Oeuvres de Champlain
Chapitre XII.
Il m'a semblé n'estre hors de propos de faire icy une petite description de la
pesche des Baleines que plusieurs n'ont veue & croyent qu'elles se prennent
à coups de canon, d'autant qu'il y a de si impudents menteurs qui l'afferment
à ceux qui n'en sçavent rien. Plusieurs me l'ont soustenu obstinément sur
ces faux rapports.
Ceux donc qui sont plus adroits à ceste pesche sont les Basques, lesquels
pour ce faire mettent leurs vaisseaux en un port de seureté, où proche de là
ils jugent y avoir quantité de Baleines, & équipent plusieurs chaloupes
garnies de bons hommes & haussieres, qui sont petites cordes faites du
meilleur chanvre qui se peut recouvrer, ayant de longueur pour le moins
cent cinquante brasses, & ont force pertuisanes longues de demie pique, qui
ont le fer large de six poulces, d'autres d'un pied & demy, & deux de long,
bien trenchantes. Ils ont en chacune chaloupe un harponneur, qui est un
homme des plus dispos & adroits d'entre eux, aussi tire-t'il les plus grands
salaires après les maistres, d'autant que c'est l'office le plus hazardeux.
Ladite chaloupe estant hors du port, ils regardent de toutes parts s'ils
pourront voir & descouvrir quelque baleine allant à la borde d'un costé &
d'autre; & ne voyans rien, ils vont à terre & se mettent sur un promontoire
le plus haut qu'ils trouvent, pour descouvrir de plus loing, où ils mettent un
homme en sentinelle, qui appercevant la baleine, qu'ils descouvrent tant par
sa grosseur, que par l'eau qu'elle jette par les évans, qui est plus d'un
poinçon à la fois, & de la hauteur de deux lances; & à ceste eau qu'elle jette,
ils jugent ce qu'elle peut rendre d'huile. Il y en a telle d'où l'on en peut tirer
jusques à six vingts poinçons, d'autres moins.
Or voyans cet espouventable poisson, ils s'embarquent promptement dans
leurs chaloupes, & à force de rames, ou de vent, vont jusques à ce qu'ils
soient dessus. La voyant entre deux eaues, à mesme instant l'harponneur est
au devant de la chaloupe avec un harpon, qui est un fer long de deux pieds
& demy de large par les orillons, emmanché en un baston de la longueur d'une demie pique, où au milieu il y a un trou où s'attache la haussiere; &
aussi tost que le dit harponneur voit son temps, il jette son harpon sur la
baleine, lequel entre fort avant, & incontinent qu'elle se sent blessée, elle va
au fonds de l'eau. Et si d'avanture en se retournant quelquefois, avec sa
queue elle rencontre la chaloupe, ou les hommes, elle les brise aussi
facilement qu'un verre. C'est tout le hazard qu'ils courent d'estre tuez en la
harponnant. Mais aussi tost qu'ils ont jetté le harpon dessus, ils laissent filer
leur haussiere, jusques à ce que la baleine soit au fonds: & quelquefois
comme elle n'y va pas droit, elle entraine la chaloupe plus de huict ou neuf
lieues, & va aussi viste qu'un cheval, & sont le plus souvent contraints de
couper leur haussiere, craignant que la baleine ne les attire souz l'eau. Mais
aussi quand elle va tout droit au fonds, elle y repose quelque peu, & puis
revient tout doucement sur l'eau, & à mesure qu'elle monte, ils rembarquent
leur haussiere peu à peu, & puis comme elle est dessus, ils se mettent deux
ou trois chaloupes autour avec leurs pertuisanes, desquelles ils luy donnent
plusieurs coups; & se sentant frapée, elle descend derechef souz l'eau en
perdant son sang, & s'affoiblit de telle façon, qu'elle n'a plus de force ny de
vigueur, & revenant sur l'eau, ils achevent de la tuer. Quand elle est morte,
elle ne va plus au fonds de l'eau: & lors ils l'attachent avec de bonnes
cordes, & la traînent à terre, au lieu où ils font leur degrat, qui est l'endroit
où ils font fondre le lard de ladite baleine, pour en avoir l'huile.
Voila la façon comme elles se peschent, & non à coups de canon, ainsi que
plusieurs pensent, comme j'ay dit cy-dessus281.
Note 281: (retour)
À la suite de cette description, se trouvent, dans l'édition de 1613, les détails du
retour en France et des dangers que courut l'auteur en revenant en Canada le
printemps suivant. (Voir 1613, p. 229-242.)
Partement de l'Autheur de Quebec: du Mont Royal, ses rochers. Isles ou se
trouve la terre à potier. Isle de Saincte Hélène 282.
Note 282: (retour)
Il nous paraît évident que le titre de ce chapitre n'a pas été fait par l'auteur lui-
même. D'abord, cette expression du Mont Royal, pour désigner autre chose que
la Montagne, n'est pas ordinaire à Champlain, qui, dans ce chapitre-ci même, se
sert encore des noms saut Saint-Louis, ou Grand-Saut, et fait la remarque que ces
rochers et basses sont à une lieue du Mont Royal. En second lieu, Champlain
n'aurait pas de lui-même fait usage de ces mots Isles ou se trouve la terre à
potier; puisque, dans le texte, il donne à entendre que cette terre à potier se
trouvait dans les prairies voisines. «Il y a aussi, dit-il, quantité de prairies de très-
bonne terre grasse à potier.» Or il est clair que le petit Islet, qui avait à peine
«cent pas de long,» ne pouvait contenir quantité de prairies. (Voir ci-après, p.
184.)