Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 122 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre VII.

 

Comme nous fusmes à six lieues de Malebarre, nous mouillasmes l'anchre

proche de la coste, dautant que n'avions bon vent. Le long d'icelle nous

advisasmes des fumées que faisoient les Sauvages, ce qui nous fit délibérer

de les aller voir, & pour cet effect on équipa la chaloupe. Mais quand nous

fusmes proche de la coste qui est areneuse, nous ne peusmes l'aborder, car

la houlle estoit trop grande. Ce que voyans les Sauvages, ils mirent un

canau à la mer, & vindrent à noua 8 ou 9 en chantant, & faisans signe de la

joye qu'ils avoient de nous voir, puis nous monstrerent que plus bas il y

avoit un port, où nous pourrions mettre nostre barque en seureté. Ne

pouvant mettre pied à terre, la chaloupe s'en revint à la barque, & les

Sauvages retournèrent à terre, après les avoir traicté humainement.

 

Le lendemain 167 le vent estant favorable, nous continuasmes nostre routte

au nort 5 lieues 168, & n'eusmes pas plustost fait ce chemin, que nous

trouvasmes 3 & 4 brasses d'eau, estans esloignez une lieue & demie de la

coste. Et allans un peu de l'avant, le fonds nous haussa tout à coup à brasse

& demie, & deux brasses, ce qui nous donna de l'apprehension, voyans la

mer briser de toutes parts, sans voir aucun passage par lequel nous

peussions retourner sur nostre chemin, car le vent y estoit entièrement

contraire.

 

Note 167: (retour)

 

Le 3 octobre 1606.

 

Note 168: (retour)

 

Voir 1613, p. 99, note 1.

 

De façon qu'estans engagez parmy des brisans & bancs de sable, il fallut

passer au hazard, selon que l'on pouvoit juger y avoir plus d'eau pour nostre

barque, qui n'estoit que 4 pieds au plus, & vinsmes parmy ces brisans

jusques à quatre pieds & demy. En fin nous fismes tant, avec la grâce de

Dieu, que nous passasmes par dessus une pointe de sable, qui jette prés de trois lieues à la mer, au sud suest, lieu fort dangereux. Doublant ce cap, que

nous nommasmes le cap Batturier 169, qui est à douze ou treize lieues de

Mallebarre, nous mouillasmes l'anchre à deux brasses & demie d'eau,

d'autant que nous nous voiyons entourez de toutes parts de brisans &

battures, reservé eu quelques endroits où la mer ne fleurissoit pas beaucoup.

On envoya la chaloupe pour trouver un achenal, afin d'aller à un lieu que

jugions estre celuy que les Sauvages nous avoient donné à entendre; &

creusmes aussi qu'il y avoit une riviere, où nous pourrions estre en seureté.

 

Note 169: (retour)

 

Ce cap Batturier paraît correspondre à la tête de Sankaty, qui forme la pointe

sud-est de l'île de Nantucket, et qui est en effet à environ douze lieues du port de

Mallebarre, ou Nauset.

 

Nostre chaloupe y estant, nos gens mirent pied à terre, & considererent le

lieu, puis revindrent avec un Sauvage qu'ils amenèrent, & nous dirent que

de plaine mer nous y pourrions entrer, ce qui fut resolu; & aussi tost

levasmes l'anchre, & fusmes par la conduite du Sauvage, qui nous pilota,

mouiller l'anchre à une rade qui est devant le port à six brasses d'eau, & bon

fonds: car nous ne peusmes entrer dedans à cause que la nuict nous surprint.

 

Le lendemain on envoya mettre des balises sur le bout d'un banc de sable

qui est à l'emboucheure du port; puis la plaine mer venant y entrasmes à 2

brasses d'eau. Comme nous y fusmes, nous louasmes Dieu d'estre en lieu de

seureté. Nostre gouvernail s'estoit rompu, que l'on avoit accommodé avec

des cordages, & craignions que parmy ces bases & fortes marées il ne

rompist derechef, qui eust esté cause de nostre perte.

 

Dedans ce port 170 il n'y a qu'une brasse d'eau, & de plaine mer deux; à l'est

y a une baye qui refuit au nort environ trois lieues, dans laquelle se voyent

une isle & deux autres petits culs de sac, qui décorent le pays: là sont

beaucoup de terres défrichées, & force petits costaux, où ils font leur

labourage de bled & autres grains dont ils vivent. Il y a aussi de tresbelles

vignes, quantité de noyers, chesnes, cyprés, & peu de pins. Tous les peuples

de ce lieu sont fort amateurs du labourage, & font provision de bled d'Inde

pour l'hyver, lequel ils conservent en la façon qui ensuit.

 

Note 170: (retour)

Le port de Chatham, que l'auteur appelle plus loin port Fortuné.

 

Ils font des fosses sur le penchant des costaux dans le fable 5 à 6 pieds plus

ou moins, & prennent leurs bleds & autres grains, qu'ils mettent dans de

grands sacs d'herbe, qu'ils jettent dedans lesdites fosses, & les couvrent de

fable 3 ou 4 pieds par dessus le superfice de la terre, pour en prendre à leur

besoin, & se conserve aussi bien qu'il sçauroit faire en nos greniers.

 

Nous veismes en ce lieu cinq à six cents Sauvages, qui estoient tous nuds,

horsmis leur nature, qu'ils couvrent d'une petite peau de faon, ou de loup

marin. Les femmes aussi couvrent la leur avec des peaux, ou des fueillages,

& ont les cheveux tant l'un que l'autre bien peignez, & entrelacez en

plusieurs façons, à la manière de ceux de Choüacoet, & sont bien

proportionnez de leurs corps, ayans le teint olivastre. Ils se parent de

plumes, de patenostres de porceline, & autres jolivetez, qu'ils accommodent

fort proprement en façon de broderie. Ils ont pour armes des arcs, flesches,

& massues: & ne sont pas si grands chasseurs comme bons pescheurs &

laboureurs.

 

Pour ce qui est de leur police, gouvernement, & Leur croyance, je n'en ay

peu que juger, & croy qu'ils n'en ont point d'autre que nos Sauvages

Souriquois & Canadiens, lesquels n'adorent ny le Soleil, ny la Lune, ny

aucune chose, & ne prient non plus que les bestes. Bien ont-ils parmy eux

quelques gens qu'ils disent avoir intelligence avec le diable, à qui ils ont

grande croyance, lesquels leur disent tout ce qui leur doit advenir, encores

qu'ils mentent le plus souvent: c'est pourquoy ils les tiennent comme

Prophètes, bien qu'ils les enjaulent comme les Egyptiens & Bohémiens font

les bonnes gens de village. Ils ont des chefs à qui ils obeissent en ce qui est

de la guerre, mais non autrement, lesquels travaillent, & ne tiennent non

plus de rang que leurs compagnons.

 

Leurs logemens sont separez les uns des autres selon les terres que chacun

d'eux peut occuper, & sont grands, faits en rond, couverts de natte, ou

fueille de bled d'Inde, garnis seulement d'un lict ou deux, eslevez un pied de

terre, faits avec quantité de petits bois qui sont pressez les uns contre les

autres, dessus lesquels ils dressent un estaire à la façon d'Espagne (qui est

une manière de natte espoisse de deux ou trois doigts) sur quoy ils se

couchent. Ils ont grand nombre de pulces en esté, mesme parmy les champs. En nous allans pourmener nous en fusmes remplis en telle quantité, que

nous fusmes contraints de changer d'habits.

 

Tous les ports, bayes & costes depuis Choüacoet sont remplis de toutes

sortes de poisson, semblable à celuy qui est aux costes d'Acadie, & en telle

abondance, que je puis asseurer qu'il n'estoit jour ne nuict que nous ne

veissions & entendissions passer aux costez de nostre barque plus de mille

marsouins, qui chassoient le menu poisson. Il y a aussi quantité de plusieurs

especes de coquillages, & principalement d'huistres. La chasse des oiseaux

y est fort abondante.

 

C'est un lieu fort propre pour y bastir, & jetter les fondemens d'une

République, si le port estoit un peu plus profond, & l'entrée plus seure

qu'elle n'est. Il fut nommé le port Fortuné, pour quelque accident qui y

arriva 171. Il est par la hauteur de 41 & un tiers de latitude, à 13 lieues de

Mallebarre. Nous visitasmes tout le pays circonvoisin, lequel est fort beau,

comme j'ay dit cy-dessus, où nous veismes quantité de maisonnettes ça &

là.

 

Note 171: (retour)

 

Voir 1613, p. 105, 106, 107.

 

Partans du port Fortuné, ayans fait six ou sept lieues, nous eusmes

cognoissance d'une isle, que nous nommasmes la Soupçonneuse 172, pour

avoir eu plusieurs fois croyance de loing que ce fust autre chose qu'une isle.

Rangeant la coste au surouest prés de douze lieues, passasmes proche d'une

riviere qui est fort petite, & de difficile abord, à cause des bases & rochers

qui sont à l'entrée, que j'ay nommée de mon nom. Ce que nous veismes de

ces costes sont terres basses & sablonneuses, qui ne laissent d'estre belles &

bonnes, toutesfois de difficile abord, n'ayans aucunes retraites, les lieux fort

batturiers, & peu d'eau à prés de deux lieues de terre. Le plus que nous en

trouvasmes, ce fut en quelques fosses sept à huict brasses, encores cela ne

duroit que la longueur du câble, aussi tost l'on revenoit à deux ou trois

brasses, & ne s'y fie qui voudra qu'il ne l'aye bien recognue la sonde à la

main.

 

Note 172: (retour)

Probablement Martha's Vineyard.

 

Voila toutes les costes que nous descouvrismes tant à l'Acadie, que és

Etechemins & Almouchiquois173, desquelles je fis la carte fort exactement

de ce que je veis, que je fis graver en l'an 1604. 174 qui depuis a esté mite en

lumière aux discours de mes premiers voyages.

 

Note 173: (retour)

 

Depuis 1604, jusqu'à l'automne de 1606.

 

Note 174: (retour)

 

Champlain ne put faire graver, en 1604, que la carte du voyage d'exploration

qu'il fit dans le Saint-Laurent, en 1603, avec Pont-Gravé. Cette première carte est

encore à retrouver.

 

Descouverture depuis le Cap de la Héve jusques à Canseau, fort

particulièrement.