Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 138 sur 232

Pages du PDF

Oeuvres de Champlain

Chapitre Xiiii.

 

L 299 300 e 13e jour dudit mois , deux cents Sauvages Hurons, avec les

Capitaines Ochateguin, Yroquet, & Tregouaroti 301, frère de nostre Sauvage,

amenèrent mon garçon. Nous fusmes fort contents de les voir, & fus au

devant d'eux avec un canot, & nostre Sauvage. Cependant qu'ils

approchoient doucement en ordre, les nostres s'appareillèrent de leur faire

une escopeterie d'harquebuzes & mousquets, & quelques petites pièces.

Comme ils approchoient, ils commencèrent à crier tous ensemble, & un des

chefs commanda de faire leur harangue, où ils nous louoient fort, & nous

tenant pou véritables, de ce que je leur avois tenu ce que je leur promis, qui

estoit de les venir trouver audit sault. Après avoir fait trois autres cris,

l'escopeterie tira par deux fois, qui les estonna de telle façon, qu'ils me

prièrent de dire que l'on ne tirast plus, & qu'il y en avoit la plus grand'part

qui n'avoient jamais veu de Chrestiens, ny ouy des tonnerres de la façon, &

craignoient qu'il ne leur fist mal, & furent fort contents de voir nostredict

Sauvage sain, qu'ils pensoient estre mort, sur des rapports que leur avoient

faits quelques Algoumequins, qui l'avoient ouy dire à des Sauvages

Montagnets. Le Sauvage se loua grandement du bon traittement que je luy

avois fait en France, & des singularitez qu'il y avoit veues, dont ils entrèrent

tous en admiration, & s'en allèrent cabaner dans le bois assez légèrement,

attendant le lendemain que je leur monstrasse le lieu où je desirois qu'ils se

logeassent. Aussi je veis mon garçon qui estoit habillé à la Sauvage, qui se

loua aussi302 du bon traittement des Sauvages, selon leur pays, & me fit

entendre tout ce qu'il avoit veu en son hyvernement, & ce qu'il avoit appris

avec eux.

 

Note 299: (retour)

 

Le 13 de juin.

 

Note 300: (retour)

 

Comparez 1613, p. 249.

 

Note 301: (retour)

Tregouaroti était huron, puisque Savignon, son frère, était de la nation huronne,

comme il est dit plus haut. Mais Iroquet était algonquin.

 

Note 302: (retour)

 

L'édition de 1640 remplace aussi par bien.

 

Le lendemain venu, je leur monstray un lieu pour aller cabaner, où les

anciens & principaux deviserent fort ensemble. Et aprés avoir esté un long

temps en cet estat, ils me virent appeller seul avec mon garçon, qui avoit

fort bien appris leur langue 303, & luy dirent qu'ils desiroient contracter une

estroitte amitié avec moy, veu les courtoisies que je leur avois faites par le

passé, en se louant tousjours du traittement que j'avois fait à nostre

Sauvage, comme à mon frère, & que cela les obligeoit tellement à me

vouloir du bien, que tout ce que je desirerois d'eux, ils essayeroient à me

satisfaire. Après plusieurs discours, ils me firent un prêtent de 100 cators. Je

leur donnay en eschange d'autres sortes de marchandises, & me dirent qu'il

y avoit plus de 400 Sauvages qui devoient venir de leur pays, & ce qui les

avoit retardez, fut un prisonnier Hiroquois qui estoit à moy, qui s'estoit

eschapé, & s'en estoit retourné en son pays. Qu'il avoit donné à entendre

que je luy avois donné liberté, & des marchandises, & que je devois aller

audit sault avec 600 Hiroquois attendre les Algoumequins, & les tuer tous.

Que la crainte de ces nouvelles les avoit arrestez, & que sans cela ils fussent

venus. Je leur fis response, que le prisonnier s'estoit desrobé sans que je luy

eusse donné congé, & que nostredit Sauvage sçavoit bien de quelle façon il

s'en estoit allé, & qu'il n'y avoit aucune apparence de laisser leur amitié,

comme ils avoient ouy dire, ayant esté à la guerre avec eux, & envoyé mon

garçon en leur pays, pour entretenir leur amitié, & que la promesse que je

leur avois si fidèlement tenue, le confirmoit encores. Ils me respondirent,

Que pour eux ils ne l'avoient aussi jamais pensé, & qu'ils recognoissoient

bien que tous ces discours estoient esloignez de la vérité; & que s'ils eussent

creu autrement, qu'ils ne fussent pas venus, & que c'estoit les autres qui

avoient eu peur, pour n'avoir jamais veu de François, que mon garçon. Ils

me dirent aussi qu'il viendroit trois cents Algoumequins dans cinq ou six

tours, si on les vouloit attendre, pour aller à la guerre avec eux contre les

Hiroquoits, & que si je n'y venois ils s'en retourneroient sans la faire. Je les

entretins fort sur le sujet de la source de la grande riviere, & de leur pays,

dont ils me discoururent fort particulièrement, tant des rivieres, sauts, lacs,

terres, que des peuples qui y habitent, & de ce qui s'y trouve. Quatre d'entre eux m'asseurerent qu'ils avoient veu une mer fort esloignée de leur pays, &

le chemin difficile, tant à cause des guerres, que des deserts qu'il faut passer

pour y parvenir. Ils me dirent aussi que l'hyver précédant il estoit venu

quelques Sauvages du costé de la Floride, par derrière le pays des

Hiroquois, qui voyoient nostre mer Oceane, & ont amitié avec lesd.

Sauvages. En fin ils m'en discoururent fort exactement, me demonstrans par

figures tous les lieux où ils avoient esté, prenans plaisir à me raconter toutes

ces choses; & moy je ne m'ennuyois à les entendre, pour sçavoir d'eux ce

dont j'estois en doute. Après tous ces discours finis, je leur dis qu'ils

mesnageassent ce peu de commoditez qu'ils avoient, ce qu'ils firent.

 

Note 303: (retour)

 

Cette circonstance vient encore nous confirmer dans l'opinion que ce jeune

français était Étienne Brûlé: c'est parce qu'il possédait bien la langue huronne,

que l'on continua à l'employer comme interprète pendant un grand nombre

d'années.

 

Le lendemain 304 après avoir traicté tout ce qu'ils avoient, qui estoit peu de

chose, ils firent une barricade autour de leur logement, du costé du bois, &

disoient que c'estoit pour leur seureté, afin d'eviter la surprise de leurs

ennemis: ce que nous prismes pour argent comptant. La nuict venue, ils

appellerent nostre Sauvage, qui couchoit à ma patache, & mon garçon, qui

les furent trouver. Après avoir tenu plusieurs discours, ils me firent aussi

appeller environ sur la my-nuict. Estant en leurs cabanes, je les trouvay tous

assis en conseil, où ils me firent asseoir prés d'eux, disans que leur

coustume estoit que quand ils vouloient proposer quelque chose, ils

s'assembloient de nuict, afin de n'estre divertis par l'aspect d'aucune chose,

& que le jour divertissoit l'esprit par les objects: mais à mon opinion ils me

vouloient dire leur volonté en cachette, se fians en moy, comme ils me

donnèrent à entendre depuis, me disans qu'ils eussent bien desiré me voir

seul. Que quelques-uns d'entr'eux avoient esté battus. Qu'ils me vouloient

autant de bien qu'à leurs enfans, ayans telle fiance en moy, que ce que je

leur dirois ils le feroient, mais qu'ils se mesfioient fort des autres Sauvages.

Que si je retournois, que j'amenasse telle quantité de gens que je voudrois,

pourveu qu'ils fussent souz la conduite d'un chef, & qu'ils m'envoyoient

quérir, pour m'asseurer d'avantage de leur amitié, qui ne se romproit jamais,

& que je ne fusse point fasché contre eux. Que sçachans que j'avois pris

délibération de voir leur pays, ils me le feroient voir au péril de leurs vies, m'assistans d'un bon nombre d'hommes qui pourroient passer par tout, &

qu'à l'advenir nous devions esperer d'eux comme ils faisoient de nous. Aussi

tost ils firent venir 30 castors & 4 carquans de leurs porcelaine (qu'ils

estiment entre eux comme nous faisons les chaisnes d'or). Que ces presens

estoient d'autres Capitaines, qui ne m'avoient jamais veu, qui me les

envoyoient, & qu'ils desiroient estre tousjours de mes amis: mais que s'il y

avoit quelques François qui voulurent aller avec eux, qu'ils en eussent esté

fort contents, & plus que jamais, pour entretenir une ferme amitié.

 

Note 304: (retour)

 

Le 15 de juin.

 

Après plusieurs discours, je leur proposay, Qu'ayans la volonté de me faire

voir leur pays, je supplierois sa Majesté de nous assister jusques à 40 ou 50

hommes armez de choses necessaires pour ledit voyage, & que je

m'embarquerois avec eux, à la charge qu'ils nous entretiendroient de ce qui

seroit de besoin pour nostre vivre durant ledit voyage. Que je leur

apporterois dequoy faire des presens aux chefs qui sont dans les pays par où

nous passerions, puis nous nous en reviendrions hyverner en nostre

habitation. Que si je recognoissois le pays bon & fertile, l'on y feroit

plusieurs habitations, & que par ce moyen aurions communication les uns

avec les autres, vivans heureusement à l'avenir en la crainte de Dieu, qu'on

leur feroit cognoistre.

 

Ils furent fort contents de ceste proposition, & me prierent d'y tenir la main,

disans qu'ils feroient de leur part tout ce qui leur seroit possible pour en

venir à bout; & que pour ce qui estoit des vivres, nous n'en manquerions

non plus qu'eux-mesmes: m'asseurans derechef de me faire voir ce que je

desirois. Là dessus je pris congé d'eux au poinct du jour en les remerciant

de la volonté qu'ils avoient de favoriser mon desir, les priant de tousjours

continuer.

 

Le lendemain 17e jour dudit mois, ils délibererent s'en retourner, &

emmener Savignon, auquel je donnay quelques bagatelles, me faisant

entendre qu'il s'en alloit mener une vie bien pénible, au prix de celle qu'il

avoit eue en France. Ainsi il se separa avec grand regret, & moy bien aise

d'en estre deschargé. Deux Capitaines me dirent que le lendemain au matin ils m'envoyeroient quérir, ce qu'ils firent. Je m'embarquay, & mon garçon

avec ceux qui vinrent. Estant au sault, nous fusmes dans le bois quelques

lieues, où ils estoient cabannez sur le bord d'un lac, où j'avois esté

auparavant. Comme ils me veirent, ils furent fort contents, & commencerent

à s'escrier selon leur coustume, & nostre Sauvage s'en vint au devant de

moy me prier d'aller en la cabanne de son frère, où aussi tost il fit mettre de

la chair & du poisson sur le feu, pour me festoyer.

 

Durant que je fus là il se fit un festin, où tous les principaux furent invitez,

& moy aussi. Et bien que t'eusse desja pris ma refection honnestement,

néantmoins pour ne rompre la coustume du pays j'y fus. Après avoir repeu

ils s'en allèrent dans les bois tenir leur conseil, & cependant je m'amusay à

contempler le païsage de ce lieu, qui est fort agréable. Quelque temps après

ils m'envoyerent appeller pour me communiquer ce qu'ils avoient resolu

entre eux.

 

J'y fus avec mon garçon. Estant assis auprès d'eux ils me dirent qu'ils

estoient fort aises de me voir, & n'avoir point manqué à ma parole de ce que

je leur avois promis, & qu'ils recognoissoient de plus en plus mon affection,

qui estoit à leur continuer mon amitié, & que devant que partir, ils

desiroient prendre congé de moy, & qu'ils eussent eu trop de desplaisir s'ils

s'en fussent aller sans me voir encore une fois, croyans qu'autrement je leur

eusse voulu du mal 305. Ils me prièrent encores de leur donner un homme. Je

leur dis que s'il y en avoit parmy nous qui y voulussent aller, que j'en serois

fort content.

 

Note 305: (retour)

 

Conf. 1613, p. 257.

 

Après m'avoir fait entendre leur volonté pour la dernière fois, & moy à eux

la mienne, il y eut un Sauvage qui avoit esté prisonnier par trois fois des

Hiroquois, & s'estoit sauvé fort heureusement, qui resolut d'aller à la guerre

luy dixiesme, pour se venger des cruautez que ses ennemis luy avoient fait

souffrir. Tous les Capitaines me prièrent de l'en destourner si je pouvois,

d'autant qu'il estoit fort vaillant, & craignoient qu'il ne s'engageait si avant

parmy les ennemis avec si petite troupe, qu'il n'en revinst jamais. Je le fis

pour les contenter, par toutes les raisons que je luy peus alléguer, lesquelles luy servirent peu, me monstrant une partie de ses doigts coupez, & de

grandes taillades & bruslures qu'il avoit sur le corps, & qu'il luy estoit

impossible de vivre, s'il ne faisoit mourir de ses ennemis, & n'en avoit la

vengeance, & que son coeur luy disoit qu'il falloit qu'il partist au plustost

qu'il luy seroit possible: ce qu'il fit.

 

Après avoir fait avec eux, je les priay de me ramener en nostre patache.

Pour ce faire, ils équipèrent 8 canaux pour passer ledit sault, & se

despouillerent tout nuds, & me firent mettre en chemise; car souvent il

arrive que d'aucuns se perdent en le passant parquoy se tiennent-ils les uns

prés des autres pour se secourir promptement, si quelque canot venoit à se

renverser. Ils me disoient: Si par mal-heur le tien venoit à tourner, ne

sçachant point nager, ne l'abandonne en aucune façon, & te tiens bien à de

petits bâtons qui y sont par le milieu, car nous te sauverons aisément. Je

vous asseure que ceux qui n'ont veu ny passé ledit endroit en des petits

bateaux comme ils ont, ne le pourroient pas passer sans grande

apprehension, mesmes les plus asseurés du monde. Mais ces peuples sont si

adroits à passer les sauts, que cela leur est facile. Je le passay avec eux: ce

que je n'avois jamais fait, ny aucun Chrestien, horsmis mon garçon: &

vinsmes à nos barques, où j'en logeay une bonne partie 306.

 

Note 306: (retour)

 

Conf. 1613, p. 260.

 

Il y eut un jeune homme des nostres qui se delibéra d'aller avec les

Sauvages qui sont Hurons307, esloignez du sault d'environ 180 lieues, & fut

avec le frère de Savignon 308, qui estoit l'un des Capitaines, qui me promit

luy faire voir tout ce qu'il pourroit 309.

 

Note 307: (retour)

 

L'édition de 1613 porte: «Charioquois.»

 

Note 308: (retour)

 

Tregouaroti.

 

Note 309: (retour)

 

«Et celuy de Bouvier fut avec ledit Yroquet Algoumequin.» (1613, p. 260.)

Le lendemain 310 vindrent nombre de Sauvages Algoumequins, qui

traitterent ce peu qu'ils avoient, & me firent encores present

particulièrement de trente castors, dont je les recompensay. Ils me prierent

que je continuasse à leur vouloir du bien: ce que je leur promis. Ils me

discoururent fort particulièrement sur quelques descouvertures du costé du

nort, qui pouvoient apporter de l'utilité. Et sur ce sujet ils me dirent que s'il

y avoit quelqu'un de mes compagnons qui voulust aller avec eux, qu'ils luy

feroient voir chose qui m'apporteroit du contentement, & qu'ils le

traitteroient comme un de leurs enfans. Je leur promis de leur donner un

jeune garçon 311, dont ils furent fort contents. Quand il print congé de moy

pour aller avec eux, je luy baillay un memoire fort particulier des choses

qu'il devoit observer estant parmy eux.

 

Note 310: (retour)

 

Le 16 de juillet. L'édition de 1613 renferme beaucoup de détails sans lesquels il

est difficile de bien entendre ce passage. (Voir 1613, p. 260-263.)

 

Note 311: (retour)

 

Il est assez probable que ce jeune garçon était Nicolas de Vignau, dont il est

parle quelques pages plus loin; car nous avons vu (p. 178, 190) que celui qu'il

confia aux sauvages, en 1610, était vraisemblablement Étienne Brûlé, et il ne

paraît pas qu'il en ait envoyé d'autres les années précédentes, ni en 1612.

 

Après qu'ils eurent traicté tout le peu qu'ils avoient, ils se separerent en

trois, les uns pour la guerre, les autres par ledit grand sault, & les autres par

une petite riviere, qui va rendre en celle dudit grand sault; & partirent le 18e

jour dudit mois 312, & nous aussi. Le 19 j'arrivay à Québec, où je me resolus

de retourner en France 313 314 , & arrivay à la Rochelle le 11 d'Aoust.

 

Note 312: (retour)

 

Le 18 juillet.

 

Note 313: (retour)

 

«Le 23 j'arrivay à Tadoussac, où estant je me resolus de revenir en France, avec

l'advis de Pont-gravé.» (1613, p. 264.)

 

Note 314: (retour)

 

Le 10 septembre. En revoyant le texte de l'édition de 1613, on reconnaît

aisément que c'est ici une inadvertance. (Voir 1613, p. 265.) Champlain