Oeuvres de Champlain
Chapitre V.
L 128 e Dimanche 12 du mois nous partismes de la riviere appellée
Choüacoet, & rangeant la coste, après avoir fait environ 6 ou 7 lieues, le
vent se leva contraire, qui nous fit mouiller l'anchre & mettre pied à terre,
où nous veismes deux prairies, chacune desquelles contient une lieue de
long, & demie de large. Depuis Choüacoet jusques en ce lieu (où veismes
de petits oiseaux, qui ont le chant comme merles, noirs horsmis le bout des
ailles, qui sont orengées) il y a quantité de vignes & noyers. Ceste coste est
sablonneuse en la pluspart des endroits depuis Quinibequy. Ce jour nous
retournasmes 2 ou 3 lieues devers Choüacoet, jusques à un cap qu'avons
nommé le port aux isles129, bon pour des vaisseaux de cent tonneaux, qui
est parmy trois isles.
Note 128: (retour)
Le 12 de juillet 1605 était un mardi. D'après l'édition de 1613, M. de Monts et
Champlain arrivèrent à Chouacouet le 10, et durent n'en repartir que le 12.
Note 129: (retour)
Le cap du Port-aux-Isles est le cap Purpoise. (Voir 1613, p. 55, note 3.)
Mettant le cap au nordest quart du nort proche de ce lieu, l'on entre en un
autre port130 où il n'y a aucun passage (bien que ce soient isles) que celuy
par où on entre, où à l'entrée y a quelques brisans de rochers qui sont
dangereux. En ces isles y a tant de groiselles rouges, que l'on ne voit autre
chose en la plus-part, & un nombre infiny de tourtes, dont nous en prismes
bonne quantité. Ce port aux isles est par la hauteur de 43 degrez 25 minutes
de latitude.
Note 130: (retour)
Probablement l'entrée de la rivière Kenebunk.
Costoyans la coste nous apperceusmes une fumée sur le rivage de la mer,
dont nous approchasmes le plus qu'il nous fut possible, & ne veismes aucun Sauvage, ce qui nous fit croire qu'ils s'en estoient fuis. Le Soleil s'en alloit
bas, & ne peusmes trouver lieu pour nous loger icelle nuict, à cause que la
coste estoit platte, & sablonneuse. Mettant le cap au sud pour nous
esloigner, afin de mouiller l'anchre, ayans fait environ deux lieues, nous
apperceusmes un cap 131 à la grande terre au sud quart du suest de nous, où
il pouvoit avoir six lieues: à l'est deux lieues apperceusmes trois ou quatre
isles132 133 assez hautes, & à l'ouest un grand cul de sac. La coste de ce cul
de sac toute rangée jusques au cap peut entrer dans les terres du lieu où
nous estions environ 4 lieues: il en a 2 de large nord & sud, & 3 en son
entrée. Et ne recognoissant aucun lieu propre pour nous loger, nous
resolusmes d'aller au cap cy-dessus à petites voiles une partie de la nuict, &
en approchasmes à 16 brasses d'eau, où nous mouillasmes l'anchre attendant
le poinct du jour.
Note 131: (retour)
Le cap Anne, que l'auteur appelle plus loin cap aux Iles.
Note 132: (retour)
Les îles de Battures (Isles of Shoals).
Note 133: (retour)
La baie Longue, comme l'auteur l'appelle lui-même dans sa Table de la grande
carte de 1632. C'est cet enfoncement que forme la côte au nord-ouest du cap
Anne.
Le lendemain nous fusmes au susdit cap, où il y a trois isles proches de la
grande terre, pleines de bois de différentes sortes, comme à Choüacoet, &
par toute la coste; & une autre platte, ou la mer brise, qui jette un peu plus
bas à la mer que les autres où il n'y en a point. Nous nommasmes ce lieu le
cap aux isles, proche duquel apperceusmes un canau où il y avoit 5 ou 6
Sauvages qui vindrent à nous, lesquels estans prés de nostre barque s'en
allèrent danser sur le rivage. Je fus à terre pour les voir, & leur donner à
chacun un couteau, & du biscuit; ce qui fut cause qu'ils redancerent mieux
qu'auparavant. Cela fait, je leur fis entendre le mieux qu'il me fut possible,
qu'ils me monstrassent comme alloit la coste. Après leur avoir dépeint avec
un charbon la baye & le cap aux isles, où nous estions, ils me figurèrent
avec le mesme crayon une autre baye 134, qu'ils representoient fort grande,
où ils mirent six cailloux d'égale distance; me donnans par là à entendre que
chacune de ces marques estoient autant de chefs & peuplades 135: puis
figurèrent dedans ladite baye 136 137 une riviere que nous avions passée, qui
s'estend fort loin, & est batturiere. Nous trouvasmes en cet endroit des
vignes en quantité, dont le verjus estoit un peu plus gros que des pois, &
force noyers, dont les noix n'estoient pas plus grosses que des balles
d'harquebuze. Ces Sauvages nous dirent, que tous ceux qui habitoient en ce
pays cultivoient & ensemençoient la terre comme les autres qu'avions veus
auparavant. Ce lieu est par la hauteur de 43 degrez & quelques minutes de
latitude 138.
Note 134: (retour)
La baie de Massachusetts.
Note 135: (retour)
Voir 1613, p. 58, note l.
Note 136: (retour)
La dite baie Longue.
Note 137: (retour)
Le Merrimack.
Note 138: (retour)
La latitude du cap Anne est d'environ 42° 38'.
Doublant le cap 139 140 , nous entrasmes en une ance où il y avoit force,
vignes, pois de Bresil, courges, citrouilles & des racines qui sont bonnes,
tirans sur le goust de cardes que les Sauvages cultivent.
Note 139: (retour)
En septembre 1606. Dans l'édition de 1632, on a intercalé ici la description du
Beau-Port, que M. de Monts n'avait pas visité en 1605, mais que Champlain
avait remarqué en passant. Les trois alinéas qui suivent font partie de la narration
du voyage de M. de Poutrincourt, qui eut lieu dans l'automne de 1606.
Note 140: (retour)
Le Beau-Port, aujourd'hui la baie de Gloucester, ou havre du cap Anne. (Voir
1613, p. 94, 95, 96.)
Ce lieu, qui est assez agréable, est fertile en quantité de noyers, cyprès,
chesnes, fresnes, & hestres, qui sont très-beaux.
Nous veismes là un Sauvage qui se blessa tellement au pied, & perdit tant
de sang, qu'il en tomba en syncope; autour duquel vindrent nombre d'autres
chantans quelque temps avant qu'ils le touchassent: puis faisans certaines
gestes des pieds & des mains, luy remuoient la teste, & le soufflant il revint
à soy. Nostre Chirurgien le pensa, & ne laissa pour cela de s'en aller
gayement.
Ayans fait demie lieue 141 nous apperceusmes plusieurs Sauvages sur la
pointe d'un rocher, qui couroient le long de la coste, en dançant, vers leurs
compagnons, pour les advertir de nostre venue. Nous ayans monstré le
quartier de leur demeure, ils firent signal de fumées, pour nous monstrer
l'endroit de leur habitation & fusmes mouiller l'anchre< proche d'un petit
islet, où l'on envoya nostre canau pour leur porter des couteaux & des
gallettes, & apperceusmes à la quantité qu'ils estoient, que ces lieux sont
plus habitez que les autres que nous avions veus. Après avoir arresté deux
heures pour considerer ces peuples, qui ont leurs canaux faits d'escorce de
bouleau, comme les Canadiens 142, Souriquois, & Etechemins, nous
levasmes l'anchre, & avec apparence de beau temps nous nous mismes à la
voile. Poursuivant nostre routte à l'ouest surouest, nous y veismes plusieurs
isles à l'un & l'autre bord. Ayant fait 7 à 8 lieues, nous mouillasmes l'anchre
proche d'une isle, où apperceusmes force fumées tout le long de la coste, &
beaucoup de Sauvages qui accouroient pour nous voir. L'on envoya 2 ou 3
hommes vers eux dedans un canau, ausquels on bailla des couteaux &
patenostres pour leur presenter, dont ils furent fort aises, & danserent
plusieurs fois en payement. Nous ne peusmes sçavoir le nom de leur chef, à
cause que nous n'entendions pas leur langue. Tout le long du rivage y a
quantité de terre défrichée, & semée de bled d'Inde. Le pays est fort plaisant
& agréable, y ayant force beaux bois. Ceux qui l'habitent ont leurs canaux
faits tout d'une pièce, fort subjets à tourner, si on n'est bien adroit à les
gouverner, & n'en avions point encores veu de ceste façon. Voicy comme ils
les font. Aprés avoir eu beaucoup de peine, & esté long temps à abatre un
arbre le plus gros & le plus haut qu'ils ont peu trouver, avec des haches de
pierre (car ils n'en ont point en ce temps d'autres, si ce n'est que quelques
uns d'eux en recouvrent par le moyen des Sauvages de la coste d'Acadie, ausquels on en porte pour traicter de pelleterie) ils ostent l'escorce, &
l'arrondissent, horsmis d'un costé, où ils mettent du feu peu à peu tout le
long de la pièce; & prennent quelquefois des cailloux rouges & enflammez,
qu'ils posent aussi dessus, & quand le feu est trop aspre, ils l'esteignent avec
un peu d'eau, non pas du tout, mais seulement de peur que le bord du canau
ne brusle. Estant assez creux à leur fantaisie, il le raclent de toutes parts
avec ces pierres. Les cailloux dequoy ils font leurs trenchans sont
semblables à nos pierres à fuzil.
Note 141: (retour)
Ici reprend le récit du voyage de M. de Monts, en 1605. (Voir 1613, p. 58.) Par
conséquent cette demi-lieue doit se compter du cap Anne, et non du Beau-Port.
Note 142: (retour)
A cette époque, on appelait Canadiens les tribus montagnaises du bas du fleuve.
Le lendemain 17 dudit mois 143 nous levasmes l'anchre pour aller à un cap,
que nous avions veu le jour précédant, qui nous demeuroit comme au sud
surouest. Ce jour nous ne peusmes faire que 5 lieues, & passasmes par
quelques isles remplies de bois. Je recognus en la baye tout ce que
m'avoient dépeint les Sauvages au cap des isles. Poursuivant nostre routte, il
en vint à nous grand nombre dans des canaux, qui sortoient des isles, & de
la terre ferme. Nous fusmes anchrer à une lieue du cap qu'ay nommé Sainct
Louys 144, où nous apperceusmes plusieurs fumées: & y voulant aller,
nostre barque eschoua sur une roche, où nous fusmes en grand danger: car
si nous n'y eussions promptement remedié, elle eust bouleversé dans la mer,
qui perdoit tout à l'entour, où il y avoit 5 à 6 brasses d'eau: mais Dieu nous
preserva, & fusmes mouiller l'anchre proche du susdit cap, où vindrent 15
ou 16 canaux de Sauvages, & en tel y en avoit 15 ou 16 qui commencèrent
à monstrer grands signes de resjouissance, & faisoient plusieurs sortes de
harangues, que nous n'entendions nullement. L'on envoya 3 ou 4 hommes à
terre dans nostre canau, tant pour avoir de l'eau, que pour voir leur chef
nommé Honabetha, qui eut quelques couteaux, & autres jolivetez, que
trouvay à propos leur donner 145, lequel nous vint voir jusques en nostre
bord, avec nombre de ses compagnons, qui estoient tant le long de la rive,
que dans leurs canaux. L'on receut le chef fort humainement, & luy fit-on
bonne chère: & y ayant esté quelque espace de temps, il s'en retourna. Ceux que nous avions envoyez devers eux, nous apportèrent de petites citrouilles
de la grosseur du poing, que nous mangeasmes en sallade comme
concombres, qui sont très-bonnes; & du pourpié, qui vient en quantité
parmy le bled d'Inde, dont ils ne font non plus d'estat que de mauvaises
herbes. Nous veismes en ce lieu grande quantité de petites maisonnettes, qui
sont parmy les champs où ils sement leur bled d'Inde.
Note 143: (retour)
Le 17 juillet 1605.
Note 144: (retour)
Aujourd'hui la pointe Brandt.
Note 145: (retour)
Dans l'édition de 1613, il y avait «que le sieur de Mons luy donna.» Dans
l'édition de 1640, on remarque une autre correction: le mot luy a été mis à la
place de leur.
Plus y a en icelle baye une riviere 146 qui est fort spacieuse, laquelle avons
nommée la riviere du Gas, qui, à mon jugement, va rendre vers les
Hiroquois, nation qui a guerre ouverte avec les montagnars qui sont en la
grande riviere Sainct Laurent.
Note 146: (retour)
Probablement la rivière Charles. (Voir 1613, p. 61, note 3.)
Continuation des descouvertures de la coste des Almouchiquois, & de ce,
qu'y avons remarqué de particulier.