Oeuvres de Champlain
Chapitre II.
Retournons & poursuivons la seconde entreprise du Sieur de Mons, qui ne
perd point courage, & ne veut demeurer en si beau chemin. Le R. P. Coton
ayant refusé de convenir avec luy des 3600 livres, il me discourut
particulièrement de ses desseins. Je le conseillay, & luy donnay advis de
s'aller loger dans le grand fleuve Sainct Laurent, duquel j'avois une bonne
cognoissance par le voyage que j'y avois fait, luy faisant goutter les raisons
pourquoy il estoit plus à propos & convenable d'habiter ce lieu qu'aucun
autre. Il s'y resolut, & pour cet effect il en parle à sa Majesté, qui luy
accorde, & luy donne Commission de s'aller loger dans le pays. Et pour en
supporter plus facilement la despense, interdit le trafic de pelleterie à tous
ses subjects, pour un an seulement.
Pour cet effect il fait équiper 2 vaisseaux à Honnefleur, & me donna sa
lieutenance au pays de la nouvelle France l'an 1608. Le Pont Gravé prit le
devant pour aller à Tadoussac, & moy après luy dans un vaisseau chargé des
choses necessaires & propres à une habitation. Dieu nous favorisa si
heureusement, que nous arrivasmes dans ledit fleuve au port de Tadoussac;
auquel lieu je fais descharger toutes nos commoditez, avec les hommes,
manouvriers, & artisans, pour aller à mont ledit fleuve trouver lieu
commode & propre pour habiter. Trouvant un lieu le plus estroit de la
riviere, que les habitans du pays appellent Québec, j'y fis bastir & édifier
une habitation, & défricher des terres, & faire quelques jardinages. Mais
pendant que nous travaillons avec tant de peine, voyons ce qui se pane en
France pour l'exécution de ceste entreprise.
Le Sieur de Mons qui estoit demeuré à Paris pour quelques siennes affaires,
& esperant que sa Majesté luy continueroit sadite Commission, il ne
demeura pas beaucoup en repos que l'on ne crie plus que jamais qu'il faut
aller au Conseil. Les Bretons, Basques, Rochelois & Normands
renouvellent les plaintes; & estans ouis de ceux qui les veulent favoriser,
disent que c'est un peuple, c'est un bien public. Mais l'on ne recognoist pas que ce sont peuples envieux, qui ne demandent pas leur bien, ains plustost
leur ruine, comme il se verra en la suitte de ce discours.
Quoy que c'en soit, voila pour sa seconde fois la Commission revoquée,
sans y pouvoir remédier. Il s'en faudra retourner de Québec au printemps
prochain; de sorte que qui plus y aura mis, plus y aura perdu, comme sera
sans doute ledit Sieur de Mons, lequel me r'escrivit ce qui s'estoit passée,
qui me donna sujet de retourner en France voir ces remuemens, & comme
l'habitation demeuroit au sieur de Mons, qui en convint quelque temps de là
avec ses associez; lequel cependant la met entre les mains de quelque
marchand de la Rochelle, à certaines conditions, pour leur servir de retraitte
à retirer leurs marchandises, & traicter avec les Sauvages. C'estoit en ce
temps là que je fis l'ouverture aud. Reverend Pere Coton, pour Madame de
Guercheville, si elle le vouloit avoir, ce qui ne se pût, comme j'ay dit cy-
dessus, puis que la traicte estoit permise, jusques à ce qu'il renouvellast une
autre commission, qui apportait un meilleur règlement que par le passé.
J'allay trouver le sieur de Mons, auquel je representay tout ce qui s'estoit
passé en nostre hyvernement, et ce que j'avois peu cognoistre & apprendre
des commoditez que l'on pouvoit esperer dans le grand fleuve Sainct
Laurent, qui m'occasionna de voir sa Majesté pour luy en faire
particulièrement récit, auquel elle y prit grand plaisir. Cependant le sieur de
Mons porté d'affection d'embrasser cet affaire à quelque prix que ce fust,
fait derechef ce qu'il peut pour avoir nouvelle commission. Mais ses
envieux, au moyen de la faveur, avoient mis si bon ordre, que son travail fut
en vain. Ce que voyant, pour le desir qu'il avoit de voir les terres peuplées,
il ne laissa, sans commission, de vouloir continuer l'habitation, & faire
recognoistre plus particulièrement le dedans des terres à mont ledit fleuve.
Et pour l'exécution de ceste entreprise, il fait équiper avec la Société des
vaisseaux, comme font plusieurs autres, à qui le trafic n'estoit pas interdit,
qui couroient sur nos brisées, qui emportèrent le lucre des peines de nostre
travail, sans qu'ils voulussent contribuer à ses entreprises.
Les vaisseaux estans prests, le Pont Gravé & moy nous embarquasmes pour
faire ce voyage l'an 1610. avec artisans & autres manouvriers, & fusmes
traversez de mauvais temps. Arrivans au port de Tadoussac, & de là à
Québec, nous y trouvasmes chacun en bonne disposition.
Premier que passer plus outre, j'ay pensé qu'il ne seroit hors de sujet de
descrire la description de la grande riviere, & de quelques descouvertes que
j'ay faites à mont ledit fleuve Sainct Laurent, de sa beauté & fertilité du
pays, & de ce qui s'est passé és guerres contre les Hiroquois.
Embarquement de, l'Autheur pour aller habiter la grande riviere Sainct
Laurent. Description du port de Tadoussac. De la riviere de Saguenay. De
l'isle d'Orléans.