Oeuvres de Champlain
Chapitre XI.
L 271 'An 1610 estant allé dans une barque & quelques hommes de Québec
à l'entrée de la riviere des Hiroquois, attendre 400 Sauvages qui devoient
me venir trouver pour les assister en une autre guerre qui se presenta plus
proche que nous ne pensions, un Sauvage Algomequin avec son canot vint
en diligence advertir que les Algoumequins avoient fait rencontre des
Hiroquois, qui estoient au nombre de cent, & qu'ils estoient fort bien
barricadez, & qu'il seroit mal aisé de les emporter, si les Misthigosches ne
venoient promptement, (ainsi nous appellent-ils).
Note 271: (retour)
Champlain partit de Québec le 14 juin, et arriva le 19, «à une isle devant ladite
riviere des Yroquois.» (Voir 1613, p. 210, 211.)
Aussi tost l'allarme commença parmy quelques Sauvages, & chacun se mit
en son canot avec ses armes. Ils furent promptement en estat, mais avec
confusion; car ils se precipitoient si fort, qu'au lieu d'advancer ils se
retardoient. Ils vindrent à nostre barque, me prians d'aller avec eux dans
leurs canaux, & mes compagnons aussi, & me presserent si fort, que je m'y
embarquay moy cinquiesme. Je priay la Routte, qui estoit nostre pilote, de
demeurer en la barque, & m'envoyer encores 4 ou 5 de mes compagnons.
Ayant fait environ demie lieue en traversant la riviere 272, tous les Sauvages
mirent pied à terre, & abandonnans leurs canaux prindrent leurs rondaches,
arcs, flesches, massues, & espées, qu'ils emmanchent au bout de grands
bâtons, & commencèrent à prendre leur course dans les bois de telle façon,
que nous les eusmes bien tost perdus de veue, & nous laisserent 5 que nous
estions sans guide: neantmoins nous les suivismes tousjours. Comme nous
eusmes cheminé environ demie lieue par l'espois des bois, dans des pallus
& marescages, tousjours l'eau jusques aux genoux, armez chacun d'un
corcelet de piquier, qui nous importunoit beaucoup, & aussi la quantité des
mousquites qui estoient si espoisses qu'elles ne nous permettoient point
presque de reprendre nostre baleine, tant elles nous persecutoient, & si cruellement, que c'estoit chose estrange, & ne sçavions où nous estions sans
deux Sauvages que nous apperceusmes traversans le bois lesquels nous
appellasmes, & leur dy qu'il estoit necessaire qu'ils fussent avec nous pour
nous guider & conduire où estoient les Hiroquois, & qu'autrement nous n'y
pourrions aller, & nous esgarerions; ce qu'ils firent. Ayans un peu cheminé,
nous apperceusmes un Sauvage qui venoit en diligence nous chercher, pour
nous faire advancer le plus promptement qu'il seroit possible, lequel me fit
entendre que les Algoumequins & Montagnets avoient voulu forcer la
barricade des Hiroquois, & qu'ils avoient esté repoussez, & les meilleurs
hommes des Montagnets tuez, & plusieurs autres blessez. Qu'ils s'estoient
retirez en nous attendant, & que leur esperance estoit du tout en nous. Nous
n'eusmes pas fait demy quart de lieue avec ce Sauvage, qui estoit capitaine
Algoumequin, que nous entendions les heurlemens & cris des uns & des
autres, qui s'entre-disoient des injures, escarmouchans tousjours légèrement
en nous attendant. Aussi tost que les Sauvages nous apperceurent, ils
commencèrent à s'escrier de telle façon, qu'on n'eust pas entendu tonner. Je
donnay charge à mes compagnons de me suivre tousjours, & ne m'escarter
point. Je m'approchay de la barricade des ennemis pour la recognoistre. Elle
estoit faite de puissans arbres arrangez les uns sur les autres en rond, qui est
la forme ordinaire de leurs forteresses273. Tous les Montagnets &
Algoumequins s'approchèrent aussi de lad. barricade. Lors nous
commençasmes à tirer force coups d'harquebuze à travers les fueillards,
d'autant que nous ne les pouvions voir comme eux nous. Je fus blessée en
tirant le premier coup sur le bord de leur barricade, d'un coup de flesche qui
me fendit le bout de l'oreille, & entra dans le col. Je la prins, & l'arrachay:
elle estoit ferrée par le bout d'une pierre bien aiguë. Un autre de mes
compagnons en mesme temps fut aussi blessé au bras d'une autre flesche,
que je luy arrachay. Neantmoins ma blesseure ne m'empescha de faire le
devoir, & nos Sauvages aussi de leur part, & pareillement les ennemis,
tellement qu'on voyoit voler les flesches de part & d'autre menu comme
gresle. Les Hiroquois s'estonnoient du bruit de nos harquebuzes, &
principalement de ce que les balles perçoient mieux que leurs flesches; &
eurent tellement l'espouvente de l'effect qu'elles faisoient, voyans plusieurs
de leurs compagnons tombez morts, & blessez, que de crainte qu'ils avoient,
croyans ces coups estre sans remède, ils se jettoient par terre quand ils
entendoient le bruit, aussi ne tirions nous gueres à faute, & deux ou trois
balles à chacun coup, & avions la plus-part du temps nos harquebuzes appuyées sur le bord de leur barricade. Comme je veis que nos munitions
commençoient à manquer, je dis à tous les Sauvages qu'il les falloit
emporter de force, & rompre leurs barricades, & pour ce faire, prendre leurs
rondaches & s'en couvrir, & ainsi s'en approcher de si prés, que l'on peust
lier de bonnes cordes aux pilliers qui les soustenoient, & à force de bras
tirer tellement qu'on les renversast, & par ce moyen y faire ouverture
suffisante pour entrer dedans leur fort, & que cependant nous à coups
d'harquebuzes repousserions les ennemis qui viendroient se presenter pour
ses en empescher, & aussi qu'ils eussent à se mettre quelque quantité après
de grands arbres qui estoient proches de ladite barricade, afin de les
renverser dessus pour les accabler. Que d'autres couvriroient de leurs
rondaches, pour empescher que les ennemis ne les endommageassent, ce
qu'ils firent fort promptement. Et comme on estoit en train de parachever, la
barque qui estoit à une lieue & demie de nous, nous entendoient batre par
l'écho de nos harquebuzades qui retentissoit jusques à eux, qui fit qu'un
jeune homme de Sainct Malo, plein de courage, appellé des Prairies, qui
avoit sa barque prés de nous pour la traitte de pelleterie, dit à tous ceux qui
restoient, que c'estoit une grande honte à eux de me voir battre de la façon
avec des Sauvages, sans qu'ils me vinssent secourir, & que pour luy il avoit
trop l'honneur en recommandation, & ne vouloit point qu'on luy peust faire
ce reproche: & sur cela délibéra de me venir trouver dans une chaloupe
avec quelques siens compagnons, & des miens, qu'il amena avec luy.
Note 272: (retour)
C'est-à-dire, le fleuve. (Voir 1613, p. 21l et 212, où il y a quelques détails de
plus.)
Note 273: (retour)
En comparant le dessin que l'auteur nous a conservé de cette bataille de 1610,
dans l'édition de 1613, avec les diverses circonstances du récit, on doit conclure
que la barricade des Iroquois était à environ une lieue de l'embouchure du
Richelieu, et du côté de Contrecoeur, comme l'indique assez la position de la
chaloupe du sieur des Prairies; car il est évident qu'elle ne dut pas remonter au-
delà de la barricade.
Aussi tost qu'il fust arrivé, il alla vers le fort des Hiroquois, qui estoit sur le
bord de la riviere, où il mit pied à terre, & me vint chercher. Comme je le
veis, je fis cesser nos Sauvages qui rompoient la forteresse, afin que les
nouveaux venus eussent leur part du plaisir. Je priay le sieur des Prairies & ses compagnons de taire quelques salves d'harquebuzades, auparavant que
nos Sauvages les emportassent de force, comme ils avoient délibéré: ce
qu'ils firent, & tirèrent plusieurs coups, où chacun se comporta selon son
devoir. Après avoir assez tiré, je m'addresse à nos Sauvages, & les incitay
de parachever. Aussi tost s'approchans de ladite barricade, comme ils
avoient fait auparavant, & nous à leurs aisles, pour tirer sur ceux qui les
voudroient empescher de la rompre, ils se comportèrent si bien & si
vertueusement, qu'à la faveur de nos harquebuzades ils y firent ouverture,
neantmoins difficile à passer, car il y avoit encores la hauteur d'un homme
pour entrer dedans, & des branchages d'arbres abbatus, qui nuisoient fort:
toutesfois quand je veis l'entrée assez raisonnable, je dis qu'on ne tirast plus:
ce qui fut fait. Au mesme instant vingt ou trente, tant des Sauvages, que de
nous autres, entrasmes dedans l'espée à la main, sans trouver gueres de
resistance. Aussi tost ce qui restoit sain commença à prendre la fuitte, mais
ils n'alloient pas loin, car ils estoient défaits par ceux qui estoient à l'entour
de ladite barricade, & ceux qui eschaperent se noyèrent dans la riviere.
Nous prismes 15 prisonniers, & le reste fut tué à coups d'harquebuzes, de
flesches, & d'espées. Quand ce fut fait, il vint une autre chaloupe, &
quelques uns de nos compagnons dedans, qui fut trop tard, toutesfois assez
à temps pour la despouille du butin, qui n'estoit pas grand'chose: car il n'y
avoit que des robbes de castor, des morts pleins de sang, que les Sauvages
ne vouloient prendre la peine de despouiller, & se moquoient de ceux qui le
faisoient, qui furent ceux de la dernière chaloupe. Ayans obtenu la victoire,
par la grâce de Dieu, ils nous donnèrent beaucoup de louange. Ces
Sauvages escorcherent les testes de leurs ennemis morts, ainsi qu'ils ont
accoustumé de faire pour trophée de leur victoire, & les emportèrent. Ils
s'en retournèrent avec 50 blessez des leurs, & 3 morts desdits Montagnets &
Algoumequins, en chantant, & leurs prisonniers avec eux. Ils pendirent ces
testes à des bâtons devant leurs canaux, & un corps mort coupé par
quartiers, pour le manger par vengeance, à ce qu'ils disoient, & vindrent en
ceste façon jusques où estoient nos barques, au devant de ladite riviere des
Hiroquois.
Mes compagnons & moy nous embarquasmes dans une chaloupe, où je me
fis penser de ma blesseure. Je demanday aux Sauvages un prisonnier
Hiroquois, lequel ils me donnèrent. Je le delivray de plusieurs tourments
qu'il eust soufferts, comme ils firent à ses compagnons, ausquels ils arrachèrent les ongles, puis leur coupèrent les doigts, & les bruslerent en
plusieurs endroits. Cedit jour ils en firent mourir trois de la façon. Ils en
amenèrent d'autres sur le bord de l'eau, & les attachèrent tous droits à un
bâton, puis chacun venant avec u flambeau d'escorce de bouleau, les
brusloient tantost sur une partie, tantost sur l'autre; & ces pauvres
miserables sentans ce feu, jettoient des cris si hauts, que c'estoit chose
estrange à ouir. Après les avoir bien fait languir de la façon, ils prenoient de
l'eau, & leur versoient sur le corps, pour les faire languir davantage; puis
leur remettoient derechef le feu de telle façon, que la peau tomboit de leurs
corps, & continuoient avec grands cris & exclamations, dançans jusques à
ce que ces pauvres malheureux tombassent morts sur la place.
Aussi tost qu'il tomboit un corps mort à terre, ils frapoient dessus à grands
coups de bâton, puis luy coupoient les bras & les jambes, & autres parties
d'iceluy, & n'estoit tenu pour homme de bien entr'eux, celuy qui ne coupoit
un morceau de sa chair, & ne la donnoit aux chiens. Neantmoins ils
endurent tous ces tourments si constamment, que ceux qui les voyent en
demeurent tout estonnez.
Quant aux autres prisonniers qui resterent, tant aux Algoumequins, que
Montagnets, ils furent conservez pour les faire mourir, par les mains de
leurs femmes & filles, qui en cela ne se monstrent pas moins inhumaines
que les hommes, & les surpassent encores en cruauté: car par leur subtilité
elles inventent des supplices plus cruels, & prennent plaisir de leur faire
ainsi finir leur vie.
Le lendemain arriva le Capitaine Yroquet, & un autre Ochategin274, qui
avoient 80 hommes, & estoient bien faschez de ne s'estre trouvez à la
défaite. En toutes ces nations il y avoit bien prés de 200 hommes, qui
n'avoient jamais veu de Chrestiens qu'alors, dont ils firent de grandes
admirations.
Note 274: (retour)
Ochateguin.
Nous fusmes trois jours ensemble à une isle 275 le travers de la riviere des
Hiroquois, puis chacune nation s'en retourna en son pays. J'avois un jeune
garçon 276, qui avoit hyverné deux ans à Québec, lequel avoit desir d'aller
avec les Algoumequins, pour apprendre la langue, cognoistre leur pays, voir
le grand lac, remarquer les rivieres, & quels peuples y habitent: ensemble
descouvrir les mines, & choses plus rares de ces lieux, afin qu'à son retour il
nous peust donner cognoissance de toutes ces choses. Je luy demanday s'il
l'avoit agréable, car de l'y forcer capitaine ce n'estoit ma volonté. Je fus
trouver le Capitaine Yroquet, qui m'estoit fort affectionné, auquel je
demanday s'il vouloit emmener ce jeune garçon avec luy en son pays pour y
hyverner, & le ramener au printemps. Il me promit le faire, & le tenir
comme son fils. Il le dit aux Algoumequins, qui n'en furent pas trop
contents, pour la crainte qu'il ne luy arrivast quelque accident277.
Note 275: (retour)
Vraisemblablement l'île de Saint-Ignace. (Voir 1613, p. 219, note l.)
Note 276: (retour)
Ce jeune garçon était, ce semble, Étienne Brûlé; car on lit, dans l'édition de
1619: «Or y avoit-il avec eux un appellé Estienne Brûlé, l'un de nos truchemens,
qui s'estoit adonné avec eux depuis 8 ans, tant pour passer son temps, que pour
voir le pays, & apprendre leur langue & façon de vivre»... (1619, p. 133.)
Note 277: (retour)
L'édition de 1613 renferme ici quelques détails de plus sur cet échange d'un
jeune français, que nous croyons être Étienne Brûlé, pour un jeune sauvage, (p.
220, 221, 222.)
Leur ayant remonstré le desir que j'en avois, ils me dirent: Que puis que
j'avois ce desir, qu'ils l'emmeneroient, & le tiendroient comme leur enfant;
m'obligeant aussi de prendre un jeune homme 278 en sa place, pour mener
en France, afin de leur rapporter ce qu'il y auroit veu. Je l'acceptay
volontiers, & en fut fort aise. Il estoit de la nation des Ochateguins dits
Hurons 279. Cela donna plus de sujet de mieux traitter mon garçon, lequel
j'equipay de ce qui luy estoit necessaire, & promismes les uns aux autres de
nous revoir à la fin de Juin.
Note 278: (retour)
Savignon, dont il est parlé en plusieurs endroits de l'édition 1613, et surtout dans,
le Troisième Voyage.
Note 279: (retour)
Voir ci-dessus, p. 144.
Quelques jours après ce prisonnier Hiroquois que je faisois garder, par la
trop grande liberté que je luy donnois, s'enfuit & se sauva, pour la crainte &
appréhension qu'il avoit, nonobstant les asseurances que luy donnoit une
femme de sa nation, que nous avions en nostre habitation280.
Note 280: (retour)
Dans l'édition de 1613, on trouve, à la fin de ce chapitre, plusieurs autres détails
importants sur ce qui se passa jusqu'au retour des vaisseaux en 1610, et l'on y
voit en même temps pourquoi l'auteur place ici la description de la pêche à la
baleine, qui occupe le chapitre suivant. (Voir 1613, p. 222-226.)
Description de la pesche des Baleines en la nouvelle France.