Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 52 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre XII.

hommes n'eussent pris le hazard de demeurer là pour la conservation de ces

choses. Ce qu'ilz firent volontairement, & de gayeté de coeur.» (Liv. IV, ch. XII.)

 

Il y eut un Capitaine des sauvages appellé Mabretou 127 qui promit de les

maintenir, & qu'ils n'auroient non plus de deplaisir que s'ils estoient ses

propres enfans. Nous l'avions recogneu pour bon sauvage en tout le temps

que nous y fusmes, bien qu'il eust le renom d'estre le plus meschant &

traistre qui fut entre ceux de sa nation.

 

Note 127: (retour)

 

Lescarbot et le P. Biard écrivent Membertou.

 

Partement du port Royal pour retourner en France. Rencontre de Ralleau

au cap de Sable, qui fit rebrouser chemin.

 

CHAPITRE XII.

 

Le 17 du mois, suivant la resolution que nous avions prise, nous partismes

de l'emboucheure du port Royal avec deux barques, l'une du port de 18

tonneaux, & l'autre de 7 à 8 pour parfaire la routte du cap Breton ou de

Campseau & vinsmes mouiller l'ancre au destroit de l'isle Longue, où la

nuit nostre câble rompit & courusmes risque de nous perdre par les grandes

marées qui jettent sur plusieurs pointes de rochers, qui sont dans & à la

sortie de ce lieu: Mais par la diligence d'un chacun on y remédia & fit on en

sorte qu'on en sortit pour ceste fois.

 

Le 21 du mois il vint un grand coup de vent qui rompit les ferremens de

nostre gouvernail entre l'isle Longue & le cap fourchu, & nous mit en telle

peine, que nous ne sçavions de quel bois faire flesches: car d'aborder la

terre, la furie de la mer ne le permettoit pas, par ce qu'elle brisoit haute

comme des montaignes le long de la coste: de façon que nous resolusmes

plustost mourir à la mer, que d'aborder la terre, sur l'esperance que le vent &

la tourmente s'appaiseroit, pour puis après ayant le vent en pouppe aller eschouer en quelque playe de sable. Comme chacun pensoit à part soy à ce

qui seroit de faire pour nostre seureté, un matelot dit, qu'une quantité de

cordages attachez au derrière de la barque, & traînant en l'eau, nous pourroit

aucunement servir pour gouverner nostre vaisseau, mais ce fut si peu que

rien, & vismes bien que si Dieu ne nous aidoit d'autres moyens, celuy là ne

nous eust guarentis du naufrage. Comme nous estions pensifs à ce qu'on

pourroit faire pour nostre seureté, Champdoré, qu'on avoit de rechef

emmenotté, dit à quelques uns de nous, que si le Pont vouloit qu'il

trouveroit moyen de faire gouverner nostre barque: ce que nous

rapportasmes au Pont, quine refusa pas cette offre, & les autres encore

moins. Il fut donc desemmenotté pour la seconde fois, & quant & quant

prist un câble qu'il coupa, & en accommoda fort dextrement le gouvernail &

le fit aussi bien gouverner que jamais il avoit fait: & par ce moyen repare

les fautes qu'il avoit commises à la première barque qui fut perdue: & fut

libéré de ce dont il avoit esté accusé, par les prières que nous en fismes au

Pont-gravé qui eut un peu de peine à s'y resoudre.

 

Ce jour mesme fusmes mouiller l'ancre prez la baye courante, à deux lieues

du cap fourchu, & là fut racommodée la barque.

 

Le 23 du mois de Juillet fusmes proche du cap de Sable.

 

Le 24 du dit mois sur les deux heures du soir nous apperçeusmes une

chalouppe, proche de l'isle aux cormorans, qui venoit du cap de Sable,

qu'aucuns jugeoient estre des sauvages qui se retiroient du cap Breton, ou

de l'isle de Campseau: D'autres disoient que ce pouvoit estre des chalouppes

qu'on envoyoit de Campseau pour sçavoir de nos nouvelles. Enfin

approchant plus prez on vid que c'estoient François, ce qui nous resjouit

fort: Et comme elle nous eust presque joints, nous recogneusmes Ralleau

Secrétaire du sieur de Mons, ce qui nous redoubla le contentement. Il nous

fit entendre que le sieur de Mons envoyoit un vaisseau de six vingts

tonneaux 128, & que le sieur de Poitrincourt y commandoit, & estoit venu

pour Lieutenant général, & demeurer au pays avec cinquante hommes: &

qu'il avoit mis pied à terre à Campseau, d'où ledit vaisseau avoit pris la

plaine mer, pour voir s'il ne nous descouvriroit point, cependant que luy s'en

venoit le long de la coste dans une chalouppe pour nous rencontrer au cas

qu'y fussions en chemin, croyans que serions partis du port Royal, comme il estoit bien vray: Et en cela firent fort sagement. Toutes ces nouvelles nous

firent rebrousser chemin; & arrivasmes au port Royal le 25 129 du mois, où

nous trouvasmes ledict vaisseau, & le sieur de Poitrincourt, ce qui nous

apporta beaucoup de resjouissance, pour voir renaistre ce qui estoit hors

d'esperance. Il nous dit que ce qui avoit causé son retardement estoit un

accident qui estoit survenu au vaisseau, au sortir de la chaine de la

Rochelle, d'où il estoit party, & avoit esté contrarié du mauvais temps sur

son voyage 130.

 

Note 128: (retour)

 

C'était le Jonas, où se trouvait Lescarbot.

 

Note 129: (retour)

 

Le 31 juillet, qui était un lundi. Pour que Pont-Gravé et Champlain eussent pu

retourner au port Royal dans l'espace d'environ vingt-quatre heures, il eût fallu

un concours de circonstances si exceptionnelles, que l'auteur n'aurait pas manqué

de le faire observer. En outre, quand ils arrivèrent à Port-Royal, le vaisseau et M.

de Poutrincourt y étaient déjà rendus: or, suivant Lescarbot, qui, en cet endroit,

donne toutes les dates de ces diverses circonstances, le vaisseau entra dans le

port le jeudi 27 de juillet, et Pont-Gravé arriva «le lundi dernier jour de juillet.»

(Liv. IV, ch. XIII.)

 

Note 130: (retour)

 

Toutes ces circonstances sont rapportées en détail dans Lescarbot, liv. IV,

chapitres IX-XIII.

 

Le lendemain le sieur de Poitrincourt commença à discourir de ce qu'il

devoit faire, & avec l'advis d'un chacun se resolut de demeurer au port

Royal pour ceste année, d'autant que l'on n'avoit descouvert aucune chose

depuis le sieur de Mons, & que quatre mois qu'il y avoit jusques à l'yver

n'estoit assez pour chercher & faire une autre habitation: encore avec un

grand vaisseau, qui n'est pas comme une barque, qui tire peu d'eau, furette

par tout, & trouve des lieux à souhait pour faire des demeures: mais que

durant ce temps on iroit seulement recognoistre quelque endroit plus

commode pour nous loger131.

 

Note 131: (retour)

 

Tout en décidant qu'on hivernerait encore à Port-Royal, parce qu'on n'avait pu,

jusqu'ici, trouver de lieu plus commode, M. de Poutrincourt devait suivre les

instructions que lui avait données M. de Monts, à son départ de France. «Le sieur

de Monts, dit Lescarbot, ayant desiré de s'élever au su tant qu'il pourroit &

chercher un lieu bien habitable par delà Malebarre, avoit prié le sieur de

Poutrincourt de passer plus loin qu'il n'avoit été, & chercher un port convenable

en bonne température d'air, ne faisant plus de cas de Port-Royal que de sainte

Croix, pour ce qui regarde la santé. A quoy voulant obtempérer le dit sieur de

Poutrincourt, il ne voulut attendre le printemps, sachant qu'il auroit d'autres

exercices à s'occuper.»

 

Sur ceste resolution le sieur de Poitrincourt envoya aussitost quelques gens

de travail au labourage de la terre, en un lieu qu'il jugea propre, qui est

dedans la riviere, à une lieue & demie de l'habitation du port Royal, où nous

pensames faire nostre demeure 132, & y fit semer du bled, seigle, chanvre, &

plusieurs autres graines, pour voir ce qu'il en reussiroit. Le 22 d'Aoust, on

advisa une petite barque qui tiroit vers nostre habitation. C'estoit des Antons

de S. Maslo, qui venoit de Campseau, où estoit son vaisseau133, à la pesche

du poisson, pour nous donner advis qu'il y avoit quelques vaisseaux au tour

du cap Breton qui traittoient de pelleterie 134, & que si on vouloit envoyer

nostre navire, il les prendroit en s'en retournant en France: ce qui fut resolu

après qu'il seroit deschargé des commodités qui estoient dedans.

 

Note 132: (retour)

 

Voir ci-dessus p. 77. C'est précisément le lieu où est maintenant Annapolis, au

sud de la rivière de l'Équille (aujourd'hui rivière d'Annapolis), et près de l'endroit

où la rivière du Moulin se jette dans celle de l'Équille.

 

Note 133: (retour)

 

Le Saint-Étienne.

 

Note 134: (retour)

 

«Quant au sieur du Pont, dit Lescarbot, il deliberoit en passant d'attaquer un

marchand de Rouen nommé Boyer (lequel contre les deffenses du Roy étoit allé

par delà troquer avec les Sauvages, après avoir été délivré des prisons de la

Rochelle par le consentement du sieur de Poutrincourt, & souz promesse qu'il

n'iroit point) mais il étoit ja parti.» (Liv. IV, ch. XIII.)

 

Ce qu'estant fait, du Pont-gravé s'enbarqua dedans avec le reste de ses

compagnons qui avoient demeuré l'yver avec luy au port Royal, horsmis

quelques uns, qui fut Champdoré & Foulgere de Vitré. J'y demeuray aussi

avec le sieur de Poitrincourt, pour moyennant l'aide de Dieu, parfaire la

carte des costes & pays que j'avois commencé. Toutes choses mises en ordre en l'habitation, le sieur de Poitrincourt fit charger des vivres pour