Oeuvres de Champlain
Chapitre II.
de boulleau, renforcez par le dedans de petits cercles de cèdre blanc, bien
proprement arrangez: & sont si légers qu'un homme en porte aysement un.
Chacun peut porter la pesanteur d'une pipe. Quand ils veulent traverser la
terre pour aller en quelque riviere où ils ont affaire, ils les portent avec eux.
Depuis Chouacoet le long de la coste jusques au port de Tadoussac ils sont
tous semblables.
Note 190: (retour)
Ce qui est dit ici du canot sauvage, est emprunté au Voyage de 1603, p. 9 et 10.
De la riviere du Saguenay, & des sauvages qui nous y vindrent abborder.
De l'isle d'Orléans; & de tout ce que nous y avons remarqué de singulier.
CHAPITRE II.
Aprés cest accord fait, je fis mettre des charpentiers à accommoder une
petite barque du port de 12 à 14 tonneaux, pour porter tout ce qui nous
seroit necessaire pour nostre habitation, & ne peut estre plustost preste
qu'au dernier de Juin.
Cependant j'eu moyen de visiter quelques endroits de la riviere du
Saguenay, qui est une belle riviere, & d'une profondeur incroyable, comme
150. & 200. brasses191. A quelque cinquante lieues de l'entrée du port,
comme dit est, y a un grand saut d'eau, qui descend d'un fort haut lieu & de
grande impetuosité. Il y a quelques isles dedans icelle riviere qui sont fort
desertes, n'estans que rochers, couvertes de petits sapins & bruieres. Elle
contient de large demie lieue en des endroits, & un quart en son entrée, où il
y a un courant si grand qu'il est trois quarts de marée couru dedans la
riviere, qu'elle porte encore hors. Toute la terre que j'y ay veue ne sont que
montaignes & promontoires de rochers, la pluspart couverts de sapins &
boulleaux, terre fort mal plaisante, tant d'un costé que d'autre: enfin ce sont de vrays deserts inhabités d'animaux & oyseaux: car allant chasser par les
lieux qui me sembloient les plus plaisans, je n'y trouvois que de petits
oiselets, comme arondelles, & quelques oyseaux de riviere, qui y viennent
en esté, autrement il n'y en a point, pour l'excessive froidure qu'il y fait.
Ceste riviere vient du Norouest 192.
Note 191: (retour)
L'auteur donne ici au Saguenay une trop grande profondeur; les plus forts
sondages y sont de 150 brasses environ. Aussi corrige-t-il cette erreur dans sa
dernière édition.
Note 192: (retour)
Ce que l'auteur dit ici du Saguenay, et de ce que lui ont rapporté les sauvages, est
du Voyage de 1603, avec quelques corrections.
Les sauvages m'ont fait rapport qu'ayant passé le premier saut ils en passent
huit autres, puis vont une journée sans en trouver, & de rechef en passent
dix autres, & vont dans un lac, où ils font trois journées 193, & en chacune
ils peuvent faire à leur aise dix lieues en montant: Au bout du lac y a des
peuples qui vivent errans, & trois rivieres qui se deschargent dans ce lac,
l'une venant du Nord 194, fort proche de la mer, qu'ils tiennent estre
beaucoup plus froide que leur pays; & les autres deux 195 d'autres costes par
dedans les terres, où il y a des peuples sauvages errans qui ne vivent aussi
que de la chasse, & est le lieu où nos sauvages vont porter les marchandises
que nous leur donnons pour traicter les fourrures qu'ils ont, comme castors,
martres, loups serviers, & loutres, qui y sont en quantité, & puis nous les
apportent à nos vaisseaux. Ces peuples septentrionaux disent aux nostres
qu'ils voient la mer salée196; & si cela est, comme je le tiens pour certain, ce
ne doit estre qu'un gouffre qui entre dans les terres par les parties du Nort.
Les sauvages disent qu'il peut y avoir de la mer du Nort au port de
Tadoussac 40 à 50197 journées à cause de la difficulté des chemins, rivieres
& pays qui est fort montueux, où la plus grande partie de l'année y a des
neges. Voyla au certain ce que j'ay appris de ce fleuve. J'ay desiré souvent
faire ceste descouverture, mais je n'ay peu sans les sauvages, qui n'ont
voulu que j'allasses avec eux ny aucuns de nos gens: Toutesfois ils me l'ont
promis. Ceste descouverture ne seroit point mauvaise, pour oster beaucoup
de personnes qui sont en doubte de ceste mer du Nort, par où l'on tient que les Anglois ont esté en ces dernières années pour trouver le chemin de la
Chine.
Note 193: (retour)
Dans le Voyage de 1603, l'auteur avait dit «où ils sont deux jours à rapasser; en
chasque jour, ils peuvent faire à leur aise quelques douze à quinze lieues»; ce qui
était moins près de la réalité. Le lac Saint-Jean a dix ou onze lieues de long; mais
il est à remarquer que, si les sauvages mettent deux ou trois jours à le passer,
c'est parce qu'ils ne se hasardent guère à le traverser, et qu'ils en font à moitié le
tour pour venir prendre l'une de ces grandes rivières dont l'auteur parle un peu
plus loin.
Note 194: (retour)
La rivière Mistassini (grosse pierre), ou des Mistassins, qui est le chemin de la
baie d'Hudson. On l'a appelée aussi rivière des Sables.
Note 195: (retour)
Ces deux autres rivières sont: le Chomouchouan (Achouabmoussouan, guet à
l'orignal), qui vient du nord-ouest, et le Péribauca (rivière Percée), qui vient du
nord-est.
Note 196: (retour)
La baie d'Hudson. Elle fut découverte en 1610 par Henry Hudson, anglais de
naissance, qui y passa l'hiver, et y périt misérablement l'année suivante 1611.
Voir le 4e vol. de Purchas et Belknap's Biog. I, 394-407.
Note 197: (retour)
Voir 1603, note 3 de la page 21.
R du Saguenay.
Les chifres montrent les brasses d'eau.
A Une montaigne ronde sur le bort de la riviere du
Saguenay.
B Le port de Tadoussac.
C Petit ruisseau d'eau douce.
D Le lieu où cabannent les sauvages quand ils viennent pour
la traicte.
E Manière d'isle qui clost une partie du port de la riviere du
Saguenay.
F (1) La pointe de tous les Diables.
G La riviere du Saguenay.
H La pointe aux allouettes (2).
I Montaignes fort mauvaises, remplies de sapins &
boulleaux.
L Le moulin Bode.
M La rade où les vaisseaux mouillent l'ancre attendant le
vent & la
marée.
N Petit estang proche du port.
O Petit ruisseau sortant de l'estang, qui descharge dans le
Saguenay.
P Place sur la pointe sans arbres, où il y a quantité
d'herbages.
(1) f, dans la carte. Cette pointe s'appelle aujourd'hui la pointe aux Vaches.—(2) La lettre H est placée plutôt sur la batture que sur la pointe aux Alouettes.
Je party de Tadoussac le dernier du mois 198 pour aller à Quebecq, &
passames prés d'une isle qui s'apelle l'isle aux lievres, distante de six lieues
dudict port, & est à deux lieues de la terre du Nort, & à prés de 4 lieues 199
de la terre du Su. De l'isle au lievres, nous fusmes à une petite riviere, qui
asseche de basse mer, où à quelque 700 à 800 pas dedans y a deux sauts
d'eau: Nous la nommasmes la riviere aux Saulmons200, à cause que nous y
en prismes. Costoyant la coste du Nort nous fusmes à une pointe qui
advance à la mer, qu'avons nommé le cap Dauphin 201, distant de la riviere
aux Saulmons 3 lieues. De là fusmes à un autre cap que nommasmes le cap
à l'Aigle 202, distant du cap Daulphin 8 lieues: entre les deux y a une grande
ance, où au fonds y a une petite riviere qui asseche de basse mer 203. Du cap
à l'Aigle fusmes à l'isle aux couldres qui en est distante une bonne lieue, &
peut tenir environ lieue & demie de long. Elle est quelque peu unie venant
en diminuant par les deux bouts: A celuy de l'Ouest y a des prairies 204 &
pointes de rochers, qui advancent quelque peu dans la riviere: & du costé du
Surouest elle est fort batturiere; toutesfois assez aggreable, à cause des bois
qui l'environnent, distante de la terre du Nort d'environ demie lieue, où il y
a une petite riviere qui entre assez avant dedans les terres, & l'avons
nommée la riviere du gouffre 205, d'autant que le travers d'icelle la marée y court merveilleusement, & bien qu'il face calme, elle est tousjours fort
esmeue, y ayant grande profondeur: mais ce qui est de la riviere est plat & y
a force rochers en son entrée & autour d'icelle. De l'isle aux Couldres
costoyans la coste fusmes à un cap, que nous avons nommé le cap de
tourmente 206, qui en est à cinq lieues, & l'avons ainsi nommé, d'autant que
pour pe qu'il face de vent la mer y esleve comme si elle estoit plaine. En ce
lieu l'eau commence à estre douce. De là fusmes à l'isle d'Orléans, où il y a
deux lieues, en laquelle du costé du Su y a nombre d'isles, qui sont basses,
couvertes d'arbres, & fort aggreables, remplies de grandes prayries, & force
gibier, contenant à ce que j'ay peu juger les unes deux lieux, & les autres
peu plus ou moins. Autour d'icelles y a force rochers & basses fort
dangereuses à passer qui sont esloignés de quelques deux lieues de la grand
terre du Su. Toute ceste coste, tant du Nord que du Su, depuis Tadoussac
jusques à l'isle d'Orléans, est terre montueuse & fort mauvaise, où il n'y a
que des pins, sappins, & boulleaux, & des rochers tresmauvais, où on ne
sçauroit aller en la plus part des endroits.
Note 198: (retour)
Le 30 de juin.
Note 199: (retour)
La côte du sud n'est qu'à environ 3 lieues; mais le peu d'élévation qu'elle a,
comparativement à celle du nord, la fait paraître plus éloignée qu'elle n'est.
Note 200: (retour)
Suivant toutes les apparences, cette rivière aux Saumons est celle qui se jette
dans le port à l'Équille, que l'on a appelé aussi port aux Quilles (Skittles port).
Son embouchure est à trois lieues du cap au Saumon, et il n'y a point dans les
environs d'autre rivière dont la position réponde aussi bien à ce qu'en dit l'auteur.
Il ne faut pas la confondre avec le cap au Saumon.
Note 201: (retour)
Ce nom a complètement disparu. Le cap Dauphin doit être le même que le cap au
Saumon. La pointe à l'Homme, sur laquelle il est situé, avance à la mer d'une
manière très-remarquable.
Note 202: (retour)
Le cap aux Oies, qui est à près de deux lieues de l'île aux Coudres. Ici la tradition
est évidemment en défaut: car le cap à l'Aigle d'aujourd'hui est bien à six lieues
plus bas que celui auquel Champlain a donné ce nom.
Note 203: (retour)
Dans sa grande carte de 1632, l'auteur la désigne, par le chiffre 4, sous le nom de
rivière Platte. C'est celle de la Malbaie. (Voir la note 2 de la page suivante.)
Note 204: (retour)
Cette partie de l'île aux Coudres s'appelle encore Les Prairies, ou Côte-des-
Prairies.
Note 205: (retour)
La rivière du Gouffre a gardé fidèlement son nom, malgré une erreur qui s'est
glissée dans l'édition de 1632. On y a reproduit tout ce passage, en appliquant à
la rivière du Gouffre une addition que l'auteur destinait évidemment à celle de la
Malbaie, comme le prouve surabondamment la légende de la grande carte, où se
trouvent ïndiquées séparément la baie du Gouffre (la baie Saint-Paul, qui forme
l'entrée de la rivière du Gouffre) et la rivière Flatte ou Malbaie.
Note 206: (retour)
Le cap Tourmente est à environ huit lieues de l'île aux Coudres. La grande
hauteur des Caps fait paraître les distances beaucoup moindres.
Or nous rangeasmes l'isle d'Orléans du costé du Su, distante de la grand
terre une lieue & demie: & du costé du Nort demie lieue, contenant de long
6 lieues, & de large une lieue, ou lieue & demie, par endroits. Du costé du
Nort elle est fort plaisante pour la quantité des bois & prayries qu'il y a:
mais il y fait fort dangereux passer, pour la quantité de pointes & rochers
qui sont entre la grand terre & l'isle, où il y a quantité de beaux chesnes, &
des noyers en quelques endroits; & à l'embucheure207 des vignes & autres
bois comme nous avons en France. Ce lieu est le commencement du beau &
bon pays de la grande riviere, où il y a de son entrée 120.208 Au bout de
l'isle y a un torent d'eau209 210 du costé du Nort, qui vient d'un lac qui est
quelque dix lieues dedans les terres, & descend de dessus une coste qui a
prés de 25 thoises 211 de haut, au dessus de laquelle la terre est unie &
plaisante à voir bien que dans le pays on voye de hautes montaignes, qui
paroissent de 15 à 20 lieues.
Note 207: (retour)
Ou embuchure. Ce mot, qui ne paraît pas avoir été fort en usage, doit signifier ici
entrée du bois, et la phrase revient à celle-ci: «et, à l'entrée du bois, (il y a) des
vignes, et autres bois comme en France.» Notre vigne sauvage, en effet, se
rencontre ordinairement le long des rivières ou à l'entrée des bois.