Oeuvres de Champlain
Chapitre XII.
hommes n'eussent pris le hazard de demeurer là pour la conservation de ces
choses. Ce qu'ilz firent volontairement, & de gayeté de coeur.» (Liv. IV, ch. XII.)
Il y eut un Capitaine des sauvages appellé Mabretou 127 qui promit de les
maintenir, & qu'ils n'auroient non plus de deplaisir que s'ils estoient ses
propres enfans. Nous l'avions recogneu pour bon sauvage en tout le temps
que nous y fusmes, bien qu'il eust le renom d'estre le plus meschant &
traistre qui fut entre ceux de sa nation.
Note 127: (retour)
Lescarbot et le P. Biard écrivent Membertou.
Partement du port Royal pour retourner en France. Rencontre de Ralleau
au cap de Sable, qui fit rebrouser chemin.
CHAPITRE XII.
Le 17 du mois, suivant la resolution que nous avions prise, nous partismes
de l'emboucheure du port Royal avec deux barques, l'une du port de 18
tonneaux, & l'autre de 7 à 8 pour parfaire la routte du cap Breton ou de
Campseau & vinsmes mouiller l'ancre au destroit de l'isle Longue, où la
nuit nostre câble rompit & courusmes risque de nous perdre par les grandes
marées qui jettent sur plusieurs pointes de rochers, qui sont dans & à la
sortie de ce lieu: Mais par la diligence d'un chacun on y remédia & fit on en
sorte qu'on en sortit pour ceste fois.
Le 21 du mois il vint un grand coup de vent qui rompit les ferremens de
nostre gouvernail entre l'isle Longue & le cap fourchu, & nous mit en telle
peine, que nous ne sçavions de quel bois faire flesches: car d'aborder la
terre, la furie de la mer ne le permettoit pas, par ce qu'elle brisoit haute
comme des montaignes le long de la coste: de façon que nous resolusmes
plustost mourir à la mer, que d'aborder la terre, sur l'esperance que le vent &
la tourmente s'appaiseroit, pour puis après ayant le vent en pouppe aller eschouer en quelque playe de sable. Comme chacun pensoit à part soy à ce
qui seroit de faire pour nostre seureté, un matelot dit, qu'une quantité de
cordages attachez au derrière de la barque, & traînant en l'eau, nous pourroit
aucunement servir pour gouverner nostre vaisseau, mais ce fut si peu que
rien, & vismes bien que si Dieu ne nous aidoit d'autres moyens, celuy là ne
nous eust guarentis du naufrage. Comme nous estions pensifs à ce qu'on
pourroit faire pour nostre seureté, Champdoré, qu'on avoit de rechef
emmenotté, dit à quelques uns de nous, que si le Pont vouloit qu'il
trouveroit moyen de faire gouverner nostre barque: ce que nous
rapportasmes au Pont, quine refusa pas cette offre, & les autres encore
moins. Il fut donc desemmenotté pour la seconde fois, & quant & quant
prist un câble qu'il coupa, & en accommoda fort dextrement le gouvernail &
le fit aussi bien gouverner que jamais il avoit fait: & par ce moyen repare
les fautes qu'il avoit commises à la première barque qui fut perdue: & fut
libéré de ce dont il avoit esté accusé, par les prières que nous en fismes au
Pont-gravé qui eut un peu de peine à s'y resoudre.
Ce jour mesme fusmes mouiller l'ancre prez la baye courante, à deux lieues
du cap fourchu, & là fut racommodée la barque.
Le 23 du mois de Juillet fusmes proche du cap de Sable.
Le 24 du dit mois sur les deux heures du soir nous apperçeusmes une
chalouppe, proche de l'isle aux cormorans, qui venoit du cap de Sable,
qu'aucuns jugeoient estre des sauvages qui se retiroient du cap Breton, ou
de l'isle de Campseau: D'autres disoient que ce pouvoit estre des chalouppes
qu'on envoyoit de Campseau pour sçavoir de nos nouvelles. Enfin
approchant plus prez on vid que c'estoient François, ce qui nous resjouit
fort: Et comme elle nous eust presque joints, nous recogneusmes Ralleau
Secrétaire du sieur de Mons, ce qui nous redoubla le contentement. Il nous
fit entendre que le sieur de Mons envoyoit un vaisseau de six vingts
tonneaux 128, & que le sieur de Poitrincourt y commandoit, & estoit venu
pour Lieutenant général, & demeurer au pays avec cinquante hommes: &
qu'il avoit mis pied à terre à Campseau, d'où ledit vaisseau avoit pris la
plaine mer, pour voir s'il ne nous descouvriroit point, cependant que luy s'en
venoit le long de la coste dans une chalouppe pour nous rencontrer au cas
qu'y fussions en chemin, croyans que serions partis du port Royal, comme il estoit bien vray: Et en cela firent fort sagement. Toutes ces nouvelles nous
firent rebrousser chemin; & arrivasmes au port Royal le 25 129 du mois, où
nous trouvasmes ledict vaisseau, & le sieur de Poitrincourt, ce qui nous
apporta beaucoup de resjouissance, pour voir renaistre ce qui estoit hors
d'esperance. Il nous dit que ce qui avoit causé son retardement estoit un
accident qui estoit survenu au vaisseau, au sortir de la chaine de la
Rochelle, d'où il estoit party, & avoit esté contrarié du mauvais temps sur
son voyage 130.
Note 128: (retour)
C'était le Jonas, où se trouvait Lescarbot.
Note 129: (retour)
Le 31 juillet, qui était un lundi. Pour que Pont-Gravé et Champlain eussent pu
retourner au port Royal dans l'espace d'environ vingt-quatre heures, il eût fallu
un concours de circonstances si exceptionnelles, que l'auteur n'aurait pas manqué
de le faire observer. En outre, quand ils arrivèrent à Port-Royal, le vaisseau et M.
de Poutrincourt y étaient déjà rendus: or, suivant Lescarbot, qui, en cet endroit,
donne toutes les dates de ces diverses circonstances, le vaisseau entra dans le
port le jeudi 27 de juillet, et Pont-Gravé arriva «le lundi dernier jour de juillet.»
(Liv. IV, ch. XIII.)
Note 130: (retour)
Toutes ces circonstances sont rapportées en détail dans Lescarbot, liv. IV,
chapitres IX-XIII.
Le lendemain le sieur de Poitrincourt commença à discourir de ce qu'il
devoit faire, & avec l'advis d'un chacun se resolut de demeurer au port
Royal pour ceste année, d'autant que l'on n'avoit descouvert aucune chose
depuis le sieur de Mons, & que quatre mois qu'il y avoit jusques à l'yver
n'estoit assez pour chercher & faire une autre habitation: encore avec un
grand vaisseau, qui n'est pas comme une barque, qui tire peu d'eau, furette
par tout, & trouve des lieux à souhait pour faire des demeures: mais que
durant ce temps on iroit seulement recognoistre quelque endroit plus
commode pour nous loger131.
Note 131: (retour)
Tout en décidant qu'on hivernerait encore à Port-Royal, parce qu'on n'avait pu,
jusqu'ici, trouver de lieu plus commode, M. de Poutrincourt devait suivre les
instructions que lui avait données M. de Monts, à son départ de France. «Le sieur
de Monts, dit Lescarbot, ayant desiré de s'élever au su tant qu'il pourroit &
chercher un lieu bien habitable par delà Malebarre, avoit prié le sieur de
Poutrincourt de passer plus loin qu'il n'avoit été, & chercher un port convenable
en bonne température d'air, ne faisant plus de cas de Port-Royal que de sainte
Croix, pour ce qui regarde la santé. A quoy voulant obtempérer le dit sieur de
Poutrincourt, il ne voulut attendre le printemps, sachant qu'il auroit d'autres
exercices à s'occuper.»
Sur ceste resolution le sieur de Poitrincourt envoya aussitost quelques gens
de travail au labourage de la terre, en un lieu qu'il jugea propre, qui est
dedans la riviere, à une lieue & demie de l'habitation du port Royal, où nous
pensames faire nostre demeure 132, & y fit semer du bled, seigle, chanvre, &
plusieurs autres graines, pour voir ce qu'il en reussiroit. Le 22 d'Aoust, on
advisa une petite barque qui tiroit vers nostre habitation. C'estoit des Antons
de S. Maslo, qui venoit de Campseau, où estoit son vaisseau133, à la pesche
du poisson, pour nous donner advis qu'il y avoit quelques vaisseaux au tour
du cap Breton qui traittoient de pelleterie 134, & que si on vouloit envoyer
nostre navire, il les prendroit en s'en retournant en France: ce qui fut resolu
après qu'il seroit deschargé des commodités qui estoient dedans.
Note 132: (retour)
Voir ci-dessus p. 77. C'est précisément le lieu où est maintenant Annapolis, au
sud de la rivière de l'Équille (aujourd'hui rivière d'Annapolis), et près de l'endroit
où la rivière du Moulin se jette dans celle de l'Équille.
Note 133: (retour)
Le Saint-Étienne.
Note 134: (retour)
«Quant au sieur du Pont, dit Lescarbot, il deliberoit en passant d'attaquer un
marchand de Rouen nommé Boyer (lequel contre les deffenses du Roy étoit allé
par delà troquer avec les Sauvages, après avoir été délivré des prisons de la
Rochelle par le consentement du sieur de Poutrincourt, & souz promesse qu'il
n'iroit point) mais il étoit ja parti.» (Liv. IV, ch. XIII.)
Ce qu'estant fait, du Pont-gravé s'enbarqua dedans avec le reste de ses
compagnons qui avoient demeuré l'yver avec luy au port Royal, horsmis
quelques uns, qui fut Champdoré & Foulgere de Vitré. J'y demeuray aussi
avec le sieur de Poitrincourt, pour moyennant l'aide de Dieu, parfaire la
carte des costes & pays que j'avois commencé. Toutes choses mises en ordre en l'habitation, le sieur de Poitrincourt fit charger des vivres pour