Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 69 sur 232

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Oeuvres de Champlain

SECOND VOYAGE275 DU SIEUR DE CHAMPLAIN fait en la Nouvelle France en l'année 1610.

SECOND VOYAGE275

DU SIEUR DE CHAMPLAIN

fait en la Nouvelle France en

l'année 1610.

 

Note 275: (retour)

 

Ce voyage est le second que l'auteur ait fait dans la Nouvelle-France avec une

commission expresse et personnelle de fonder un établissement permanent. Dans

les deux voyages précédents, il n'avait fait qu'accompagner M. de Monts ou ses

lieutenants pour faire un rapport fidèle des avantages que pouvaient offrir les

pays nouvellement découverts.

 

Partement de France pour retourner en la Nouvelle France, & ce qui se

passa jusques à nostre arrivée en l'habitation.

 

CHAPITRE I.

 

e temps venant favorable je m'enbarquay à Honfleur avec quelque nombre

d'artisans le 7 du mois de Mars, & fusmes contrariez de mauvais temps en

la Manche, & contraincts de relascher en Angleterre, à un lieu appelé

Porlan276, où fusmes quelques jours à la radde: & levasmes l'ancre pour

aller à l'isle d'Huy 277, qui est proche de la coste d'Angleterre, d'autant que

nous trouvions la radde de Porlan fort mauvaise. Estans proches d'icelle

isle, la brume s'esleva si fort que nous fusmes contraincts de relascher à la

Houque.

 

Note 276: (retour)

 

Portland.

 

Note 277: (retour)

 

L'île de Wight.

Depuis le partement de Honfleur, je fus persecuté d'une fort grande maladie,

qui m'ostoit l'esperance de faire le voyage, & m'estois embarqué dans un

batteau pour me faire reporter en France au Havre, & là me faire traicter,

estant fort mal au vaisseau: Et faisois estat recouvrant ma santé, que je me

rembarquerois dans un autre, qui n'estoit party de Honfleur, où devoit

s'embarquer des Marests, gendre de Pont-gravé: mais je me fis porter à

Honfleur, tousjours fort mal, où le 15 de Mars le vaisseau d'où j'estois sorty

relascha, pour y prendre du l'aist, qui luy manquoit, pour estre bien en

assiete. Il fut en ce lieu jusques au 8 d'Avril. Durant ce temps je me remis

en assez bon estat: toutesfois encore que foible & débile, je ne laissay pas

de me rembarquer.

 

Nous partismes derechef le 18278 d'Avril, & arrivasmes sur le grand banc le

19 du mois, & eusmes cognoissance des isles S. Pierre le 22. Estans le

travers de Menthane nous rencontrasmes un vaisseau de S. Maslo, où il y

avoit un jeune homme, qui beuvant à la santé de Pont-gravé, ne se peut si

bien tenir, que par l'esbranlement du vaisseau il ne tombast en la mer, & se

noya sans y pouvoir donner remède, à cause que le vent estoit trop

impétueux.

 

Note 278: (retour)

 

Le 8, ou, comme portait peut-être le manuscrit, le dit huit, que l'on aura pris pour

dix-huit, et traduit en chiffres. Lescarbot n'a pas vu d'autre moyen de corriger ce

passage que de faire arriver Champlain le 26 de mai, au lieu du 26 du mois. Ce

qui nous surprend, c'est que M. Ferland, qui d'ordinaire est si exact, ait adopté la

supposition de Lescarbot, sans essayer lui-même de concilier ces dates. Mais il

est à remarquer premièrement, que la correction que nous faisons, est motivée

par les circonstances mêmes du récit de l'auteur, puisque le vaisseau «fut en ce

lieu jusqu'au 8», et que, dans l'intervalle, Champlain se rétablit assez bien pour

pouvoir se rembarquer. En second lieu, cette seule correction obvie à toutes les

difficultés, tandis que celle de Lescarbot en laisse subsister d'assez graves:

comment Champlain serait-il parti le dix-huit, quand il vient de dire que le

vaisseau ne resta que jusqu'au huit? qu'aurait fait le vaisseau dans l'intervalle?

Champlain n'aurait-il pas mentionné la raison de ce nouveau retard comme celle

du premier? Enfin comment croire que «depuis plus de soixante ans» on n'eût

pas vu les vaisseaux arriver à Tadoussac avant le 18 de mai, puisque la flotte du

Canada partait ordinairement aux grandes mers de mars? (Fournier, Hydrogr., liv.

III, ch. XLIX.) D'ailleurs, comme le vaisseau de Champlain avait d'abord fait

voile au commencement de mars, il est extrêmement probable que les vaisseaux

de traite, qui tenaient à n'être pas devancés, partirent aussi dans la première

moitié du même mois; alors, rien d'étonnant qu'ils aient été rendus à Tadoussac

dès le 18 d'avril. Champlain aurait donc fait la traversée en dix-huit jours; ce qui

n'est point incroyable, puisqu'on a vu des traversées encore plus courtes. Il y a

d'ailleurs raison de croire que le même vent qui amena si tôt les vaisseaux de

traite à Tadoussac, dut favoriser également le vaisseau de Champlain.

 

Le 26 du mois arrivasmes à Tadoussac, où il y avoit des vaisseaux qui y

estoient arrivez dés le 18, ce qui ne s'estoit veu il y avoit plus de 60. ans 279,

à ce que disoient les vieux mariniers qui voguent ordinairement audit pays.

C'estoit le peu d'yver qu'il y avoit fait, & le peu de glaces 280, qui

n'empescherent point l'entrée desdicts vaisseaux. Nous sçeusmes par un

jeune Gentilhomme appelé le sieur du Parc qui avoit yverné à nostre

habitation, que tous ses compagnons se portoient bien, & qu'il n'y en avoit

eu que quelques uns de malades, encore fort peu, & nous asseura qu'il n'y

avoit fait presque point d'yver, & avoient eu ordinairement de la viande

fraische tout l'yver, & que le plus grand de leur travail estoit de se donner

du bon temps.

 

Note 279: (retour)

 

«Cette remarque,» dit M. Ferland, «prouve que depuis le dernier voyage de M.

de Roberval en 1649, les Basques, les Normands et les Bretons avaient continué

de faire le trafic des pelleteries à Tadoussac.» (Cours d'Hist. du Canada, I, p. 157,

note i.)

 

Note 280: (retour)

 

Champlain, en indiquant cette raison, se contente de mentionner un fait, sans

prétendre le généraliser, et il reste dans le vrai. Lescarbot, moins scrupuleux, tire

de suite la conclusion que, si l'entrée du golfe est obstruée de glaces à la fin de

mai, elle doit l'être à plus forte raison au commencement du même mois ou dans

le mois d'avril; ce qui cependant est contraire aux faits. «Là, dit-il, ilz trouvèrent

des vaisseaux arrivez dés huit jours auparavant, chose qui ne s'étoit veue il y

avoit plus de soixante ans, à ce que disoient les vieux mariniers. Car d'ordinaire

les entrées du golfe de Canada sont seelées de glaces jusques à la fin de May.»

(Liv. v, ch. v.)

 

Cest yver monstre comme se doivent comporter à l'advenir ceux qui auront

telles entreprises, estant bien malaisé de faire une nouvelle habitation sans

travail, & courir la première année mauvaise fortune, comme il s'est trouvé

en toutes nos premières habitations. Et à la vérité en ostant les salures, &

ayant de la viande fraische, la santé y est aussi bonne qu'en France.

 

Les sauvages 281 nous attendoient de jour en autre pour aller à la guerre avec

eux. Comme ils sceurent que le Pont & moy estions arrivez ensemble, il se

resjouirent fort, & vindrent parler à nous. Je fus à terre, pour leur asseurer que nous irions avec eux, suivant les promesses qu'ils m'avoient faites,

Qu'après le retour de leur guerre, il me meneroient descouvrir les trois

rivieres, jusques en un lieu où il y a une si grande mer 282 qu'ils n'en voyent

point le bout, & nous en revenir par le Saguenay audit Tadoussac: & leur

demanday s'ils avoient encore ceste mesme volonté: Ils me dirent qu'ouy:

mais que ce ne pouvoit estre que l'année suivante: ce qui m'aporta du

plaisir 283: Toutesfois j'avois promis aux Algoumequins & Ochateguins de

les assister aussi en leurs guerres, lesquels m'avoient promis de me faire

voir leur pays, & le grand lac 284, & quelques mines de cuivre & autres

choses qu'ils m'avoient donné à entendre: si bien que j'avois deux cordes à

mon arc: de façon que si l'une failloit, l'autre pouvoit reussir.

 

Note 281: (retour)

 

Les Montagnais, comme la suite le fait voir.

 

Note 282: (retour)

 

La Baie d'Hudson.

 

Note 283: (retour)

 

Le contexte prouve assez qu'il faut «du desplaisir.»

 

Note 284: (retour)

 

C'est-à-dire, leur grand lac, le lac Huron.

 

Le 28 dudit mois je party de Tadoussac, pour aller à Quebecq, où je trouvay

le Capitaine Pierre 285 qui y commandoit, & tous ses compagnons en bon

estat; & avec eux un Capitaine sauvage appelé Batiscan, & aucuns de ses

compagnons, qui nous y attendoient, lesquels furent fort resjouys de ma

venue, & se mirent à chanter & danser tout le soir. Je leur fis festin ce qu'ils

eurent fort aggreable, & firent bonne chère, dont ils ne furent point ingrats,

& me convierent moy huictiesme qui n'est pas petite faveur parmy eux, où

nous portasmes chacun nostre escuelle, comme est la coustume, & de la

remporter chacun plaine de viande, que nous donnions à qui bon nous

sembloit.

 

Note 285: (retour)

 

Pierre Chavin. (Voir plus haut, p. 200.)