Oeuvres de Champlain
Chapitre Iiii.
Le Roy sçachant l'injustice & les ignominies faites aux François ses
subjects par les Espagnols, comme j'ay dit cy dessus, eut raison d'en
demander justice & satisfaction à Charles V. 31 Empereur & Roy d'Espagne,
comme estant un outrage
fait au prejudice de ce que les Espagnols leur avoient promis, de ne les
inquiéter ny molester en la conservation de ce qu'avec tant de travail ils
s'estoient acquis en la Nouvelle France, suivant les commissions du Roy de
France leur maistre, que les Espagnols n'ignoroient point; & neantmoins les
firent mourir ainsi ignominieusement, souz le pretexte specieux qu'ils
estoient Luthériens, à leur dire, quoy qu'ils fussent meilleurs Catholiques
qu'eux 32, sans hypocrisie, ny superstition, & initiez en la foy Chrestienne
plusieurs siecles devant que les Espagnols.
Note 31: (retour)
C'était alors Philippe II, fils de Charles V, qui régnait en Espagne. Il avait,
comme son père, les titres d'empereur d'Allemagne et de roi d'Espagne.
Note 32: (retour)
Voici comme Menendez rend compte lui-même, au roi d'Espagne, des motifs de
sa conduite. «J'ai sauvé la vie à deux jeunes gens d'environ dix-huit ans, et à trois
autres, le fifre, le tambour et le trompette, et j'ai passé au fil de l'épée Jean
Ribaut, avec tous les autres, jugeant la chose utile au service de Notre Seigneur
et de Votre Majesté, et j'estime que sa mort est d'un grand avantage, car le roi de
France pouvait plus avec lui et cinq cents ducats, qu'avec d'autres et cinq mille,
et il pouvait plus en un an, qu'un autre en dix; c'était en effet le plus habile marin
et commandant que l'on connût, et d'une grande adresse dans cette navigation des
Indes et des côtes de la Floride; il était si aimé en Angleterre, qu'il y fut nommé
capitaine général de toute l'armée anglaise contre les catholiques de France, dans
la guerre qui a eu lieu, il y a quelques années, entre l'Angleterre et la France.»
(Carta de Pedro Menendez, apud F. Parkman, Pioneers, p. 132.)
Sa Majesté dissimula cette offence pour un temps, pour avoir les deux
Coronnes quelques differents à vuider auparavant, & principalement avec
l'Empereur, qui empescha que l'on ne tiraft raison de telles inhumanitez.
Mais comme Dieu ne delaisse jamais les tiens, & ne laisse impunis les
traittemens barbares qu'on leur fait souffrir, ceux-cy furent payez de la
mesme monnoye qu'ils avoient payé les François.
Car en l'an 1567, se presenta le brave Chevalier de Gourgues 33, qui plein de
valeur & de courage, pour venger cet affront fait à la nation Françoise; &
recognoissant qu'aucun d'entre la Noblesse, dont la France foisonne, ne
s'offroit pour tirer raison d'une telle injure, entreprint de le faire. Et pour ne
faire cognoistre du commencement son dessein, fit courir le bruit qu'un
embarquement se faisoit pour quelque exploict qu'il vouloit faire en la coste
d'Afrique. Pour ce sujet nombre de matelots & soldats s'assemblent à
Bourdeaus, où se faisoit tout l'appareil de mer: il se pourveut & fournit de
toutes les choses qu'il jugea estre necessaires en ce voyage.
Note 33: (retour)
«Dominique de Gourgues, gentilhomme gascon, né au Mont-de-Marsan, dans le
comté de Comminges d'une famille distinguée de tout temps par un attachement
inviolable à l'ancienne religion: lui-même ne s'en éloigna jamais, quoique le
dernier historien espagnol de la Floride l'ait accusé d'avoir été hérétique furieux.»
(Charlevoix, Hist. de la Nouv. France, liv. II.)
Son embarquement se fit le 23 Aoust de la mesme année en trois vaisseaux,
ayant avec luy 250 hommes34. Estant en mer, il relascha à la coste
d'Afrique, soit pour se rafraischir, ou autrement, mais ce ne fut pas pour
long temps: car incontinent il fit voile, & fait publier par quelques siens
amis affidez, qu'il avoit changé son premier dessein en un autre plus
honorable que celuy de la coste d'Afrique, moins périlleux, & plus facile à
exécuter: & au lieu où il avoit relasché, il eut advis que ce qu'il disoit
deplaisoit à plusieurs des siens, qui croyoient que le voyage estoit rompu, &
qu'il faudroit s'en retourner sans rien faire: toutesfois ils avoient tous grand
desir de tenter quelque autre dessein.
Note 34: (retour)
«Il s'embarqua à Bourdeaux le second jour d'aoust... & descend le long de la
riviere à Royan à vingt lieues de Bourdeaux, où il fait sa monstre, tant de soldats
que de mariniers. Il y avoit cent harquebouziers aians tous harquebouze de
calibre & morrion en teste, dont plusieurs estoient gentilshommes, & quatre
vingtz mariniers... Après la monstre faicte, le Cappitaine Gourgue donne le
rendez-vous accoustumé en telles expéditions. Mais ainsi qu'il estoit prest à
partir, se leve ung vent contraire qui le contrainct de sejourner huict jours à
Roian, ce vent estant un peu remis il se meit sur mer pour faire voille; mais
bientost après il fut repoussé vers la Rochelle, & ne pouvant mesme estre à la
radde de la Rochelle pour la violance du temps, il fut contrainct de se retirer à la
bouche de la Charente, & sejourner là huict jours... Le vingt-deuxiesme jour
d'aoust, le vent estant cessé, & le ciel donnant apparence d'un plus doulx temps
pour l'advenir, il se remect sur mer.» (La reprinse de la Floride, Ternaux-
Compans, p. 309, 310.)
Le Sieur de Gourgues sçachant la volonté de ses compagnons, qui ne
perdoient point courage, & estant asseuré de son équipage, trouva à propos
d'assembler son conseil, auquel il fit entendre la raison pourquoy il ne
pouvoit exécuter ce qu'il avoit entrepris, qu'il ne falloit plus songer à ce
dessein: mais aussi que de retourner en France sans avoir rien fait, il n'y
avoit point d'apparence. Qu'il sçavoit une autre entreprise non moins
glorieuse que profitable, à des courages tels qu'ils en avoit en ses vaisseaux,
& de laquelle la mémoire seroit immortelle, qui estoit un exploict des plus
signalez qui se puisse faire: chacun brusloit d'ardeur & de desir de voir
l'effect de ce qu'il disoit; & leur fit entendre que s'il estoit bien assisté en
ceste louable entreprise, il se sentiroit fort glorieux de mourir en l'exécutant.
Et voulant ledit Sieur de Gourgues leur déclarer son dessein, les ayant tous
fait assembler, parla ainsi. «Mes compagnons & fidèles amis de ma fortune,
vous n'estes pas ignorans combien je chéris les braves courages comme
vous, & l'avez assez tesmoigné par la belle resolution que vous avez prise
de me suivre & assister en tous les périls & hazards honorables que nous
aurons à souffrir & essuyer, lors qu'ils se presenteront devant nos yeux, &
l'estat que je fais de la conservation de vos vies; ne desirant point vous
embarquer au risque d'une entreprise que je sçaurois réussir à une ruine sans
honneur: ce seroit à moy une trop grande & blasmable témérité, de hazarder
vos personnes à un dessein d'un accez si difficile, ce que je ne croy pas
estre, bien que j'aye employé une bonne partie de mon bien & de mes amis,
pour équiper ces vaisseaux, & les mettre en mer, estant le seul entrepreneur
de tout le voyage. Mais tout cela ne me donne pas tant de sujet de
m'affliger, comme j'en ay de me resjouir, de vous voir tous resolus à une
autre entreprise, qui retournera à vostre gloire, sçavoir d'aller venger l'injure
que nostre nation a receue des Espagnols, qui ont fait une telle playe à la
France, qu'elle saignera à jamais, par les supplices & traictemens infames
qu'ils ont fait souffrir à nos François, & exercé des cruautez barbares &
inouïes en leur endroit. Les ressentimens que j'en ay quelquefois, m'en font
jetter des larmes de compassion, & me relevent le courage de telle sorte, que je suis resolu, avec l'assistance de Dieu, & la vostre, de prendre une
juste vengeance d'une telle felonnie & cruauté Espagnolle, de ces coeurs
lasches & poltrons, qui ont surpris mal-heureusement nos compatriotes,
qu'ils n'eussent osé regarder sur la defense de leurs armes. Ils sont assez mal
logez, & les surprendrons aisément. J'ay des hommes en mes vaisseaux qui
cognoissent très-bien le païs, & pouvons y aller en seureté. Voicy, chers
compagnons, un subject de relever nos courages, faites paroistre que vous
avez autant de bonne volonté à exécuter ce bon dessein, que vous avez
d'affection à me suivre: ne serez vous pas contents de remporter les lauriers
triomphans de la despouille de nos ennemis?»
Il n'eut pas plustost achevé de parler, que chacun de joye s'escrierent:
«Allons où il vous plaira, il ne nous pouvoit arriver un plus grand plaisir &
honneur que celuy que vous nous proposez, & mille fois plus honorable
qu'on ne se peut imaginer, aimans beaucoup mieux mourir en la poursuitte
de cette juste vengeance de l'affront qui a esté fait à la France, que d'estre
blessez en une autre entreprise; tout nostre plus grand souhait est de vaincre
ou mourir, en vous tesmoignant toute sorte de fidélité: commandez ce que
vous jugerez estre plus expédient, vous avez des soldats qui ont du courage
de reste pour effectuer ce que vous direz: nous n'aurons point de repos
jusques à ce que nous nous voyons aux mains avec l'ennemy.»
La joye creut plus que jamais dans les vaisseaux. Le sieur de Gourgues fait
changer la routte, & tirer quelques coups de canon, pour commencer la
resjouissance, & donner courage à tous les soldats: & alors ce généreux
Chevalier fait singler vers les costes de la Floride, & fut tellement favorisé
du beau temps, qu'en peu de jours il arriva proche du fort de la Caroline, &
le jour apperceu, les Sauvages du pays firent voir force fumées, jusques à ce
que le Le sieur de Sieur de Gourgues eust fait abbaisser les voiles, &
mouiller l'anchre. Il envoya à terre s'informer des Sauvages de l'Estat des
Espagnols, qui estoient fort ailes de voir le sieur de Gourgues resolu de les
attaquer. Ils asseurerent qu'ils estoient en nombre de 400, très bien armez, &
pourveus de tout ce qui leur estoit necessaire. Puis s'estant fait instruire de
la façon en laquelle les Espagnols estoient campez, il commença d'ordonner
ses gens de guerre pour les assaillir. Voyons s'ils auront le courage de
soustenir le Sieur de Gourgues, comme ils firent Laudonniere, mal pourveu
de munitions, & de ce qui luy estoit necessaire.
Doncques le Sieur de Gourgues se faisant conduire par ses hommes, & de
quelques Sauvages par l'espaisseur des bois, sans estre apperceu des
Espagnols, fait recognoistre les places, & l'estat auquel elles estoient: & le
Samedy d'auparavant 35 Quasimodo, au mois d'Avril 1568. attaque
furieusement les deux forts36,& se dispose de les avoir par escalade, en
quoy il trouva grande resistance: & le combat s'eschauffant, ce fut alors que
parut le courage de nos François, qui se jettoient à corps perdu parmy les
coups, tantost repoussez, puis reprenans coeur retournent au combat avec
plus de valeur qu'auparavant. Bien attaqué, mieux défendu. La mort ny les
blesseures ne les fait point paslir, ny ne leur fait perdre le sens, ny la
vaillance.
Note 35: (retour)
Le samedi d'avant la Quasimodo était le 24 d'avril.
Note 36: (retour)
Outre le grand fort de la Caroline, les Espagnols en avaient élevé deux petits,
pour protéger l'entrée de la rivière de May, comme on l'apprit de la bouche d'un
jeune français, Pierre Debré, natif du Havre-de-Grâce, qui était demeuré parmi
les sauvages. (Reprinse de la Floride, Tern.-Compans, p. 332.) Ces deux petits
forts furent emportés du premier coup le même jour 24 avril. De Gourgues laissa
reposer ses soldats le dimanche et le lundi, et commença par assurer cette
première victoire avant d'entreprendre l'attaque du grand fort.
Nostre généreux Chevalier de Gourgues le coutelas à la main, leur
enflamme le courage, & comme un lion hardy à la teste des tiens gaigne le
dessus du rampart, repousse les Espagnols, se fait voye parmy eux. Ses
soldats se suivent, & combattent vaillamment, entrent de force dans les
deux forts, tuent tout ce qu'ils rencontrent: de sorte que le reste de ceux qui
y moururent & s'enfuirent, demeurèrent prisonniers des François; & ceux
qui pensoient se sauver dans les bois, furent taillez en pièces par les
Sauvages, qui les traitterent comme ils avoient fait les nostres. Deux jours
après le sieur de Gourgues se rend maistre du grand fort, que les ennemis
avoient abandonné, après quelque resistance, desquels partie furent tuez, les
autres prisonniers.
Ainsi demeurant victorieux, & estant venu à bout d'une si glorieuse
entreprise, se ressouvenant de l'injure que les Espagnols avoient faite aux
François, en fit pendre quelques-uns, avec des escriteaux sur le dos, portans ces mots: Je n'ay pas fait pendre ceux-cy comme Espagnols, mais comme
pirates bandoliers & escumeurs de mer37 Après ceste exécution, il fit
démolir & ruiner les forts 38, puis s'embarque pour revenir en France,
laissant au coeur des Sauvages un regret immortel de se voir privez d'un si
magnanime Capitaine. Son partement fut le 30 de May 39 1568, & arriva à
la Rochelle le 6 de Juin, & de là à Bourdeaus, où il fut receu aussi
honorablement, & avec autant de joye, que jamais Capitaine auroit esté.
Note 37: (retour)
«Ils sont branchez aux mesmes arbres où ils avoient penduz les François, & au
lieu d'un escriteau que Pierre Malendez y avoit faict mettre contenant ces mots
en langage Espaignol: Je ne faicts cecy comme à François mais comme à
Luthériens, le cappitaine Gourgue faict graver en une table de sapin avec ung fer
chault: Je ne faicts cecy comme à Espaignols, n'y comme à Marannes; mais
comme à traistres, volleurs & meurtriers.» (Manuscrit de Gourgues.) On sait que
Maran ou Marane était un terme de mépris que les Espagnols donnaient aux
Maures, et, par suite, à tous les malfaiteurs.
Note 38: (retour)
De Gourgues eut l'adresse d'intéresser les sauvages à la ruine de ces forts. «Affin,
dit le manuscrit déjà cité, que les sauvaiges ne trouvassent mauvais que les fortz
fussent ruynez, ains qu'en estant bien aises ils les ruynassent eulx-mesmes, il
assemble les Rois, & leur aiant remonstré du commencement comment il leur
avoit tenu promesse, & les avoit vengez de ceulx qui les avoient tirannisez si
cruellement, il vint tomber puis après sur le propos de ruyner les forts,
employant tout ce qui pouvoit servir à leur persuader que tout ce qu'il en vouloit
faire estoit pour leur proffit & en haine de tant de meschancetez & cruaultez que
les Espaignols y avoient commises. A quoy ils presterent si volontiers l'oreille,
que le Cappitaine Gourgue n'eut pas plustost achevé de parler, qu'ils s'en
coururent droict au fort, crians & appellans leurs subjects après eulx, où ils
feirent telle diligence qu'en moing d'ung jour ils ne laisserent pierre sur pierre.»
Note 39: (retour)
«Le troisiéme jour de May (ung lundi), le rendez-vous fut donné comme l'on a
accoustumé de faire sur mer, & les anchres levées firent voilles, & eurent le vent
si propre qu'en dix-sept jours ils firent unze cens lieues de mer, & depuis
continuantz leur navigation arrivèrent à la Rochelle le lundy sixiéme jour de
juing...» (Reprinse de la Floride.)
Mais il n'est si tost arrivé en France, que l'Empereur envoya au Roy
demander justice de ses subjects, que le Sieur de Gourgues avoit fait pendre
en l'Inde Occidentale: dequoy sa Majesté fut tellement irritée, qu'elle
menaçoit ledit Sieur de Gourgues de luy faire trencher la teste, & fut contraint de s'absenter pour quelque temps, pendant lequel la colère du Roy
se passa: & ainsi ce généreux Chevalier repara l'honneur de la nation
Françoise, que les Espagnols avoient offensée: ce qu'autrement eust esté un
regret à jamais pour la France, s'il n'eust vengé l'affront receu de la nation
Espagnolle. Entreprise genereuse d'un Gentil-homme, qui l'exécuta à ses
propres cousts & despens, seulement pour l'honneur, sans autre esperance:
ce qui luy a réussi glorieusement, & ceste gloire est plus à priser que tous
les tresors du monde 40.
Note 40: (retour)
«Il est fâcheux cependant pour sa gloire,» remarque M. Ferland, «que de
Gourgues ait imité la conduite des Espagnols, en livrant ses prisonniers à la
mort; ces tristes représailles ne sauraient être approuvées par la justice, puisque
souvent elles tombent sur des innocents, plutôt que sur les coupables.» (Cours
d'Hist. du Canada, I, 57.)
On a remarqué aux voyages de Ribaus & de Laudonniere de grands défauts
& manquemens. Ribaus fut blasmé au sien, pour n'avoir porté des vivres
que pour dix mois, sans donner ordre de faire défricher les terres, & les
rendre aptes au labourage, pour remédier aux disettes qui peuvent survenir,
& aux périls que courent les vaisseaux sur mer, ou bien pour le retardement
de leur arrivée en saison convenable, pour soulager les necessitez, qui en fin
reduisent les entrepreneurs à de grandes extremitez, jusques à estre
homicides les uns des autres, pour se nourrir de chair humaine, comme ils
firent en ce voyage, qui causerent de grandes mutineries des soldats contre
leur chef, & ainsi le désordre & la desobeissance régnant parmy eux, en fin
ils furent contraints (quoy qu'avec un regret incroyable, & après une perte
notable d'hommes & de biens) d'abandonner les terres & possessions qu'ils
avoient acquises en ce pays; & tout cela, faute d'avoir pris leurs mesures
avec jugement & raison.
L'experience fait voir qu'en tels voyages & embarquemens les Roys & les
Princes, & les gens de leur conseil qui les ont entrepris, avoient trop peu de
cognoissance és exécutions de leurs desseins. Que s'il y en a eu
d'experimentez en ces choses, ils ont esté en petit nombre, pource que la
plus-part ont tenté telles entreprises sur les vains rapports de quelques
cajoleurs, qui faisoient les entendus en telles affaires, dont ils estoient tres-
ignorans, seulement pour se rendre considerables: car pour les commencer, & terminer avec honneur & utilité, faut consommer de longues années aux
voyages de mer, & avoir l'expérience de telles descouvertes 41.
Note 41: (retour)
Dans la plupart des exemplaires de l'édition originale, ce passage se termine là.
Mais quelques-uns renferment la phrase censurée qui obligea l'auteur de
réimprimer les feuilles DII et DIII, et qui finissait ainsi; «... de telles
descouvertes; ce que n'ont pas les grands hommes d'estat, qui sçavent mieux
manier & conduire le gouvernement & l'administration d'un Royaume, que celle
de la navigation, des expéditions d'outre-mer, & des pays loingtains, pour ne
l'avoir jamais practiqué.» (H. Stevens, Historical Nuggets, I, 131.)
La plus grande faute que fit Laudonniere, qui y alloit à dessein d'y hyverner,
fut de n'estre fourny que de peu de vivres, au lieu qu'il se devoit gouverner
sur l'exemple de l'hyvernement du Capitaine Albert à Charles-fort, que
Ribaus laissa si mal pourveu de toutes choses; & ces manquemens arrivent
ordinairement en telles entreprises, pour s'imaginer que les terres de ces
pays là rapportent sans y semer; joint à cela, qu'on entreprend mal à propos
tels voyages sans practique ny expérience. Il y a bien de la différence à
bastir de tels desseins en des discours de table, parler par imagination de la
scituation des lieux, de la forme de vivre des peuples qui les habitent, des
profits & utilitez qui s'en retirent; envoyer des hommes au delà des mers en
des pays loingtains, traverser des costes & des isles incognues, & se former
ainsi telles chimères en l'esprit, faisans des voyages & des navigations
idéales & imaginaires; ce n'est pas là le chemin de sortir à l'honneur de
l'exécution des descouvertes: il faut auparavant meurement considerer les
choses qui se presentent en telles affaires, communiquer avec ceux qui s'en
sont acquis de grandes cognoissance, qui sçavent les difficultez & les périls
qui s'y rencontrent, sans s'embarquer ainsi inconsiderément sur de simples
rapports & discours. Car il sert de peu de discourir des terres lointaines, &
les aller habiter, sans les avoir premièrement descouvertes, & y avoir
demeuré du moins un an entier, afin d'apprendre la qualité des pays, & la
diversité des saisons, pour par après y jetter les fondemens d'une Colonie.
Ce que ne font pas la plus-part des entrepreneurs & voyageurs, qui se
contentent seulement de voir les costes & les élevations des terres en
passant, sans s'y arrester.
D'autres entreprennent telles navigations sur de simples relations, faites à
des personnes, qui, quoy que bien entendues dans les affaires du monde, & ayent de grandes & longues expériences, neantmoins estans ignorans en
celles-cy, croyent que toutes choses se doivent gouverner selon les
élevations des lieux où ils sont, & c'est en quoy ils se trouvent grandement
trompez: car il y a des changemens si estranges en la nature, que ce que
nous en voyons nous fait croire ce qui en est. Les raisons de cela sont fort
diverses & en grand nombre, qui est cause que j les passeray souz silence.
J'ay dit cecy en passant, afin que ceux qui viendront après nous, & qui
bastiront de nouveaux desseins, s'en servent, & les considerent: de sorte que
lors qu'ils s'y embarqueront, la ruine & la perte d'autruy leur serve
d'exemple, & d'apprentissage.
Le troisiesme défaut, & le plus prejudiciable, est en ce que fit Ribaus, de
n'avoir fait descharger les vivres & munitions qu'il avoit apportez pour
Laudonniere & ses compagnons, avant que s'exposer au risque de perdre
tout, comme il fit (quoy qu'il n'y allast pas pour combatre l'ennemy) mais
demeurer tousjours sur la defensive, aider avec ses hommes à Laudonniere,
se fortifier, & attendre de pied ferme ceux qui le viendroient assaillir:
pouvant bien juger que puis que son dessein estoit de prendre le Fort, qu'il
devoit estre plus fort que ceux qui le gardoient, sans s'exposer
inconsiderément au péril & à la fortune; & eust mieux fait de recognoistre
les forces de l'ennemy avant qu'il l'allast attaquer, & qu'il ne fust asseuré de
la victoire. Mais au contraire ayant mesprisé les conseils de Laudonniere,
qui estoit plus expérimenté que luy en la cognoissance des lieux, il luy en
prit très-mal.
Davantage, en telles entreprises les vaisseaux qui portent les vivres & les
munitions de guerre pour une Colonie, doivent tousjours faire leur routte le
plus droit qu'il est possible, sans se détourner pour donner la chasse à
quelque autre vaisseau, d'autant que s'il se faut battre, & qu'ils viennent à se
perdre, ce mal-heur ne leur sera pas seulement particulier, mais ils mettent
la Colonie en danger d'estre perdue, & les hommes contraints d'abandonner
toutes choses, se voyans réduits à souffrir une mort miserable, causée par la
faim, qui les assailliroit faute de vivres, pour ne s'estre pourveus & munis
du moins pour deux ans, en attendant que la terre soit défrichée, pour
nourrir ceux qui sont dans le pays. Fautes très-grandes, qui sont semblables
à celles qu'ont faites ces nouveaux entrepreneurs, qui n'ont fait défricher
aucunes terres, ny trouvé moyen de le faire depuis vingt-deux ans 42 que le pays est-habité, n'ayans eu autre pensée qu'à tirer profit des pelleteries: &
un jour arrivera qu'ils perdront tout ce que nous y possedons. Ce qui est aisé
à juger si le Roy n'y fait ordonner un bon règlement.
Note 42: (retour)
Ce passage est une nouvelle preuve que l'édition de 1632 a été commencée peu
de temps après la prise de Québec; car, au printemps de 1630, il y avait juste
vingt-deux ans que notre auteur était parti de la vieille France, pour venir fonder,
dans la nouvelle, cette petite habitation de Québec, que l'avarice des sociétés
marchandes tint jusqu'à cette époque dans un état de faiblesse qui lui fait dire ici:
«Un jour arrivera qu'ils perdront tout ce que nous y possedons... si le Roy n'y fait
ordonner un bon règlement.»
Ce sont les plus grands défauts qui se peuvent remarquer és premiers
voyages, & les suivans n'ont esté gueres plus heureux.
Voyage, que fit faire le Sieur de Roberval. Envoye Alphonse Sainctongeois
vers Labrador. Son partement: son arrivée. Retourne à cause des glaces.
Voyages des estrangers au Nort, pour aller aux Indes Occidentales. Voyage
du Marquis de la Roche sans fruict. Sa mort. Défaut remarquable en son
entreprise.