Oeuvres de Champlain
Chapitre VI.
L 230 e premier Octobre je fis semer du bled, & au 15 du seigle.
Note 230: (retour)
De l'année 1608.
Le 3 du mois il fit quelques gelées blanches, & les fueilles des arbres
commencèrent à tomber au 15.
Le 24 du mois, je fis planter des vignes du pays, qui vindrent fort belles.
Mais après que je fus party de l'habitation pour venir en France, on les gasta
toutes, sans en avoir eu soin, ce qui m'affligea beaucoup à mon retour.
Le 18 de Novembre tomba quantité de neges, mais elles ne durèrent que
deux tours sur la terre.
Le 5 Fevrier il negea fort.
Le 20. du mois il apparut à nous quelques Sauvages qui estoient au delà de
la riviere, qui crioient que nous les allassions secourir: mais il estoit hors de
nostre puissance, à cause de la riviere qui charrioit un grand nombre de
glaces. Car la faim pressoit si fort ces pauvres miserables, que ne sçachans
que faire, ils se resolurent de mourir, hommes, femmes, & enfans, ou de
passer la riviere, pour l'esperance qu'ils avoient que je les assisterois en leur
extrême necessité. Ayant donc prins ceste resolution, les hommes & les
femmes prindrent leurs enfans, & se mirent en leurs canaux, pensans
gaigner nostre coste par une ouverture de glaces que le vent avoit faite:
mais il ne furent si tost au milieu de la riviere, que leurs canaux furent prins
& brisez entre les glaces en mille pièces. Ils firent si bien qu'ils se jetterent
avec leurs enfans, que les femmes portoient sur leur dos, dessus un grand
glaçon. Comme ils estoient là dessus, on les entendoit crier, tant que c'estoit
grand pitié, n'esperans pas moins que de mourir. Mais l'heur en voulut tant à
ces pauvres miserables qu'une grande glace vint choquer par le costé de celle où ils estoient, si rudement, qu'elle les jetta à terre. Eux voyans ce
coup si favorable, furent à terre avec autant de joye que jamais ils en
receurent, quelque grande famine qu'ils eussent eu. Ils s'en vindrent à nostre
habitation si maigres & défaits, qu'ils sembloient des anatomies, la plus-part
ne se pouvans soustenir. Je m'estonnay de les voir, & de la façon qu'ils
avoient passé, veu qu'ils estoient si foibles & débiles. Je leur fis donner du
pain & des febves, mais ils n'eurent pas la patience qu'elles fussent cuites
pour les manger: & leur prestay des escorces d'arbres pour couvrir leurs
cabanes. Comme ils se cabanoient, ils advisèrent une charongne qu'il y
avoit prés de deux mois que j'avois fait jetter pour attirer des regnards, dont
nous en prenions de noirs & de roux, comme ceux de France, mais
beaucoup plus chargez de poil. Ceste charongne estoit une truye & un
chien, qui avoient esté exposés durant la chaleur & le froid. Quand le temps
s'adoucissoit; elle puoit si fort que l'on ne pouvoit durer auprès, neantmoins
il ne laisserent de la prendre & emporter en leur cabanne, où aussi tost ils la
devorerent à demy cuite, & jamais viande ne leur sembla de meilleur goust.
J'envoyay deux ou trois hommes les advertir qu'ils n'en mangeassent point,
s'ils ne vouloient mourir. Comme ils approchèrent de leur cabanne, ils
sentirent une telle puanteur de ceste charongne à demy eschauffée, dont ils
avoient chacun une pièce en la main, qu'ils penserent rendre gorge, qui fit
qu'ils n'y arrêtèrent gueres. Je ne laissay pourtant de les accommoder selon
ma puissance, mais c'estoit pour la quantité qu'ils estoient, & dans un mois
ils eussent bien mangé tous nos vivres, s'ils les eussent eus en leur pouvoir,
tant ils sont gloutons. Car quand ils en ont, ils ne mettent rien en reserve, &
en font chère continuelle jour & nuict, puis après ils meurent de faim.
Ils firent encores une autre chose aussi miserable que la première. J'avois
fait mettre une chienne au haut d'un arbre, qui servoit d'appast aux martres
& oiseaux de proye, où je prenois plaisir, d'autant qu'ordinairement ceste
charongne en estoit assaillie. Ces Sauvages furent à l'arbre, & ne pouvans
monter dessus à cause de leur foiblesse, ils l'abbatirent, & aussi tost
enleverent le chien, où il n'y avoit que la peau & les os, & la teste puante &
infecte, qui fut incontinent devoré.
Voila le plaisir qu'ils ont le plus souvent en hyver: car en esté ils ont assez
dequoy se maintenir, & faire des provisions, pour n'estre assaillis de ces extrêmes necessitez, les rivieres abondantes en poisson, & chasse d'oiseaux,
& autres bestes sauvages.
La terre est fort propre & bonne au labourage, s'ils vouloient prendre la
peine d'y semer des bleds d'Inde, comme font tous leurs voisins
Algomequins, Hurons231, & Hiroquois, qui ne sont attaquez d'un si cruel
assaut de famine, pour y sçavoir remédier par le foin & prevoyance qu'ils
ont, qui fait qu'ils vivent heureusement au prix de ces Montaignets,
Canadiens 232, & Souriquois, qui sont le long des costes de la mer. Les
neges y sont 5 mois sur la terre, qui est depuis le mois de Décembre,
jusques vers la fin d'Avril, qu'elles sont presque toutes fondues. Depuis
Tadoussac jusques à Gaspé, cap Breton, nie de terre neufve, & grand baye
233 , les glaces & neges y sont encores en la plus-part des endroits jusques à
la fin de May: auquel temps quelquefois l'entrée de la grande riviere est
seellée de glaces, mais à Québec il n'y en a point, qui monstre une estrange
différence pour 120 lieues de chemin en longitude: car l'entrée de la riviere
est par les 49, 50 & 51 degré de latitude, & nostre habitation par les 46 &
demy234.
Note 231: (retour)
Dans l'édition de 1613, Champlain avait mis Ochastaiguins. C'était le nom d'un
de leurs chefs.
Note 232: (retour)
Voir 1613, p. 169, note 2.
Note 233: (retour)
Ce qu'on appelait la Grand Baye était cette partie du Golfe qui s'étend vers le
nord-est, entre la côte de Terreneuve et celle du Labrador.
Note 234: (retour)
L'édition de 1613 porte, en cet endroit: «46 & deux tiers.» Ce qui était plus
proche de ce qu'on a trouvé de notre temps: d'après Bayfield, la latitude de
Québec, au bastion de l'observatoire, est de 46° 49' 8".
Pour ce qui est du pays, il est beau & plaisant, & apporte toutes sortes de
grains & graines à maturité, y ayant de toutes les especes d'arbres que nous
avons en nos forests par deçà, & quantité de fruicts, bien qu'ils soient
sauvages, pour n'estre cultivez: comme noyers, cerisiers, pruniers, vignes, framboises, fraises, groiselles vertes & rouges, & plusieurs autres petits
fruicts qui y sont assez bons. Aussi y a-il plusieurs sortes de bonnes herbes
& racines. La pesche de poisson y est en abondance dans les rivieres, où il y
a quantité de prairies & gibbier, qui est en nombre infiny.
Le 8 d'Avril en ce temps les neges estoient toutes fondues, & neantmoins
l'air estoit encores assez froid jusques en May, que les arbres commencent à
jetter leurs fueilles.
Partement de Québec jusques à l'isle Sainct Eloy, & de la rencontre que j'y
fis des Sauvages Algomequins & Uchataiguins.