Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 142 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre III.

 

Le 10 Juin je prins congé de Tessouat, auquel je fis quelques presens, &

luy promis, si Dieu me conservoit en santé, de venir l'année prochaine en

équipage, pour aller à la guerre: & luy me promit d'assembler grand peuple

pour ce temps là, disant, que je ne verrois que Sauvages, & armes, qui me

donneroient contentement; & me bailla son fils pour me faire compagnie.

Ainsi nous partismes avec 4354 canaux, & passasmes par la riviere que nous

avions laissée, qui court au nort355, où nous mismes pied à terre pour

traverser des lacs 356. En chemin nous rencontrasmes 9 grands canaux de

Ouescharini, avec 40 hommes forts & puissans, qui venoient aux nouvelles

qu'ils avoient eues; & d'autres que rencontrasmes aussi, qui faisoient

ensemble 60 canaux, & 20 autres qui estoient partis devant nous, ayans

chacun assez de marchandises.

 

Note 354: (retour)

 

L'édition de 1613 porte «40.»; ce qui paraît plus vraisemblable.

 

Note 355: (retour)

 

La rivière court au nort à l'endroit où il l'avait quittée.

 

Note 356: (retour)

 

Voir 1613, p. 319, note 2.

 

Nous passasmes six ou sept sauts depuis l'isle des Algoumequins 357 jusques

au petit sault, pays fort desagreable. Je recogneus bien que si nous fussions

venus par là, que nous eussions eu beaucoup plus de peine, & mal-aisément

eussions nous passé: & ce n'estoit sans raison que les Sauvages contestoient

contre nostre menteur, qui ne cherchoit qu'à me perdre.

 

Note 357: (retour)

 

L'île des Allumettes. (Voir 1613, p. 320, notes 1 et 2.)

Continuant nostre chemin dix ou douze lieues au dessouz l'isle des

Algoumequins, nous posasmes dans une isle fort agréable, remplie de

vignes & noyers, où nous fismes pescherie de beau poisson. Sur la minuict

arriva deux canaux qui venoient de la pesche plus loin, lesquels

rapportèrent avoir veu quatre canaux de leurs ennemis. Aussi tost on

depescha trois canaux pour les recognoistre, mais ils retournèrent sans avoir

rien veu. En ceste asseurance chacun print le repos, excepté les femmes, qui

se resolurent de passer la nuict dans leurs canaux, ne se trouvans asseurées

à terre. Une heure avant le jour un Sauvage songeant que les ennemis le

chargeoient, se leva en sursault, & se print à courir vers l'eau pour se sauver,

criant, On me tue. Ceux de sa bande s'esveillerent tout estourdis; & croyans

estre poursuivis de leurs ennemis se jetterent en l'eau, comme aussi fit un de

nos François, qui croyoit qu'on l'assommast. A ce bruit nous autres qui

estions esloignez, fusmes aussi tost esveillez, & sans plus s'enquérir

accourusmes vers eux. Mais les voyans en l'eau errans ça & là, estions fort

estonnez, ne les voyans poursuivis de leurs ennemis, ny en estat de se

défendre. Après que j'eus enquis nostre François de la cause de ceste

émotion, & m'avoir raconté comme cela estoit arrivé, tout se passa en risée

& moquerie.

 

En continuant nostre chemin, nous parvinsmes au sault de la Chaudière, où

les Sauvages firent la ceremonie accoustumée, qui est telle. Après avoir

porté leurs canaux au bas du sault, ils s'assemblent en un lieu, où un

d'entr'eux avec un plat de bois va faire la queste, & chacun d'eux met dans

ce plat un morceau de petum. La queste faite, le plat est mis au milieu de la

troupe, & tous dancent à l'entour, en chantant à leur mode: puis un des

Capitaines fait une harangue, remonstrant que dés long temps ils ont

accoustumé de faire telle offrande, & que par ce moyen ils sont garentis de

leurs ennemis: qu'autrement il leur arriveroit du mal-heur, ainsi que leur

persuade le diable, & vivent en ceste superstition, comme en plusieurs

autres, comme nous avons dit ailleurs. Cela fait, le harangueur prend le plat,

& va jetter le petum au milieu de la chaudière, & font un grand cry tous

ensemble. Ces pauvres gens sont si superstitieux, qu'ils ne croiroient pas

faire bon voyage, s'ils n'avoient fait ceste cérémonie en ce lieu, d'autant que

leurs ennemis les attendent à ce passage, n'osans pas aller plus avant à cause

des mauvais chemins, & les surprennent là quelquefois.

Le lendemain nous arrivasmes à une isle qui est à l'entrée du lac, distante du

grand sault Sainct Louis de 7 à 8 lieues, où reposans la nuict, nous eusmes

une autre alarme, les sauvages croyans avoir veu des canaux de leurs

ennemis: ce qui leur fit faire plusieurs grands feux, que je leur fis esteindre

leur remonstrant l'inconvenient qui en pouvoit arriver, sçavoir, qu'au lieu de

se cacher, ils se manifestoient.

 

Le 17 Juin nous arrivasmes au Sault Sainct Louys, où je leur fis entendre

que je ne desirois pas qu'ils traittassent aucunes marchandises que je ne leur

eusse permis 358, & que pour des vivres je leur en ferois bailler si tost que

serions arrivez; ce qu'ils me promirent, disans qu'ils estoient mes amis.

Ainsi poursuivant nostre chemin, nous arrivasmes aux barques, & fusmes

saluez de quelques canonades, dequoy quelques uns de nos Sauvages

estoient joyeux, & d'autres fort estonnez, n'ayans jamais ouy telle musique.

Ayans mis pied à terre, Maisonneufve me vint trouver, avec le passeport de

Monseigneur le Prince. Aussi tost que je l'eus veu, je le laissay luy & les

siens jouir du bénéfice d'iceluy, comme nous autres, & fis dire aux

Sauvages qu'ils pouvoient traitter le lendemain.

 

Note 358: (retour)

 

On se demande pourquoi cette défense, quand Champlain lui-même les a

engagés à venir à la traite: c'est que, comme il est dit dans l'édition de 1613,

«L'Ange était venu au-devant de l'auteur, dans un canot, pour l'avertir que le

sieur de Maisonneuve, de Saint-Malo, avait apporté un passe-port de

Monseigneur le Prince pour trois vaisseaux.» (1613, p. 322.)

 

Ayant raconté à tous ceux de la barque 359 les particularitez de mon voyage,

& la malice de nostre menteur, ils furent fort estonnez, & les priay de

s'assembler, afin qu'en leur presence, des Sauvages, & de ses compagnons,

il declarast sa meschanceté; ce qu'ils firent volontiers. Ainsi estans

assemblez, ils le firent venir, & l'interrogèrent pourquoy il ne m'avoit

monstré la mer du nort, comme il m'avoit promis. Il leur fit response, qu'il

avoit promis une chose impossible, d'autant qu'il n'avoit jamais veu cette

mer: mais que le desir de faire le voyage luy avoit fait dire cela, aussi qu'il

ne croyoit que je le deusse entreprendre. Parquoy les prioit luy vouloir

pardonner, comme il fit à moy, confessant avoir grandement failly: mais que

si je le voulois laisser au pays, qu'il feroit tant qu'il repareroit la faute, verroit ceste mer, & en rapporteroit certaines nouvelles l'année suivante.

Pour quelques considerations je luy pardonnay, à ceste condition 360.

 

Note 359: (retour)

 

Conf. 1613, p. 323.

 

Note 360: (retour)

 

Ici, l'édition de 1613, renferme quelques détails de plus. (Voir 6l3, p. 323, 324.)

 

Après que les Sauvages eurent traitté leurs marchandises, & qu'ils eurent

resolu de s'en retourner, je les priay de mener avec eux deux jeunes hommes

pour les entretenir en amitié, leur faire voir le pays, & les obliger à les

ramener, dont ils firent grande difficulté, me representans la peine que

m'avoit donné nostre menteur, craignans qu'ils me feroient de faux rapports,

comme il avoit fait. Je leur fis response, que s'ils ne les vouloient emmener

ils n'estoient pas mes amis, & pour ce ils s'y resolurent.

 

Pour nostre menteur, aucun de ces Sauvages n'en voulut, pour prière que je

leur fis, & le laissasmes à la garde de Dieu.

 

Voyant n'avoir plus rien à faire en ce pays, je me resolus de passer en

France, & arrivasmes à Tadoussac le 6 Juillet.

 

Le 8 Aoust 361 le temps se trouva propre, qui nous en fit partir, & le 26 du

mesme mois 362 nous arrivasmes à Sainct Malo.

 

Note 361: (retour)

 

Le 8 juillet. (Voir 1613, p. 325, note 1.)

 

Note 362: (retour)

 

Le 26 août.

 

L'Autheur va trouver le Sieur de Mons, qui luy commet la charge d'entrer en

la societé. Ce qu'il remonstre à Monsieur le Comte de Soissons. Commission qu'il luy donne. L'Autheur s'addresse à Monsieur le Prince qui

le prend en sa protection.

 

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