Oeuvres de Champlain
Chapitre III.
je m'estois promis qu'il en reussiroit quelque chose de bon.)
Après avoir veu toutes choses en bon estat, nous partismes de Quebecq, le 8
du mois d'Aoust, pour aller à Tadoussac, afin de faire apareiller nostre
vaisseau, ce qui fut promptement fait.
Retour en France. Rencontre d'une balaine, & de la façon qu'on les prent.
CHAPITRE III.
Le 13. dudit mois nous partismes de Tadoussac, & arrivasmes à l'isle
Percée le lendemain, où nous trouvasmes quantité de vaisseaux faisant
pesche de poisson sec & vert,
Le 18 dudit mois, nous partismes de l'isle Percée & passames par la hauteur
de 42 degrez de latitude, sans avoir aucune cognoissance du grand banc, où
se fait la pesche du poisson vert, pour ledit lieu estre trop estroit en ceste
hauteur.
Estant comme à demy traversé, nous rencontrasmes une balaine qui estoit
endormie, & le vaisseau passant par dessus, luy fit une fort grande
ouverture proche de la queue, qui la fit bien tost resveiller sans que nostre
vaisseau en fut endomagé, & jetta grande abbondance de sang.
Il m'a semblé n'estre hors de propos de faire icy une petite description de la
pesche des balaines, que plusieurs n'ont veue, & croyent qu'elles se
prennent à coups de canon, d'autant qu'il y a de si impudens menteurs qui
l'afferment à ceux qui n'en sçavent rien. Plusieurs me l'ont soustenu
obstinement sur ces faux raports.
Ceux donc qui sont plus adroits à cette pesche sont les Basques, lesquels
pour ce faire mettent leurs vaisseaux en un port de seureté, ou proche de là où ils jugent y avoir quantité de ballaines, & équipent plusieurs chalouppes
garnies de bons
hommes & haussieres, qui sont petites cordes faites du meilleur chanvre qui
se peut recouvrer, ayant de longeur pour le moins cent cinquante brasses, &
ont force pertusanes longues de demie pique qui ont le fer large de six
pouces, d'autres d'un pied & demy & deux de long, bien tranchantes. Ils ont
en chacune chalouppe un harponneur, qui est un homme des plus dispos &
adroits d'entre eux; aussi tire il les plus grands salaires après les maistres,
d'autant que c'est l'office le plus hazardeux. Ladite chalouppe estant hors du
port, ils regardent de toutes parts s'ils pourront voir & descouvrir quelque
balaine, allant à la borde d'un costé & d'autre: & ne voyant rien, ils vont à
terre & se mettent sur un promontoire, le plus haut qu'ils trouvent pour
descouvrir de plus loing, où ils mettent un homme en sentinelle, qui
apercevant la balaine, qu'ils descouvrent tant par sa grosseur, que par l'eau
qu'elle jette par les esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, & de la
hauteur de deux lances; & à ceste eau qu'elle jette, ils jugent ce qu'elle peut
rendre d'huille. Il y en a telle d'où l'on en peut tirer jusques à six vingts
poinçons, d'autres moins. Or voyant cet espouvantable poisson, ils
s'embarquent promptement dans leurs chalouppes, & à force de rames ou de
vent, vont jusques à ce qu'ils soient dessus. La voyant entre deux eaues, à
mesme instant l'harponneur est au devant de la chalouppe avec un harpon,
qui est un fer long de deux pieds & demy de large par le bas, emmanché en
un baston de la longueur d'une demie pique, où au milieu il y a un trou où
s'attache la haussiere, & aussi tost que ledit harponneur voit son temps, il
jette son harpon sur la balaine, lequel entre fort avant, & incontinent qu'elle
se sent blessée, elle va au fonds de l'eau. Et si d'adventure en se retournant
quelque fois, avec sa queue elle rencontre la chalouppe, ou les hommes, elle
les brise aussi facilement qu'un verre. C'est tout le hazard qu'ils courent
d'estre tuez en la harponnant: Mais aussitost qu'ils ont jetté le harpon
dessus, ils laissent filer leur haussiere, jusques à ce que la balaine soit au
fonds: & quelque fois comme elle n'y va pas droit, elle entraine la
chalouppe plus de huit ou neuf lieues, & va aussi viste comme un cheval, &
sont le plus souvent contraints de coupper leur haussiere, craignant que la
balaine ne les attire soubs l'eau: Mais aussi quand elle va au fonds tout
droit, elle y repose quelque peu, & puis revient tout doucement sur l'eau: &
à mesure qu'elle monte, ils rembarquent leur haussiere peu à peu & puis comme elle est dessus, ils se mettent deux ou trois chalouppes autour avec
leurs pertusanes, desquelles ils luy donnent plusieurs coups, & se sentant
frappée, elle descend de rechef soubs l'eau en perdant son sang, & s'affoiblit
de telle façon, qu'elle n'a plus de force ne vigueur, & revenant sur l'eau ils
achevent de la tuer: & quand elle est morte, elle ne va plus au fonds de
l'eau, lors ils l'attachent avec de bonnes cordes, & la traînent à terre, au lieu
où ils font leur degrat, qui est l'endroit où ils font fondre le lard de ladite
balaine, pour en avoir l'huille. Voila la façon que elles se peschent, & non à
coups de canon, ainsi que plusieurs pensent, comme j'ay dit cy dessus. Pour
reprendre le fil de mon discours, Après la blessure de la balaine cy devant,
nous prismes quantité de marsouins, que nostre contre maistre harponna,
dont nous receusmes du plaisir & contentement.
Aussi prismes nous quantité de poisson à la grand oreille avec une ligne &
un aim, où nous attachions un petit poisson ressemblant au hareng, & la
laissions traîner derrière le vaisseau, & la grand oreille pensant en effect
que ce fut un poisson vif, venoit pour l'engloutir, & se trouvoit aussitost
prins à l'aim qui estoit passé dans le corps du petit poisson. Il est tresbon, &
a de certaines aigrettes qui sont fort belles, & aggreables comme celles
qu'on porte aux pennaches.
Le 22 de Septembre, nous arrivasmes sur la sonde, & advisasmes vingt
vaisseaux qui estoient à quelque quatre lieux à l'Ouest de nous, que nous
jugions estre Flamans à les voir de nostre vaisseau.
Et le 25 dudit mois nous eusmes la veue de l'isle de Grenezé, après avoir eu
un grand coup de vent, qui dura jusques sur le midy.
Le 27 dudit mois arrivasmes à Honfleur.