Oeuvres de Champlain
Chapitre III.
Le 10 Juin je prins congé de Tessouat, auquel je fis quelques presens, &
luy promis, si Dieu me conservoit en santé, de venir l'année prochaine en
équipage, pour aller à la guerre: & luy me promit d'assembler grand peuple
pour ce temps là, disant, que je ne verrois que Sauvages, & armes, qui me
donneroient contentement; & me bailla son fils pour me faire compagnie.
Ainsi nous partismes avec 4354 canaux, & passasmes par la riviere que nous
avions laissée, qui court au nort355, où nous mismes pied à terre pour
traverser des lacs 356. En chemin nous rencontrasmes 9 grands canaux de
Ouescharini, avec 40 hommes forts & puissans, qui venoient aux nouvelles
qu'ils avoient eues; & d'autres que rencontrasmes aussi, qui faisoient
ensemble 60 canaux, & 20 autres qui estoient partis devant nous, ayans
chacun assez de marchandises.
Note 354: (retour)
L'édition de 1613 porte «40.»; ce qui paraît plus vraisemblable.
Note 355: (retour)
La rivière court au nort à l'endroit où il l'avait quittée.
Note 356: (retour)
Voir 1613, p. 319, note 2.
Nous passasmes six ou sept sauts depuis l'isle des Algoumequins 357 jusques
au petit sault, pays fort desagreable. Je recogneus bien que si nous fussions
venus par là, que nous eussions eu beaucoup plus de peine, & mal-aisément
eussions nous passé: & ce n'estoit sans raison que les Sauvages contestoient
contre nostre menteur, qui ne cherchoit qu'à me perdre.
Note 357: (retour)
L'île des Allumettes. (Voir 1613, p. 320, notes 1 et 2.)
Continuant nostre chemin dix ou douze lieues au dessouz l'isle des
Algoumequins, nous posasmes dans une isle fort agréable, remplie de
vignes & noyers, où nous fismes pescherie de beau poisson. Sur la minuict
arriva deux canaux qui venoient de la pesche plus loin, lesquels
rapportèrent avoir veu quatre canaux de leurs ennemis. Aussi tost on
depescha trois canaux pour les recognoistre, mais ils retournèrent sans avoir
rien veu. En ceste asseurance chacun print le repos, excepté les femmes, qui
se resolurent de passer la nuict dans leurs canaux, ne se trouvans asseurées
à terre. Une heure avant le jour un Sauvage songeant que les ennemis le
chargeoient, se leva en sursault, & se print à courir vers l'eau pour se sauver,
criant, On me tue. Ceux de sa bande s'esveillerent tout estourdis; & croyans
estre poursuivis de leurs ennemis se jetterent en l'eau, comme aussi fit un de
nos François, qui croyoit qu'on l'assommast. A ce bruit nous autres qui
estions esloignez, fusmes aussi tost esveillez, & sans plus s'enquérir
accourusmes vers eux. Mais les voyans en l'eau errans ça & là, estions fort
estonnez, ne les voyans poursuivis de leurs ennemis, ny en estat de se
défendre. Après que j'eus enquis nostre François de la cause de ceste
émotion, & m'avoir raconté comme cela estoit arrivé, tout se passa en risée
& moquerie.
En continuant nostre chemin, nous parvinsmes au sault de la Chaudière, où
les Sauvages firent la ceremonie accoustumée, qui est telle. Après avoir
porté leurs canaux au bas du sault, ils s'assemblent en un lieu, où un
d'entr'eux avec un plat de bois va faire la queste, & chacun d'eux met dans
ce plat un morceau de petum. La queste faite, le plat est mis au milieu de la
troupe, & tous dancent à l'entour, en chantant à leur mode: puis un des
Capitaines fait une harangue, remonstrant que dés long temps ils ont
accoustumé de faire telle offrande, & que par ce moyen ils sont garentis de
leurs ennemis: qu'autrement il leur arriveroit du mal-heur, ainsi que leur
persuade le diable, & vivent en ceste superstition, comme en plusieurs
autres, comme nous avons dit ailleurs. Cela fait, le harangueur prend le plat,
& va jetter le petum au milieu de la chaudière, & font un grand cry tous
ensemble. Ces pauvres gens sont si superstitieux, qu'ils ne croiroient pas
faire bon voyage, s'ils n'avoient fait ceste cérémonie en ce lieu, d'autant que
leurs ennemis les attendent à ce passage, n'osans pas aller plus avant à cause
des mauvais chemins, & les surprennent là quelquefois.
Le lendemain nous arrivasmes à une isle qui est à l'entrée du lac, distante du
grand sault Sainct Louis de 7 à 8 lieues, où reposans la nuict, nous eusmes
une autre alarme, les sauvages croyans avoir veu des canaux de leurs
ennemis: ce qui leur fit faire plusieurs grands feux, que je leur fis esteindre
leur remonstrant l'inconvenient qui en pouvoit arriver, sçavoir, qu'au lieu de
se cacher, ils se manifestoient.
Le 17 Juin nous arrivasmes au Sault Sainct Louys, où je leur fis entendre
que je ne desirois pas qu'ils traittassent aucunes marchandises que je ne leur
eusse permis 358, & que pour des vivres je leur en ferois bailler si tost que
serions arrivez; ce qu'ils me promirent, disans qu'ils estoient mes amis.
Ainsi poursuivant nostre chemin, nous arrivasmes aux barques, & fusmes
saluez de quelques canonades, dequoy quelques uns de nos Sauvages
estoient joyeux, & d'autres fort estonnez, n'ayans jamais ouy telle musique.
Ayans mis pied à terre, Maisonneufve me vint trouver, avec le passeport de
Monseigneur le Prince. Aussi tost que je l'eus veu, je le laissay luy & les
siens jouir du bénéfice d'iceluy, comme nous autres, & fis dire aux
Sauvages qu'ils pouvoient traitter le lendemain.
Note 358: (retour)
On se demande pourquoi cette défense, quand Champlain lui-même les a
engagés à venir à la traite: c'est que, comme il est dit dans l'édition de 1613,
«L'Ange était venu au-devant de l'auteur, dans un canot, pour l'avertir que le
sieur de Maisonneuve, de Saint-Malo, avait apporté un passe-port de
Monseigneur le Prince pour trois vaisseaux.» (1613, p. 322.)
Ayant raconté à tous ceux de la barque 359 les particularitez de mon voyage,
& la malice de nostre menteur, ils furent fort estonnez, & les priay de
s'assembler, afin qu'en leur presence, des Sauvages, & de ses compagnons,
il declarast sa meschanceté; ce qu'ils firent volontiers. Ainsi estans
assemblez, ils le firent venir, & l'interrogèrent pourquoy il ne m'avoit
monstré la mer du nort, comme il m'avoit promis. Il leur fit response, qu'il
avoit promis une chose impossible, d'autant qu'il n'avoit jamais veu cette
mer: mais que le desir de faire le voyage luy avoit fait dire cela, aussi qu'il
ne croyoit que je le deusse entreprendre. Parquoy les prioit luy vouloir
pardonner, comme il fit à moy, confessant avoir grandement failly: mais que
si je le voulois laisser au pays, qu'il feroit tant qu'il repareroit la faute, verroit ceste mer, & en rapporteroit certaines nouvelles l'année suivante.
Pour quelques considerations je luy pardonnay, à ceste condition 360.
Note 359: (retour)
Conf. 1613, p. 323.
Note 360: (retour)
Ici, l'édition de 1613, renferme quelques détails de plus. (Voir 6l3, p. 323, 324.)
Après que les Sauvages eurent traitté leurs marchandises, & qu'ils eurent
resolu de s'en retourner, je les priay de mener avec eux deux jeunes hommes
pour les entretenir en amitié, leur faire voir le pays, & les obliger à les
ramener, dont ils firent grande difficulté, me representans la peine que
m'avoit donné nostre menteur, craignans qu'ils me feroient de faux rapports,
comme il avoit fait. Je leur fis response, que s'ils ne les vouloient emmener
ils n'estoient pas mes amis, & pour ce ils s'y resolurent.
Pour nostre menteur, aucun de ces Sauvages n'en voulut, pour prière que je
leur fis, & le laissasmes à la garde de Dieu.
Voyant n'avoir plus rien à faire en ce pays, je me resolus de passer en
France, & arrivasmes à Tadoussac le 6 Juillet.
Le 8 Aoust 361 le temps se trouva propre, qui nous en fit partir, & le 26 du
mesme mois 362 nous arrivasmes à Sainct Malo.
Note 361: (retour)
Le 8 juillet. (Voir 1613, p. 325, note 1.)
Note 362: (retour)
Le 26 août.
L'Autheur va trouver le Sieur de Mons, qui luy commet la charge d'entrer en
la societé. Ce qu'il remonstre à Monsieur le Comte de Soissons. Commission qu'il luy donne. L'Autheur s'addresse à Monsieur le Prince qui
le prend en sa protection.
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