Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 171 sur 232

Pages du PDF

Oeuvres de Champlain

Chapitre VI.

 

Le dit Général Quer me demanda le certificat des armes & munitions, &

autres commoditez qui estoient tant au fort qu'à l'habitation, que son frère

Louis Quer m'avoit donné, auquel il avoit fait une grande reprimende,

disant qu'il ne sçavoit ce qu'il avoit fait, sans sçavoir s'il y avoit paix entre la

France & l'Angleterre, qu'il respondroit de tout ce qui estoit audit certificat,

qu'il ne vouloit point que l'on vit aucune chose signée de sa main, ne

sçachant la consequence de cela, & le desplaisir que l'on pouvoit rendre à

ses amis, je luy dis Monsieur cela ne vous peut apporter tant de desplaisir

que vous le dites, puisque vous avez donné tout pouvoir au Capitaine Louis

de traiter avec moy, en vertu des Commissions qu'avez du Roy

d'Angleterre, ayant pour agréable tout ce qu'il feroit comme vostre

personne, autrement ce seroit le desobliger, en ne tenant sa parole, & vous

en desadvouant le pouvoir que luy avez donné: Je ne le desadvoue point

(dit-il) pour ce qui est de la composition qu'il vous a faite, je la

7 maintiendray au péril de ma vie, mais pour ce qui est du certificat, cela est

fait depuis ladite composition, & par consequent il ne vous pouvoit donner

le certificat sans charge, ou en composant, pendant que vous estiés encore

maistre du fort, & par ainsi je vous prie me le donner. Il y a assez de

personnes qui sçavent l'estat de la place, & ce qui y est, estant en Angleterre

l'on vous en donnera un s'il est jugé à propos, & toute autre sorte de

courtoisie. Voyant qu'il se mettoit en colère, & que je ne le pouvois retenir,

je luy donnay le certificat, luy disant qu'il n'estoit point de besoin de se

mettre en colère pour si peu de sujet, que véritablement je le desirois avoir

pour ma descharge. Vous l'estes (me dit il) assez, l'on sçait bien le miserable

estat auquel vous estiez réduits, & le peu de commoditez qui sont en armes

& munitions tant au fort qu'à l'habitation.

 

Deux ou trois tours après ledit Jacques Michel estant saisi d'un grand

assoupissement, fut trente cinq heures sans parler, au bout duquel temps il

mourut rendant l'âme, laquelle si on peut juger par les oeuvres & actions

qu'il a faites, & qu'il fit le jour d'auparavant, & mourant en sa religion prétendue, je ne doute point qu'elle ne soit aux enfers: car le jour précèdent

il avoit tellement juré & blasphemé le nom de Dieu que j'en avois horreur,

faisant mille sortes d'imprécations contre les bons Pères Jesuistes, & des

habitans de S. Malo: disant, Qu'il se rendroit plustost forban qu'il ne leur

eust rendu quelque signalé desplaisir, deust il mourir. miserablement. Je ne

8 me peus tenir de luy dire, Bon Dieu! comme pour un reformé vous jurez,

sçachant si bien reprendre les autres quand ils le font. Il est vray, dit-il, mais

je suis tellement outré de passion & de colère contre ces chiens de Malouins

Espagnols, qui m'ont rendu de grands desplaisirs, & aussi serois-je content

si j'avois frappé ce Jesuiste qui m'a donné un desmenty devant mon

Général.

 

Ce desplaisir qui luy estoit si sensible n'estoit alors pas tant pour les

Malouins & le Pere Jesuiste comme pour le sujet des Anglois, desquels il se

plaignoit grandement de l'avoir très-mal traitté, & peu recogneu, contre les

promesses qu'ils luy avoient faites.

 

Il se plaignoit aussi de l'arrogance insupportable de son Général, pour un

marchand de vin qu'il avoit esté, estant à Bordeaux & à Coignac, & cogneu

ignorant à la mer, qui ne sçait que c'est que de naviger, n'ayant jamais faict

que ces deux voyages, & veut faire de l'entendu par ses discours pleins de

vanité à ceux qui ne le cognoissent pas bien, il trenche du Seigneur, il ne

sçait que c'est d'entretenir d'honnestes hommes, il veut que tout luy cede, &

ne veut croire aucun conseil, qu'alors qu'il n'en peut plus, comme il fit dés

l'année passée, en laquelle sans moy il vouloit quitter le vaisseau de

Roquemont, & ne l'eust jamais pris sans l'ordre que je luy donnay, il le

vouloit aborder, mais je ne voulus y consentir, luy disant. Si nous l'abordons

nous sommes perdus ne vous y frotez pas, je cognois mieux les François en

ces choses que vous, qui n'avez que des gens mal faits en vostre vaisseau,

hors les Canoniers & Officiers: c'est pourquoy il les faut battre à coups de

9 canons, dont nous avons l'advantage, les contraignant à se rendre, vous

conseillant encore une fois que si jamais vous rencontriez des François sur

mer de ne les aborder, ils sont plus adroits & courageux que les Anglois, qui

remportent à l'abordage. Il creut mon conseil, me remettant tout l'ordre du

combat, en quoy il avoit raison; car il y estoit peu expérimenté, comme il

est encore, & son frère Thomas Quer, ils prennent des commandemens

desquels ils n'en sçavent pas les charges, il leur faudroit estre encore vingt ans pour l'apprendre, & avoir esté élevé & nourry jeune garçon pour sçavoir

bien ce qui est necessaire à un Capitaine de mer, autrement ils feront de

lourdes fautes, mettant souvent la conduitte entre les mains d'un Maistre ou

Pilote ignorant qui sera dans leur vaisseau. Quand il fut arrivé à Londre, il

se vantoit que c'estoit luy qui avoit tout faict, plusieurs honnestes hommes

qui le cognoissoient bien & moy aussi me disoient, Quer emporte la gloire

de ce que vous avez faict: & de faict ils ont usé envers moy d'ingratitude;

Car outre mes appointements ils me devoient donner recompense, ce qu'ils

n'ont faict: m'ont refusé le commandement de l'un de leurs vaisseaux pour

mon fils, je les avois instalé en ceste affaire où ils ne cognoissoient rien, &

n'y fussent jamais venus sans moy, ils me traittent mécaniquement en mon

vaisseau: & non, comme j'ay appris, allant à la mer, ils m'ont donné un

yvrogne qui est fol pour mon Lieutenant, pour prendre garde sur mes

actions: Je le veux chasser de mon vaisseau, ou luy feray un mauvais party,

0 c'est un coquin sans courage, s'il se presente quelque occasion de combatre

je le meneray comme il faut, ils auront encores recours à moy, je le sçay

bien, ils n'en sont pas où ils pensent, tout ainsi que j'ay eu moyen de donner

l'industrie d'instruire cette affaire, je sçay aussi les moyens de les en faire

sortir, & leur apprendre & à d'autres, qu'ils ne doivent jamais mescontenter

une personne comme moy: Il y a des Flamans assez & d'autres nations,

quand un moyen me faudra, j'en trouveray d'autres, ils ont faict tout à leur

plaisir, il faut patienter, il sçait bien que je ressens un grand desplaisir, mais

il ne fait pas semblant de le cognoistre, il me fait bon visage, mais il

voudroit que je fusse mort, je luy suis maintenant à grand'charge, j'ay laissé

ma patrie, comme ils ont fait, pour servir un estranger, jamais je n'auray

l'âme bien contente, je seray en horreur à tout le monde, sans esperance de

retourner en la France, l'on a fait mon procez, ainsi qu'on m'a dit, mais puis

que l'on me traitte de toutes parts comme cela, c'est me mettre au desespoir,

& faire plus de mal que jamais je n'ay fait, ne pouvant que perdre la vie une

fois, mais je la puis bien faire perdre à beaucoup si l'on me desespere, tous

ces discours ne se passoient pas sans jurer.

 

Je luy donnois courage, en luy disant, Ne vous desesperez point, il y a des

remèdes par tout, horsmis à la mort, il y a des personnes qui ont fait des

choses plus attroces que ce que vous avez faict, vous avez raison de vous

repentir de ce qui s'est passé, & croy tant de vous, que si aviez à

recommencer, que vous ne le voudriez entreprendre, ains plustost mourir. Il 1 est vray, me disoit-il: Nostre Roy est bon & juste, pardonnant à plusieurs

qui ont grandement offensé sa Majesté. Elle peut, luy dis-je, vous donner

abolition en vous amendant & recognoissant vos fautes, en le servant

fidèlement à l'advenir, vous serez en consideration tant pour vostre courage,

que pour l'expérience qu'avez acquise en la mer, l'on a affaire d'hommes du

mestier que vous menez, l'on ne vous voudra pas perdre quand l'on

remonstrera à sa Majesté le service que vous luy pouvez rendre à la

navigation: changez vostre volonté, & vous resoudez de retourner en vostre

patrie, pour moy où j'auray moyen de vous y servir je le feray de bon coeur:

Il me dit qu'on luy avoit escrit de France qu'il auroit la grâce, s'il s'en

vouloit retourner, mais qu'il ne s'y fieroit pas qu'il ne l'eust seellée, & outre

que jamais il ne voudroit se tenir à Dieppe, & qu'il iroit en autre ville de

France, cela seroit très bien fait, luy dis-je.

 

Je sçay que la maladie qu'il eust, n'estoit que ce remors de conscience qui le

bourreloit, & vouloit tesmoigner aux Anglois qu'il avoit un autre desplaisir,

se couvrant du mescontentement qu'il avoit des Malouins, & du Père

Jesuiste, & de son fils, dont il se plaignoit grandement, mais la vérité estoit

que cet homme estoit fort pensif, triste, & mélancolique, de se voir mesprisé

de sa patrie, abhorré du monde, retenu pour un perfide & traistre François,

qui meritoit un chastiment rigoureux (& tous ceux qui font le semblable, ne

peuvent marcher la teste levée) & monstré au doit d'un chacun, mesme les

Anglois entr'eux l'appelloient traistre, disant, Voyez cestuy là qui a vendu sa

2 patrie, & autres qui l'ont reniée, pour un peu de mescontentement qu'ils

disent avoir eu en France. Il sçavoit tres-asseurement que ces discours se

tenoient, aussi est-ce un puissant ennemy, que celuy qui a la conscience

chargée de si vilaines, detestables meschantes trahisons: il avoit raison

d'avoir l'âme bourrelée, & mourir de desplaisir, plustost que survivre, & fut

là le sujet de sa mort, & non ce que Quer & autres disoient, que c'estoit pour

n'avoir donné un souflet au Père Jesuiste qui estoit la mesme sagesse &

vertu 775, ayant bien tesmoigné aux voyages qu'il a fait dans les terres.

 

Note 775: (retour)

 

La sagesse & vertu mesme.

 

Le Général Quer parlant aux Peres Jesuistes, leur dit, Messieurs vous aviez

l'affaire de Canada, pour jouir de ce qu'avoit le sieur de Caen, lequel avez depossedé. Pardonnez moy Monsieur, luy dit le Pere(2), ce n'est que la pure

intention de la gloire de Dieu qui nous y a mené, nous exposant à tous

dangers & périls pour cet effect, & la conversion des Sauvages de ces lieux:

ledit Michel pressant dit, Ouy, ouy, convertir des Sauvages, mais plustost

pour convertir des castors, ledit Père respond assez promptement & sans y

songer, Cela est faux, l'autre leve la main, en luy disant, Sans le respect du

Général je vous donnerois un souflet, de me desmentir, le Pere luy respond,

Vous m'excuserez, je n'entend point vous démentir, j'en serois bien fasché,

3 c'est un terme de parler que nous avons en nos escoles, quand on propose

une question douteuse, ne tenant point cela pour offencer, c'est pourquoy je

vous prie me pardonner, & croire que je ne l'ay point dit pour vous donner

du desplaisir.

 

Je laisse à penser si ce sujet estoit capable de le faire mourir, sans autre plus

violent desplaisir, comme j'ay dit cy dessus: aussi Dieu l'a puny ne luy

faisant la grâce de le recognoistre à l'heure de la mort, qui a couppé la

broche à tous ses desseins pernicieux & meschans.

 

Estant mort il y eut plus de resjouissance entre les Anglois que de regret,

neantmoins le Général Quer qui voulut luy tesmoigner la dernière preuve de

son amitié qu'il disoit luy avoir porté de son vivant, luy fit faire une châsse

où il fut mis, commande à son frère Thomas Quer d'armer quelques 200

hommes, qu'il fait mettre à terre, les met en ordre quatre à quatre, les

maistres des vaisseaux prennent la châsse, & la mettent dedans une

chalouppe, & arrivez sur le bord du rivage, les officiers des vaisseaux

prennent le corps sur leurs espaules, & sur sa châsse avoient mis une espée

nue, devant le corps marchoit un homme armé de toutes piéces, avec la

rondache & le coustelas, l'autre portoit une demie picque noircie, les soldats

s'ouvrirent en deux, par le milieu desquels passa le corps avec tous les

Capitaines & autres officiers des vaisseaux, qui l'accompagnoient marchant

devant, les soldats qui le suivent comme est la coustume en telles

funérailles, il fut porté à la fosse, où estant mis dedans l'on rompit la demie

4 picque en deux, & la mit on dans la fosse, sur laquelle le Ministre fit des

prières s'agenouillant & te levant plusieurs fois, respondant aux Ministres:

leurs prières achevées, l'on couvre le corps de terre, cela fait ils se firent

deux escoupetteries de mousquets, des soldats qui estoient rangez au tour de

la fosse. Après l'on fut tirer le canon de tous les vaisseaux, jusqu'à quelque 80 à 90 coups: cela fait chacun s'en retourne en son vaisseau, le pavillon du

contre-Admiral estoit à demy destendu, jusques à ce qu'il y en eust un autre

mis en la place, qui fut un Capitaine Anglois appellé ***** 776 le dueil n'en

dura gueres, au contraire jamais ils ne se resjouirent tant & principalement

en son vaisseau où il avoit quelques barils de vin d'Espagne: le voilà payé

de tout ce qu'il avoit fait.

 

Note 776: (retour)

 

Le nom est laissé en blanc dans l'édition originale.

 

Tout ce que j'ay veu après sa mort est, l'honneur qu'il ne meritoit pas, ne

pouvant esperer, s'il eust vescu, que le chastiment d'un supplice, si sa

Majesté ne luy eust donné sa grâce.

 

Durant le jour que nous fusmes à Tadoussac777, ledit Quer employa ses

hommes à couper quantité de mas de sapins, pour batteaux & chalouppes,

comme du bois de bouleau pour brusler: ce mesnage estoit tousjours pour

payer quelques avaries, & en avoit plus de besoin ceste année là que l'autre,

en laquelle il prit 19 vaisseaux François & Basques chargez de molue, &

outre ce qu'il traita avec les Sauvages des marchandises qui estoient aux

5 vaisseaux de la nouvelle societé, où commandoit Roquemont, y ayant aussi

quantité de vivres & autres commoditez propres à une habitation, qu'ils

r'apportèrent ceste année à Québec, & outre la quantité des marchandises de

rapport, ils pensoient faire meilleure traite qu'ils ne firent: ils ne traitèrent

que quelques 5000 castors & quelques 3 à 4 mille qu'ils prirent à

l'habitation, & le vaisseau d'Emery de Caen 778. Ils n'ont eu autre chose qui

est peu pour pouvoir rembourcer les frais de leur embarquement, en rendant

ce qu'ils ont pris appartenant à de Caen & à ses associez au fort & à

l'habitation de Québec, suyvant le traité de paix entre les deux couronnes de

France & d'Angleterre 779.

 

Note 777: (retour)

 

Ce passage donne à entendre que les vaisseaux restèrent tout le temps mouillés

au moulin Baudé, et que l'on se donna la peine d'aller enterrer Jacques Michel à

Tadoussac même.

 

Note 778: (retour)

D'après les livres de compte de la Compagnie des marchands anglais, ils

n'auraient traité que 4540 castors et 432 peaux d'élans; ils n'auraient de même

trouvé au magasin que 1713 castors. Voici comment un des associés de la

compagnie anglaise concilie cette différence: «Il faut faire attention, dit-il, que

les Anglais ne parlent que des castors portés au compte de la Compagnie, tandis

que les Français comprennent dans leur calcul toutes les peaux qu'ils avaient

lorsque le fort fut rendu, sans distinction de ce qu'ils cachèrent ou retinrent du

consentement des Anglais.» (Pièces justif. n. XVII.)

 

Note 779: (retour)

 

Il fut réglé par le traité de Suse (24 avril 1,629) que «d'autant qu'il y avoit

beaucoup de vaisseaux en mer avec lettres de marque & pouvoir de combattre les

ennemis, qui ne pourroient de si tost entendre cette paix, ny recevoir ordre de

s'abstenir de toute hostilité, il seroit accordé, que tout ce qui se passeroit l'espace

de deux mois aprés cet accord fait, ne derogeroit ny empescheroit cette paix; ny

la bonne volonté des deux Couronnes; à la charge toutesfois que ce qui seroit

pris dans l'espace de deux mois depuis la signature dudit Traicté, seroit restitué

de part & d'autre.» (Mercure français.)

 

Pendant ce temps que nous estions à Tadoussac, ledit Quer ne voulut

permettre que les Catholiques priassent Dieu publiquement à terre, où il

avoit mis tous les François, horsmis deux qui estoient Huguenots, de

l'esquippage dudit Emery de Caen, qui les faisoient rire pour avoir ceste

prééminence par dessus les autres, moy & quelques autres passions le temps

avec ledit Général à la chasse du gibier, qui y est en ceste saison abondante,

6 & principalement d'allouettes, pluviers, courlieux, becassines desquels il en

fut tué plus de 20000. outre la pesche que les Sauvages faisoient du

saulmon & truites qu'ils nous apportoient en assez bonne quantité, & de

l'éplan que l'on prit en grand nombre avec des filets, & quelques autres

poissons, le tout très-excellent, jusqu'à nostre partement.

 

Partement des Anglais au port de Tadoussac. Général Quer craint l'arrivée

du sieur de Rasilly. Arrivée en Angleterre. L'Autheur y va treuver monsieur

l'Ambassadeur de France. Le Roy & le conseil d'Angleterre promettent

rendre Québec. Arrivée de l'Autheur à Dieppe. Voyage du Capitaine Daniel.

Lettre du Reverend Père l'Allemand de la compagnie de Jesus. Arrivée de

l'Autheur à Paris.