutrincourt. Nous préférons suivre Bergeron, qui

écrivait vers le même temps, parce que la vérité de son récit est confirmée par

une notice sur le marquis de La Roche, insérée dans la Biographie Générale des

Hommes Illustres de la Bretagne.» Voici ce que dit Bergeron à ce sujet: «Le

Marquis de la Roche donc étant allé, suivant sa première commission» (1578),

«dés le temps de Henri III, en l'ile de Sable, & voulant découvrir davantage, il fut

rejeté par la violence du vent en moins de douze jours jusqu'en Bretagne, où il

fut retenu prisonnier cinq ans» (ou plus de sept, suivant M. Pol de Courcy) «par

le duc de Mercoeur. Cependant les gens qu'il avoit laissé en l'île de Sable, ne

vécurent tout ce temps-là que de pèche, & de quelques vaches & autres bêtes

provenant de celles que dés l'an 1518 le baron de Lery y avoit laissées. Enfin le

marquis étant délivré de prison, comme il eut conté au Roy son adventure, le

pilote Chef-d'hotel eut commandement allant aux terres neuves, de recueillir ces

pauvres gens; ce qu'il fit, & n'en trouva que douze de reste, qu'il ramena en

France. Mais le Marquis aiant obtenu sa seconde commission» (1598) «ne peut

continuer ces voyages, prévenu de mort bientôt après.» (Traité de la Navigation,

ch. XX.)

 

Note 7: (retour)

 

Suivant l'édition de 1632, le sieur Chauvin fit de suite un second voyage, «qui fut

aussi fructueux que le premier. Il en veut faire un troisiesme mieux ordonné;

mais il n'y demeure longtemps sans estre saisi de maladie, qui l'envoya en l'autre

monde.» (Première partie, ch, VI.)

 

Note 8: (retour)

 

En 1603, après la mort du commandeur de Chastes.

 

Mais comme il eut fait raport au Roy de la fertilité de la terre; & moy du

moyen de trouver le passage de la Chine 9, sans les incommoditez des glaces

du Nort, ny les ardeurs de la Zone torride, soubs laquelle nos mariniers

passent deux fois en allant & deux fois en retournant, avec des travaux &

périls incroyables, sa Majesté commanda 10 au sieur de Mons de faire

nouvel équipage & renvoyer des hommes pour continuer ce qu'il avoit

commencé. Il le fit. Et pour l'incertitude de sa commission il changea de

lieu, afin d'oster aux envieux l'ombrage qu'il leur avoit apporté; meu aussi

de l'esperance d'avoir plus d'utilité au dedans des terres où les peuples sont

civilisez, & est plus facile de planter la foy Chrestienne & establir un ordre

comme il est necessaire pour la conservation d'un païs, que le long des rives

de la mer, où habitent ordinairement les sauvages: & ainsi faire que le Roy

en puisse tirer un proffit inestimable: Car il est aisé à croire que les peuples

de l'Europe rechercheront plustost cette facilité que non pas les humeurs

envieuses & farouches qui suivent les costes & les barbares.