Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 150 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre II.

 

L 512 e quinziesme de May, une barque estant preste l'on la mit à l'eau, qui

fut chargée de vivres, pour traitter avec les Sauvages de Tadoussac. Le

Mons commis s'embarqua en icelle luy huictiesme, & en son chemin fit

rencontre d'une chalouppe, où estoit le Capitaine du May, & Guers,

Commissionnaires de monseigneur de Montmorency, avec cinq matelots,

trois soldats, & un garçon, qui fut cause que nostre commis retourna sur sa

route, & s'en revinrent ensemble à nostre habitation. Ledit du May fut très-

bien receu, venant de la part de mondit seigneur de Montmorency, lequel

me dit estre venu devant, en un vaisseau du port d'environ trente cinq

tonneaux, avec trente personnes en tout, pour me donner advis de ce qui se

passoit en France, & que proche de Tadoussac, il avoit fait rencontre d'un

petit vaisseau volleur de Rochelois, de quarante cinq tonneaux, & en avoit

approché de si prés, qu'ils s'en tendoient parler, estans l'un & l'autre sous

voiles: Mais comme le Rochelois estoit meilleur voilier, il se sauva. Ce fut

une belle occasion perdue, par ce que ceux qui estoient dedans avoient

traitté nombre de peleteries.

 

Note 512: (retour)

 

Il est évident, par le contexte, que c'est le 15 mai 1621.

 

Ledit Guers me donna les lettres qu'il pleut au Roy & à Monseigneur me

faire l'honneur de m'escrire, accompagnées de celle de Monsieur de

Puisieux, & autres, des sieurs Dolu, de Villemenon & de Caen. Voicy celle

du Roy.

 

Champlain, j'ay veu par vos lettres du 15 du mois d'Aoust, avec

quelle affection vous travaillez par delà à vostre establissement, & à ce

qui regarde le bien de mon service, dequoy, comme je vous sçay très-

bon gré, aussi auray-je à plaisir de le recognoistre à vostre advantage,

quand il s'en offrira l'occasion: & ay bien volontiers accordé quelques

munitions de guerre, qui m'ont esté demandées, pour vous donner

tousjours plus de moyen de subsister, & de continuer en ce bon devoir,

94 ainsi que je me le promets de vostre soing & fidelité. A Paris le 24e

jour de Fevrier 1621, signé LOUIS, et plus bas, Brulart.

 

En suitte de celle de sa Majesté, j'en receus une autre de Monsieur de

Puisieux, Secrétaire de ses commandements, par laquelle entr'autres choses,

il me mandoit que le sieur Dolu avoit demandé des armes pour m'envoyer, à

laquelle chose on avoit pourveu, & icelles envoyées. Auparavant

Monseigneur le Duc de Montmorency m'écrivit la présente.

 

Monsieur Champlain, pour plusieurs raisons J'ay estimé à propos,

d'exclure les anciens Associez de Rouen, & de sainct Malo, pour la

traitte de la Nouvelle France, d'y retourner. Et pour vous faire secourir,

& pourvoir de ce qui vous y est necessaire, j'ay choisi les sieurs de

Caen513 oncle & nepveu, & leurs Associez, l'un est bon Marchand, &

l'autre bon Capitaine de mer, comme il vous sçaura bien ayder & faire

recognoistre l'authorité du Roy de delà sous mon gouvernement. Je

vous recommande de l'assister, & ceux qui iront de sa part, contre tous

autres, pour les maintenir en la jouissance des articles que je leur ay

accordez. J'ay chargé le sieur Dolu Intendant des affaires du pays, de

vous envoyer coppie du traitté par le premier voyage, afin que vous

scachiez à quoy ils sont tenus, pour les faire executer, comme je desire

leur entretenir ce que je leur ay promis. J'ay eu soing de faire conserver

95 vos appointements, comme je croy que vous continuerez au desir de

bien servir le Roy, ainsi que continue en la bonne volonté, Monsieur

Champlain, Vostre plus affectionné & parfait amy, signé,

MONTMORANCY, DE PARIS le 2 Fevrier 1621.

 

Note 513: (retour)

 

Guillaume de Caen, marchand, et son neveu, Émery ou Émeric, alors capitaine

de vaisseau.

 

Les lettres du sieur Dolu me mandoient que j'eusse à fermer les mains des

Commis, & me saisir de toutes les marchandises tant traittées que à traitter,

pour les interests que le Roy & mondit Seigneur pretendoient contre ladite

Société ancienne, pour ne s'estre acquittée au peuplement comme elle estoit obligée, & que pour le sieur de Caen, bien qu'il fust de la religion contraire,

on se promettoit tant de luy, qu'il donnoit esperance de se faire Catholique,

& que pour ce qui estoit de l'exercice de sa religion que je luy die qu'il n'en

devoit faire ny en terre ny en mer, remettant le reste à ce que j'en pouvois

juger. Celle du sieur de Villemenon Intendant de l'admiraulté, ne tendoit

qu'à la mesme fin: la lettre dudit sieur de Caen se conformant aussi à la

sienne, & qu'il venoit avec deux bons vaisseaux bien armez & munitionnez

de toutes les choses necessaires, tant pour luy que pour nostre habitation,

avec de bons arrests qu'il esperoit apporter en sa faveur. Davantage ayant

fait assembler le sieur de May & Guers commissionnaire, & le père

George514, auquel Monseigneur, & les sieurs Dolu, & Villemenon, luy

avoient escrit des lettres à mesme fin que celles qu'ils m'escrivoient,

m'enchargeant de ne rien faire sans luy communiquer, & resolu que rien ne

se perderoit en quelque façon que ce fut, & qu'il ne falloit innover aucune

chose attendant ledit sieur de Caën, qui estoit assez fort, ayant l'arrest en

main à son advantage, pour se saisir des vaisseaux & marchandises, & ce

pendant je conserverois toutes les pelleteries, jusqu'à ce que l'on vit dequoy

les pouvoir prendre & saisir justement.

 

Note 514: (retour)

 

Le P. Georges le Baillif, «illustre par sa naissance, par son mérite personnel, &

par l'estime singuliere dont sa Majesté l'honoroit.» (Premier Établiss. de la Foy, I,

162.)

 

De plus qu'il falloit considerer les inconveniens qui en pourroient arriver

d'autre part, ne voyant aucun pouvoir du Roy, à quoy ledit commis

515 vouloit obéir, & non aux advis que nous avions receus de France. Ledit

commis fut adverty de ce, par les Matelots du sieur de May, qui faisoient

courir un bruit que ledit sieur de Caen, se saisiroit de tout ce qui leur

appartenoit, quand il seroit arrivé: ils donnèrent tellement en l'esprit du

Commis & de tous, qu'ils deliberoient entr'eux de ne permettre de se saisir

de leurs marchandises, jusques à ce que je leur fisse apparoir lettre ou

commandement de sa Majesté, ce que je ne pouvois, & tous les hommes qui

dependoient des associez & gagez, craignans de perdre leurs gages, comme

on leur donnoit à entendre, pretendoient comme les plus forts de

l'empescher s'ils eussent peu, quand j'eusse eu la volonté de saisir leurs

marchandises. C'est pourquoy pendant qu'une societé, en un païs comme

cetuy-cy, tient la bource, elle paye, donne & assiste qui bon luy semble: ceux qui commandent pour sa Majesté sont fort peu obéis n'ayant personne

pour les assister, que sous le bon plaisir de la Compagnie, qui n'a rien tant à

contre coeur: que les personnes qui sont mis par le Roy ou les Vice-rois,

comme ne dépendant point d'eux, ne desirant que l'on voye & juge de ce

qu'ils font, ny de leurs actions & deportemens en telles affaires, veulent tout

attirer à eux, ne s'en soucient ce qu'il arrive, pourveu qu'ils y trouvent leur

compte. De forts & forteresses, ils n'en veulent que quand la necessité le

requiert, mais il n'est plus temps. Quand je leurs parlois de fortifier, c'estoit

leur grief, j'avois beau leur remonstrer les inconvenients qui en pourroient

arriver, ils estoient sourds: & tout cela n'estoit que la crainte en laquelle ils

estoient, que s'il y avoit un fort ils seroient maistrisez, & qu'on leur feroit la

loy. Ce pendant ces pensées, ils mettoient tout le pays & nous en proye du

Pirate ou ennemy, qui pensant faire du butin n'estant en estat de se deffendre

ira tout ravager. J'en escrivois assez à messieurs du Conseil, il falloit y

donner ordre, qui jamais n'arrivoit: & si sa Majesté eust seulement donné le

commerce libre aux associez avoir leur magazin avec leur commis. Pour le

reste des hommes qui devoient estre en la plaine puissance du Lieutenant du

Roy audit pays, pour les employer à ce qu'il jugeroit estre necessaire, tant

pour le service de sa Majesté, qu'à se fortifier, & défricher la terre, pour ne

venir aux famines qui pourroient arriver s'il arrivoit fortune aux vaisseaux.

Si cela se pratiquoit, l'on verroit plus d'advencement & de progrez en dix

ans, qu'en trente, en la façon que l'on fait: & permettre aussi qu'à ceux qui

iroient pour habiter en desertant les terres, qu'ils pourroient traitter avec les

Sauvages de peleteries, & des commoditez que le pays produit: en les

livrant au commis à un pris raisonnable, pour donner courage à un chacun

d'y habiter, & ne pouvant traitter que ce qui viendroit du pays, sur les peines

portées qu'il plairoit à sa Majesté, 11 n'y a point de doute que la Société en

eut receu quatre fois plus de bien qu'elle ne pouvoit esperer par autre voye,

d'autant qu'il est fort malaisé à des peuples d'un pays de pouvoir empescher

de s'accommoder de ce qui croist au lieu: Car dire qu'on ne les pourra

contraindre à une certaine quantité pour une necessité: c'est la mer à boire,

car ils feront tout le contraire, quand ils deveroient perdre tout ce qu'ils en

auroient, plustost qu'on s'en saisit sans leur payer: l'expérience a fait assez

cognoistre ces choses. Voila ce que j'avois à vous dire sur ce sujet.

 

Note 515: (retour)

 

Jean Caumont, dit le Mons. (Voir ci-dessus, p. 7.)

Pour revenir à la suitte du discours, ledit commis & tous les autres

ensemble, commencèrent à murmurer: disant, Qu'on leur vouloit faire

perdre leurs salaires, & qu'il valloit autant qu'ils perdissent la vie que de les

traitter de la façon: ce qui donna suject audit commis de m'en parler de

rechef, & me faire ses plaintes, que si j'avois commandement du Roy, qu'il

ne falloit que le monstrer pour le contenter, & maintenir chacun en paix. Je

luy dis qu'on ne luy feroit point de tort, ny à ses marchandises, & qu'il

pouvoit traitter avec autant d'asseurance comme il avoit fait par le passé, il

se contenta, & un chacun. Je fis une réprimande aux matelots du sieur de

May, qui leur avoient donné cette crainte, & semé ce bruit, & de plus qu'ils

s'asseurassent que je n'innoverois rien que ledit de Caen ne sut arrivé avec

arrest de sa Majesté, qui donneroit ordre à toute chose, auquel il faudroit

obéir.

 

D'avantage fut advisé si l'on permettoit516 la traitte au sieur de May, qui

avoit apporté des marchandises pour eschanger à des castors avec les

sauvages: il fut arresté que pour lever tout ombrage l'on ne le permetteroit

point, & aussi qu'ils n'avoient aucun pouvoir de ce faire, les deux societez

estant en procez au Conseil de sa Majesté, quand ils partirent de France, &

que l'ancienne pouvoit tousjours jouir des privileges que le Roy leur avoit

accordez sous l'authorité de monseigneur le Prince, attendant qu'il en fut

autrement ordonné: mais que si messieurs du Conseil donnoient un arrest si

favorable qu'il confisquast au profit de la Nouvelle Société, que cela ne

servoit de rien, puisque le tout luy demeureroit, comme il se promettoit, &

que si autrement il avoit permission de traitter comme l'ancienne Société,

que l'on verroit la facture des marchandises que l'on avoit envoyées, & que

suivant icelles l'on donneroit des castors du magazin pour la valleur des

marchandises, suivant la traitte qui se faisoit alors, & par ainsi ladite barque

ne perderoit rien de ce qu'elle pouvoit prétendre, pour ne traitter jusques à

ce qu'on eust l'arrest du Conseil, que devoit apporter ledit sieur de Caen:

Ainsi fut arresté en la presence dudit sieur de May & Guers, faisant pour

ladite nouvelle Société.

 

Note 516: (retour)

 

Permettroit.

Ce délibéré, je fais partir le Capitaine du May, le 25 de May, pour donner

advis audit sieur de Caen de tout ce qui s'estoit passe, de l'Estat en quoy il

nous avoit laisse, & m'envoyer des hommes de renfort.

 

Arrivée du sieur du Pont à la Nouvelle France, & de Hallard avec

l'equipage du sieur de Caen. L'Autheur fait advertir les sauvages de la

venue dudit de Caen. Arrest du Conseil permettant le trafic aux deux

Compagnies. De Caen saisit par force le vaisseau du sieur du Pont.