Oeuvres de Champlain
Chapitre Premier.
n ce mesme temps, mondit Seigneur de Ventadour Viceroy en la Nouvelle
France, me continua en l'honneur de la Lieutenance, que j'avois eue de
mondit seigneur de Montmorency, me promettant pour icelle année de
demeurer proche de luy, pour l'instruire des affaires dudit païs, & donner
ordre à quelques miennes autres que j'avois à Paris.
S'ensuit la Commission de Monseigneur le Duc de Ventadour Pair de
France, donnée à Monsieur de Champlain.
HENRY DE LEVY, Duc de Ventadour, Pair de France, Lieutenant
général pour le Roy au gouvernement de Languedoc, Vice-Roy, &
Lieutenant général au pays de la Nouvelle France, & terres
circonvoisines. A tous ceux qui ces presentes lettres verront salut:
Sçavoir faisons, que pour la bonne & entière confiance que nous avons
du sieur Samuel de Champlain, Capitaine pour le Roy en la marine: &
de ses sens, suffisance, pratiques, expériences au faict d'icelle, bonne
diligence, cognoissance qu'il a audit pays, pour les diverses
navigations, voyages, frequentations qu'il y a faictes, & en autres lieux
circonvoisins d'iceluy: A iceluy sieur de Champlain, pour ces causes,
& en vertu du pouvoir à nous donné par sa Majesté, conformément aux
lettres de commissions par luy obtenues, tant du feu sieur Comte de
Soissons, que Dieu absolve, de Monsieur le Prince de Condé, &
depuis, de monsieur le Duc de Montmorency, nos predecesseurs en
ladite Lieutenance Generalle des quinze Octobre, & vingtdeuxiesme
Novembre 1612. & 8 Mars 1620 & à la nomination de sa Majesté, par
les articles ordonnez par arrest du Conseil du premier Avril 1622.
AVONS commis, ordonné, député, commettons, ordonnons, &
deputons par ces presentes, nostre Lieutenant, pour representer nostre
073 personne, audit pays de la Nouvelle France: Et pour cet effect, luy
avons ordonné d'aller se loger avec tous ses gens, au lieu de Québec,
estans dedans le fleuve sainct Laurent, autrement appelle la grande
riviere de Canada, audict pays de la Nouvelle France, & audit lieu, &
autres endroicts que ledit sieur de Champlain advisera bon estre: faire
construire & bastir tels forts & forteresses qu'il luy sera besoin &
necessaire, pour la conservation de ses gens: Lequel fort, ou forts, il
nous gardera à son pouvoir, pour audit lieu de Québec, & autres lieux,
& endroicts, en l'estendue de nostredict pouvoir, tant & si avant que
faire se pourra: Establir, estendre, & faire cognoistre le nom, puissance
& auctorité de sa Majesté: & en icelles, assubjettir, sousmettre, & faire
obeyr tous les peuples de ladite terre, & les circonvoisins d'icelle: &
par le moyen de ce, & de toutes autres voyes licites, les appeller, faire
instruire, provoquer & esmouvoir à la cognoissance & service de Dieu,
& à la foy & religion Catholique, Apostolique & Romaine, là y
establir, & en l'exercice & profession d'icelle, maintenir, garder &
conserver lesdits lieux, sous l'obeyssance & auctorité de sadite
Majesté, & pour y avoir esgard & vacquer avec plus d'asseurance,
Nous avons, en vertu de nostredit pouvoir, permis audit sieur de
Champlain, commettre & establir, & substituer tels Capitaines &
Lieutenans pour nous, que besoin sera. Et pareillement commettre des
officiers pour la distribution de la justice, & entretien de la Police,
074 Reglemens & Ordonnances, jusques à ce que par nous autrement en
ayt esté pourveu. Traitter, contracter à mesme effect, paix, alliances,
confédérations, bonne amitié, correspondance & communication, avec
lesdits Peuples, & leurs Princes, ou autres ayant commandement sur
eux, entretenir, garder, & soigneusement conserver les traittez &
alliances, dont il conviendra avec eux, pourveu qu'ils y satisfacent de
leur part: & à leur deffaut, leur faire guerre ouverte, pour les
contraindre & amener à telle raison qu'il jugera necessaire, pour
l'honneur, obeisance, & service de Dieu, & de l'establissement,
manutention, & conservation de l'authorité de sadite Majesté parmy
eux: du moins pour vivre, hanter, & fréquenter en toute asseurance,
liberté, fréquentation, & communication, y négocier & traffiquer
amiablement & paisiblement, faire faire à ceste fin les descouvertures
desdites terres, & notamment depuis ledit lieu de Québec, jusques & si
avant qu'il se pourra estendre au dessus d'iceluy, dedans les terres &
rivieres qui se deschargent dedans ledit fleuve sainct Laurent, pour
essayer à treuver le chemin facile pour aller par dedans ledit païs, au
Royaume de la Chine, & Indes Orientales, ou autrement tant & si
avant qu'il se pourra estendre, le long des costes dudit païs, tant par
mer, que par terre, & faire en ladite terre ferme, soigneusement
rechercher & recognoistre toutes sortes de Mines d'Or, d'Argent,
Cuivre, & autres métaux & minéraux, les faire fouiller, tirer, purger, &
affiner, pour estre convertez & en disposer selon & ainsi qu'il est
075 prescript, par les Edits & Reiglemens de sadite Majesté, & ainsi que
par nous sera ordonné, & où ledit sieur de Champlain trouverroit des
François, ou autres traffiquans, negocians & communiquans avec les
sauvages & peuples, notamment depuis le lieu de Gaspey, par la
haulteur de quarante huict & à quarante neuf degrez de latitude, &
jusques au cinquante & deuxiesme degré, Nort & Su dudit Gaspey, qui
nous est reservé par sadite Majesté, luy avons permis & permettons
s'en saisir & les appréhender, ensemble leurs vaisseaux &
marchandises & tout ce qui se trouverra à eux appartenans, & iceux
faire conduire & amener en France, es mains de la justice, pour estre
procédé contr'eux selon la rigueur des ordonnances Royaux, & ce qui
nous a esté accordé par sadite Majesté, ce faisant gérer, négocier, & se
comporter par ledit sieur de Champlain, en la fonction de sadite charge
de nostre lieutenant pour tout ce qu'il jugera estre en l'advencement
desdites conquestes & peuplement: le tout pour le bien, service, &
auctorité de sadite Majesté, avec mesme pouvoir, puissance &
auctorité que nous ferions, si nous y estions en personne, & comme si
tout y estoit par exprés & plus particulièrement specifié, déclaré. Luy
avons, & de tout ce que dessus, donné, & donnons par ces presentes,
charge & pouvoir, commission & mandement special: Et pour ce, & en
tout nostre pouvoir esdits pays, à quoy nous n'aurions pourveu, &
jusques à y estre par nous particulièrement pourveu: Avons ledit sieur
de Champlain substitué, & subrogé en nostre lieu & place; à la charge
076 d'observer, & faire observer tout ce que dessus, & par ceux qui seront
sous sa charge & commandement, & de nous faire bon & fidel rapport,
à toutes occasions, de tout ce qu'il aura faict & exploité, pour en rendre
par nous, prompte raison à sadite Majesté. SI PRIONS ET
REQUERONS, tous Princes, Potentats, & Seigneurs estrangers, les
Lieutenans généraux, Admiraux, Gouverneurs de leurs Provinces,
Chefs & conducteurs de leurs gens de guerre, tant par mer que par
terre, Capitaines de leurs villes, Forts maritimes, Ports, Costes, Havres
& Destroits, donner confort & ayde audit sieur de Champlain, pour
l'entier effect & exécution de ces presentes, tout support, assistance,
retraicte, & main forte si besoin est, & en soient par luy requis: En
tesmoin dequoy nous avons signé les presentes de nostre main; & à
icelles faict mettre nostre Seel. DONNÉ à Paris, le 15 Fevrier, 1625.
signé VENTADOUR. & plus bas par commandement de mondit
Seigneur, GIRARD.
Ledit sieur de Caen fit encore ce voyage, sous la commission de
monditseigneur de Ventadour, avec lesquels passerent nosdits Reverends
Pères, lesquels il traitta courtoisement au passage 578. Et un père Recollet
appelle père Joseph de la Roche très-bon Religieux, allié de la maison du
Comte du Lude, qui avoit quitté les biens & honneurs temporels pour suivre
les spirituels.
Note 578: (retour)
Si les Pères Jésuites furent «traités courtoisement au passage,» l'accueil qu'ils
reçurent en arrivant à Québec ne tarda pas à les convaincre qu'on avait semé
contre eux bien des préjugés, «On auroit crû,» dit le P. le Clercq (Prem. établiss.
de la Foy, I, 309 et suiv.), «que les Pères Jesuites ayant bien voulu se sacrifier au
païs, & commencer leur Mission par un nombre aussi considerable de bons
sujets, ils y auroient esté reçus avec toute la reconnoissance possible, & même
avec agrément; mais bien loin de cela, il ne se trouva personne ny des chefs, ny
des habitans qui n'y témoigna de la répugnance: tous refuserent unanimement de
les recevoir s'ils ne voyoient des ordres absolus & un commandement du Roy
pour leur établissement: ils ne trouverent même personne qui les voulut loger.
Car comme on s'estoit contenté de tirer purement un contentement verbal de Sa
Majesté, on n'avoit pas trouvé lieu d'obtenir des lettres authentiques pour
l'établissement de ces Reverends Peres. Si bien que l'entreprise alloit échouer: ils
estoient sur le point de repasser en France par les mêmes navires, &
d'abandonner entièrement leur dessein, lorsque nos Peres après bien des allées &
des venues, obtinrent enfin de Monsieur le Général & des Habitans, qu'on
trouveroit bon que les PP. Jesuites fussent logez chez nous pour ne faire qu'un
esprit & qu'un corps de Missionnaires, sans estre à charge au pais, jusqu'à ce qu'il
plût au Roy d'en ordonner autrement. Cet accommodement estant fait, le P.
Commissaire & ses Religieux partirent avec la chalouppe du Convent, pour aller
à bord faire honneur aux RR. PP. Jesuites & les conduire chez nous avec toute la
joye qu'on peut juger. Nos Religieux voyans leurs souhaits accomplis par
l'arrivée de ces Peres, le Te Deum fut chanté en action de grâce, & on leur fit du
reste tout l'acueil que l'état du pais & la sainte pauvreté pouvoit permettre. On
leur offrit, & ils agréerent à leur choix, la moistié de nostre Convent, du Jardin &
de nostre Enclos deffriché où ils demeurerent ensuite l'espace de 2 ans, vivans &
travaillans avec nos Peres en parfaite intelligence, pendant que leurs affaires
s'accomoderoient & s'avanceroient du côté de France & dans le pais, pour un
parfait établissement: à quoy sans doute ne servit pas peu la deputation que nos
Pères firent en France, principalement pour ce sujet, du Père Joseph le Caron qui
y revint l'année suivante, triomphant & glorieux d'avoir obtenu une partie de sa
négociation, & ce que nous souhaitions sur ce sujet. Aussi le public sera bien
aise & en même temps édifié de voir que les RR. PP. Jesuites n'en furent pas
méconnoissans: entre autres témoignages qu'on en pourroit donner, voicy la
copie de deux lettres du Révérend Père Lallemant, premier Supérieur des
Jesuites du Canada, écrites en France à Monsieur de Champlain, & au Révérend
Père Provincial des Recollets de la province de Saint Denis.
«MONSIEUR, Nous voicy grâces à Dieu dans le ressort de vostre Lieutenance,
où nous sommes heureusement arrivez, après avoir eu une des belles traversées
qu'on ait encore experimenté. Monsieur le Général après nous avoir déclaré
qu'il luy estoit impossible de nous loger dans l'habitation, ou dans le Fort, &
qu'il faudrait ou repasser en France, ou nous retirer chez les Pères Recollets,
nous a contraint d'accepter ce dernier offre. Ces Peres nous ont reçu avec tant
de charité, qu'ils nous ont obligez pour un jamais. Nostre Seigneur fera leur
récompense. L'un de nos Peres estoit allé à la traite en intention de passer aux
Hurons & aux Iroquois avec le Pere Recollet qui estoit venu de France, selon
qu'ils aviseroient avec le Père Nicolas qui se devoit trouver à la traite & conférer
avec eux: mais il est arrivé que le pauvre Pere Nicolas Recollet s'est noyé au
dernier Sault ce qui a esté cause qu'ils sont retournez n'ayant ny connoissance
ny Langue, ny information. Nous attendons donc vostre venue pour resoudre ce
qui sera à propos de faire. Vous sçaurez tout ce que vous pourrez desirer de ce
pays du Révérend Père Joseph. C'est pourquoy je me contente de vous assurer,
que je suis Monsieur, vostre très-affectionné Serviteur Charles Lallemant. De
Quebec ce 28 Juillet 1625.
Voicy la copie de celle qu'il écrit au R. P. Provincial des Recollets de Paris.
MON R. PERE, (Fax Christi.) Ce serait estre par trop méconnoissant de ne point
écrire à vostre Reverence, pour la remercier de tant de lettres qui furent
dernièrement écrites en nostre faveur aux Peres qui sont icy en la Nouvelle
France, comme de la charité que nous avons receue des Pères qui nous ont
obligez pour un jamais, Je supplie nostre bon Dieu qu'il soit la recompense des
uns & des autres. Pour mon particulier, j'écris à nos Supérieurs que j'en ay un
tel ressentiment, que l'occasion ne se presentera point que je ne le fasse
paroistre; & les supplie quoyque d'ailleurs tres-affectionnez de témoigner à tout
vostre Saint Ordre les mêmes ressentimens. Le Père Joseph dira à vostre
Révérence le sujet de son voyage pour le bon succés duquel nous ne cesserons
d'offrir Prières y Sacrifices à Dieu. Il faut à cette fois avancer à bon escient les
affaires de nostre Maistre, & ne rien obmettre de ce qu'on pourra s'aviser estre
necessaire. J'en ay écrit à tous ceux que j'ay crû y pouvoir contribuer, qui je
m'assure s'y emploiront si les affaires de France le permettent. Je ne doute point
que vostre Révérence ne s'y porte avec affection, & ainsi vis unita fera beaucoup
d'effet. En attendant le succés, je me recommande aux saints Sacrifices de vostre
Révérence, de laquelle le suis très-humble Serviteur Charles Lallemant. De
Québec ce 28 Juillet 1621.»
Ledit sieur de Caen ayant fait son voyage, il vint à Paris, où il eust plusieurs
traverses des anciens Associez, qui les mit en un procez au Conseil, pensant tomber d'accord à l'amiable les uns avec les autres: De plus que mondit
seigneur avoit du mescontentement dudit sieur de Caen, sur ce qu'on luy
rapporta qu'il avoit fait faire les prières de leur religion prétendue,
publiquement dans le fleuve sainct Laurent: desirant que les Catholiques y
assistassent, chose qui luy avoit esté deffendue par mondit seigneur,
lesquelles accusations le sieur de Caen n'approuva, disant que c'estoit la
hayne & la malice de ses envieux, qui procuroient tout le mal qu'ils
pouvoient contre luy, quoy que ce toit, après avoir bien disputé les uns
contre les autres, aux assemblées qui se faisoient en l'hostel de Ventadour. Il
falut avoir arrest de Messieurs du Conseil, puisqu'ils ne se pouvoient
accorder sur un contrat que l'on avoit fait, auquel l'on quittoit l'affaire audit
sieur de Caen, en donnant trente six pour cent d'interests, sur un fond de
soixante mil livres: qu'il seroit tenu d'exécuter tous les articles, dont la
societé estoit obligée envers le Roy, & dans trois jours donneroit caution
bourgeoise dans Paris, & nommeroit un Chef catholique, agréable à
monseigneur le Vice-Roy, pour la conduitte des vaiseaux. Le temps venu il
ne fournit cautions au gré des Associez, ny ne nomma ledit chef, ce que
refusant, les anciens Associez, ledit sieur de Caen les fait appeller devant le
juge de l'Admirauté, de là ils furent audit Conseil de sa Majesté, suivant une
requeste que lesdits anciens associez avoient presentée, pour faire
interdiction au juge de l'Admirauté d'en cognoistre, ils sont un temps à
contester les uns contre les autres, en fin le Conseil ordonna que l'enchere
qui avoit este faite au Conseil, de quatre pour cent d'advantage que les
trente six, par le contract passé entr'eux à l'hostel du seigneur de Ventadour,
que ledit de Caen auroit la préférence, en donnant caution suffisante dans
Paris: & que attendu l'absence dudit seigneur de Ventadour, ledit de Caen
nommeroit un chef catholique pour la conduitte des Vaisseaux qui fut ledit
de la Ralde qu'il nomma, & que pour la personne dudit de Caen il ne feroit
le voyage: lequel ne laissa tousjours d'appareiller & apprester ses vaisseaux,
des choses qu'il jugeoit estre necessaires pour l'habitation de Québec. Ayant
son arrest il s'en vint à Dieppe, pour faire partir les vaisseaux, où je me
trouvay, estant party de Paris le premier d'Avril 1626, accompagné des
sieurs Destouche, & Boullé mon beau frère, lequel mondit Seigneur avoit
honoré de ma Lieutenance au fort, & ledit Destouche de mon Enseigne.
Les reverends Pere Noyrot, Jesuiste, & de la Nouë & un frère 579, estoient à
Dieppe, pour treuver commodité de faire passer des vivres pour vingt ouvriers, qu'ils menoient audit païs pour eux, estant contrains de prendre un
vaisseau de quatre vingts tonneaux du sieur de Caen, qui leur fretta pour les
passer, avec tout leur attirail, moyennant le prix de trois mil cinq cens
livres: voilà tout ce qui se pana jusqu'à l'embarquement qui fut le 15 d'Avril
1626. Je m'embarquay dans le vaisseau la Catherine, du port de 250
tonneaux, & aussi le pere Joseph Caron Recollet580, qui y avoit autrefois
hyverné; nous fusmes à la rade jusques au vingtiesme dudit mois, que nous
levasmes l'ancre, & nous mismes sous voille à un heure après midy, faisant
un bort sur autre, attendant ledit sieur de Caen, qui desiroit donner quelque
ordre audit de la Ralde & Emery son nepveu, qui estoit en la Fleque pour
vice-Admiral, qui devoit aller faire sa pesche de poisson à l'Isle percée.
Note 579: (retour)
Les PP. Philibert Noirot, Anne de Noue, et le Frère Jean Gaufestre (Conf.
Ducreux, p. 4; Relat. des Jés.; Prem. établiss. de la Foy, I, 340).
Note 580: (retour)
Le P. le Caron était passé en France l'année précédente. (Ci-dessus, p. 92, note
1.)
Sur les six heures du soir arriva ledit de Caen, qui fit prester le serment
audit de la Ralde, & à ceux de son esquippage, & donna l'ordre qu'il desiroit
que l'on tint audit voyage, ce qu'ayant fait il fit publiquement la lecture
devant tout son esquippage & autres, d'un petit livre, contenant plusieurs
choses que l'on luy imputoit avoir faites. Je creu qu'il y en avoit qui
n'estoient pas trop contens de ceste lecture. Ayant fait ce qu'il voulut, il prit
congé de la compagnie & s'en retourna à terre, & nous à nostre route au
mieux que le temps le peust permettre, qui ne fut que pour battre la mer
vingt quatre heures, car le lendemain il nous fallut relascher à la rade de
Dieppe.
Le Vendredy 581 au soir que mismes sous voilles ayant levé l'ancre cinq
vaisseaux de conserve 582. Le 27, nous apperceusmes un vaisseau que l'on
jugeoit estre forban, nous fismes chasse sur luy quelques trois heures, mais
estant meilleur voillier que nous, mismes à l'autre bord.
Note 581: (retour)
Le vendredi était le 24.
Note 582: (retour)
Ces cinq vaisseaux étaient: la Catherine, ou la Sainte-Catherine (suivant les
manuscrits d'Asseline et de Guibert), vaisseau de 250 tonneaux, suivant
Champlain, et de 300, suivant ces deux manuscrits, commandé par le capitaine
de la Ralde, amiral de la flotte; la Flèque, vaisseau de 260 tonneaux (suivant les
mêmes manuscrits), où était pour vice-amiral le capitaine Émery de Caen; le
troisième et le quatrième vaisseaux, dont on ne connaît pas les noms, étaient de
200 et de 120 tonneaux; enfin le cinquième, nommé l'Alouette, était de 80
tonneaux.
Le 23 de May eusmes une tourmente, qui dura deux fois vingt quatre
heures, avec orages de pluyes, tonnerres, esclairs, & bruines fort espesses,
qui fit que le petit vaisseau des Peres jesuistes, nommé l'allouette, nous
perdit de veue.
Le 5 de Juin par 44 degrez & demy de latitude, nous eusmes sonde, sur
lecore du Ban. Le 12, cognoissance de l'isle de terre neufve, qui estoit le
Cap des vierges, & le soir la veue du Cap de Raye. Le 13 fusmes
recognoistre le Cap de sainct Laurent & Isle sainct Paul. Le 17. passasmes
proche des Isles aux oyseaux. Le 20. nous fusmes mouiller l'ancre, entre
l'Isle de Bonadventure & l'Isle percée, où trouvasmes arrivez tous les
vaisseaux qui nous avoient quittez comme l'allouette qui nous avoit perdue,
durant les coups de vent qu'avions eus; & y avoit quinze jours que ledit
Emery de Caen estoit arrivé, tesmoignage que nostre vaisseau n'estoit pas
trop bon voillier, nous fusmes deux mois & six jours à cette traverse
contrariez de mauvais temps.
Il m'a sembîé n'estre hors de propos de faire une description particuliere, de
l'Isle de Terre neufve, & autres costes qui sont du Cap Breton & Golfe S.
Laurent, jusques à Québec, bien que j'en aye traicté en quelques endroits,
mais non si particulièrement, & de suitte comme je fais ce Chapitre cy
dessous.
Description de l'Isle de Terre Neufve, Isle aux Oyseaux. Ramées S. Jean,
Enticosty, & de Gaspey, Bonnaventure, Miscou, Baye de Chaleu, avec ce qui environne le Golfe S. Laurent, avec les Costes depuis Gaspey, jusques à
Tadoussac, & de là Québec, sur le grand fleuve S. Laurent.