Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 136 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre XII.

 

Il m'a semblé n'estre hors de propos de faire icy une petite description de la

pesche des Baleines que plusieurs n'ont veue & croyent qu'elles se prennent

à coups de canon, d'autant qu'il y a de si impudents menteurs qui l'afferment

à ceux qui n'en sçavent rien. Plusieurs me l'ont soustenu obstinément sur

ces faux rapports.

 

Ceux donc qui sont plus adroits à ceste pesche sont les Basques, lesquels

pour ce faire mettent leurs vaisseaux en un port de seureté, où proche de là

ils jugent y avoir quantité de Baleines, & équipent plusieurs chaloupes

garnies de bons hommes & haussieres, qui sont petites cordes faites du

meilleur chanvre qui se peut recouvrer, ayant de longueur pour le moins

cent cinquante brasses, & ont force pertuisanes longues de demie pique, qui

ont le fer large de six poulces, d'autres d'un pied & demy, & deux de long,

bien trenchantes. Ils ont en chacune chaloupe un harponneur, qui est un

homme des plus dispos & adroits d'entre eux, aussi tire-t'il les plus grands

salaires après les maistres, d'autant que c'est l'office le plus hazardeux.

Ladite chaloupe estant hors du port, ils regardent de toutes parts s'ils

pourront voir & descouvrir quelque baleine allant à la borde d'un costé &

d'autre; & ne voyans rien, ils vont à terre & se mettent sur un promontoire

le plus haut qu'ils trouvent, pour descouvrir de plus loing, où ils mettent un

homme en sentinelle, qui appercevant la baleine, qu'ils descouvrent tant par

sa grosseur, que par l'eau qu'elle jette par les évans, qui est plus d'un

poinçon à la fois, & de la hauteur de deux lances; & à ceste eau qu'elle jette,

ils jugent ce qu'elle peut rendre d'huile. Il y en a telle d'où l'on en peut tirer

jusques à six vingts poinçons, d'autres moins.

 

Or voyans cet espouventable poisson, ils s'embarquent promptement dans

leurs chaloupes, & à force de rames, ou de vent, vont jusques à ce qu'ils

soient dessus. La voyant entre deux eaues, à mesme instant l'harponneur est

au devant de la chaloupe avec un harpon, qui est un fer long de deux pieds

& demy de large par les orillons, emmanché en un baston de la longueur d'une demie pique, où au milieu il y a un trou où s'attache la haussiere; &

aussi tost que le dit harponneur voit son temps, il jette son harpon sur la

baleine, lequel entre fort avant, & incontinent qu'elle se sent blessée, elle va

au fonds de l'eau. Et si d'avanture en se retournant quelquefois, avec sa

queue elle rencontre la chaloupe, ou les hommes, elle les brise aussi

facilement qu'un verre. C'est tout le hazard qu'ils courent d'estre tuez en la

harponnant. Mais aussi tost qu'ils ont jetté le harpon dessus, ils laissent filer

leur haussiere, jusques à ce que la baleine soit au fonds: & quelquefois

comme elle n'y va pas droit, elle entraine la chaloupe plus de huict ou neuf

lieues, & va aussi viste qu'un cheval, & sont le plus souvent contraints de

couper leur haussiere, craignant que la baleine ne les attire souz l'eau. Mais

aussi quand elle va tout droit au fonds, elle y repose quelque peu, & puis

revient tout doucement sur l'eau, & à mesure qu'elle monte, ils rembarquent

leur haussiere peu à peu, & puis comme elle est dessus, ils se mettent deux

ou trois chaloupes autour avec leurs pertuisanes, desquelles ils luy donnent

plusieurs coups; & se sentant frapée, elle descend derechef souz l'eau en

perdant son sang, & s'affoiblit de telle façon, qu'elle n'a plus de force ny de

vigueur, & revenant sur l'eau, ils achevent de la tuer. Quand elle est morte,

elle ne va plus au fonds de l'eau: & lors ils l'attachent avec de bonnes

cordes, & la traînent à terre, au lieu où ils font leur degrat, qui est l'endroit

où ils font fondre le lard de ladite baleine, pour en avoir l'huile.

 

Voila la façon comme elles se peschent, & non à coups de canon, ainsi que

plusieurs pensent, comme j'ay dit cy-dessus281.

 

Note 281: (retour)

 

À la suite de cette description, se trouvent, dans l'édition de 1613, les détails du

retour en France et des dangers que courut l'auteur en revenant en Canada le

printemps suivant. (Voir 1613, p. 229-242.)

 

Partement de l'Autheur de Quebec: du Mont Royal, ses rochers. Isles ou se

trouve la terre à potier. Isle de Saincte Hélène 282.

 

Note 282: (retour)

Il nous paraît évident que le titre de ce chapitre n'a pas été fait par l'auteur lui-

même. D'abord, cette expression du Mont Royal, pour désigner autre chose que

la Montagne, n'est pas ordinaire à Champlain, qui, dans ce chapitre-ci même, se

sert encore des noms saut Saint-Louis, ou Grand-Saut, et fait la remarque que ces

rochers et basses sont à une lieue du Mont Royal. En second lieu, Champlain

n'aurait pas de lui-même fait usage de ces mots Isles ou se trouve la terre à

potier; puisque, dans le texte, il donne à entendre que cette terre à potier se

trouvait dans les prairies voisines. «Il y a aussi, dit-il, quantité de prairies de très-

bonne terre grasse à potier.» Or il est clair que le petit Islet, qui avait à peine

«cent pas de long,» ne pouvait contenir quantité de prairies. (Voir ci-après, p.

184.)