Oeuvres de Champlain
Chapitre V.
Quelques jours après le sieur de Mons se délibéra de sçavoir où estoit la
mine de cuivre franc qu'avions tant cherchée: Et pour cest effect: m'envoya
avec un sauvage appellé Messamouet, qui disoit en sçavoir bien le lieu. Je
party dans une petite barque du port de cinq à six tonneaux, & neuf matelots
avec moy. A quelque huict lieues de l'isle, tirant à la riviere S. Jean, en
trouvasmes une de cuivre, qui n'estoit pas pur, neantmoins bonne selon le
rapport du mineur, lequel disoit que l'on en pourroit tirer 18 pour cent. Plus
outre nous en trouvasmes d'autres moindres que ceste cy. Quand nous
fusmes au lieu où nous prétendions que fut celle que nous cherchions le
sauvage ne la peut trouver: de sorte qu'il fallut nous en revenir, laissant
ceste recerche pour une autre fois.
Comme je fus de retour de ce voyage, le sieur de Mons resolut de renvoyer
ses vaisseaux en France, & aussi le sieur de Poitrincourt qui n'y estoit venu
que pour son plaisir, & pour recognoistre de païs & les lieux propres pour y
habiter, selon le desir qu'il en avoit: c'est pourquoy il demanda au sieur de
Mons le port Royal, qu'il luy donna suivant le pouvoir & commission qu'il
avoit du Roy. Il renvoya aussi Ralleau son Secrétaire pour mettre ordre à
quelques affaires touchant le voyage; lesquels partirent de l'isle S. Croix le
dernier jour d'Aoust audict an 1604.
De la coste, peuples & riviere de Norembeque, & de tout ce qui s'est passé
durant les descouvertures d'icelle.
CHAPITRE V.
Aprés le partement des vaisseaux, le sieur de Mons se délibéra d'envoyer
descouvrir le long de la coste de Norembegue, pour ne perdre temps: & me
commit ceste charge, que j'eus fort aggreable.
Et pour ce faire je partis de S. Croix le 2 de Septembre avec une pattache de
17 à 18 tonneaux, douze matelots, & deux sauvages pour nous servir de guides aux lieux de leur cognoissance. Ce jour nous trouvasmes les
vaisseaux où estoit le sieur de Poitrincourt, qui estoient ancrés à
l'amboucheure de la riviere sainte Croix, à cause du mauvais temps duquel
lieu ne pusmes partir que le 5 dudict mois: & estans deux ou trois lieux vers
l'eau la brume s'esleva si forte que nous perdimes aussi tost leurs vaisseaux
de veue. Continuant nostre route le long des costes nous fismes ce jour là
quelque 25 lieux: & passames par grande quantité d'isles, bancs, battures &
rochers qui jettent plus de quatre lieux à la mer par endroicts. Nous avons
nommé les isles, les isles rangées, la plus part desquelles sont couvertes de
pins & sapins, & autres meschants bois. Parmy ces isles y a force beaux &
bons ports, mais malaggreables pour y demeurer. Ce mesme jour nous
passames aussi proche d'une isle qui contient environ 4 ou cinq lieux de
long, auprès laquelle nous nous cuidames perdre sur un petit rocher à fleur
d'eau, qui fit une ouverture à nostre barque proche de la quille. De ceste isle
jusques au nord de la terre ferme 58 il n'y a pas cent pas de large. Elle est
fort haute couppée par endroicts, qui paroissent, estant en la mer, comme
sept ou huit montagnes rangées les unes proches des autres. Le sommet de
la plus part d'icelles est desgarny d'arbres; parce que ce ne sont que rochers.
Les bois ne sont que pins, sapins & boulleaux.
Note 58: (retour)
Lisez: «De ceste isle jusques au nord à la terre ferme.» Cet étroit passage porte
encore aujourd'hui, comme l'île, le nom de Monts-Déserts (Mount Desert
narrows).
Je l'ay nommée l'isle des Monts-deserts59. La hauteur est par les 44 degrez
& demy de latitude.
Note 59: (retour)
Suivant le P. Biard (Relation de la Nouvelle France, ch. XXIII), les sauvages
appelaient cette île Pemetiq, c'est-à-dire, d'après M. l'abbé Maurault, celle qui est
à la tête.
Le lendemain 6 du mois fismes deux lieux: & aperçeumes une fumée
dedans une ance qui estoit au pied des montaignes cy dessus: & vismes
deux canaux conduits par des sauvages, qui nous vindrent recognoistre à la
portée du mousquet. J'envoyé les deux nostres dans un canau pour les
asseurer de nostre amitié. La crainte qu'ils eurent de nous les fit retourner. Le lendemain matin ils revindrent au bort de nostre barque, &
parlementerent avec nos sauvages. Je leur fis donner du biscuit, petum, &
quelques autres petites bagatelles. Ces sauvages estoient venus à la chasse
des Castors & à la pesches du poisson, duquel ils nous donnèrent. Ayant fait
alliance avec eux, ils nous guidèrent en leur riviere de Peimtegoüet60 ainsi
d'eux appelée, où il nous dirent qu'estoit leur Capitaine nommé Bessabez 61
chef d'icelle. Je croy que ceste riviere est celle que plusieurs pilottes &
Historiens appellent Norembegue 62: & que la plus part ont escript estre
grande & spacieuse, avec quantité d'isles: & son entrée par la hauteur de
43° & 43° & demy: & d'autres par les 44 degrez, plus ou moins de latitude.
Pour la declinaison, je n'en ay leu ny ouy parler à personne. On descrit aussi
qu'il y a une grande ville fort peuplée de sauvages adroits & habilles, ayans
du fil de cotton. Je m'asseure que la pluspart de ceux qui en font mention ne
l'ont veue, & en parlent pour l'avoir ouy dire à gens qui n'en sçavoyent pas
plus qu'eux. Je croy bien qu'il y en a qui ont peu en avoir veu l'embouchure,
à cause qu'en effet il y a quantité d'isles, & qu'elle est par la hauteur de 44
degrez de latitude en son entrée, comme ils disent: Mais qu'aucun y ait
jamais entré il n'y a point d'apparence: car ils l'eussent descripte d'une autre
façon, afin d'oster beaucoup de gens de ceste doute. Je diray donc au vray
ce que j'en ay reconeu & veu depuis le commencement jusques où j'ay esté.
Note 60: (retour)
Ce mot, tel que l'écrit ici Champlain, semble venir de Pemetigouek (ceux de
Pemetiq). Cependant, suivant M. l'abbé Maurault, Pentagouet n'est autre chose
que Pontegouit, qui signifie endroit d'une, rivière où il y a des rapides. Les
Anglais ont toujours de préférence désigné cette rivière sous le nom de
Pénobscot (Penabobsket, là où la terre est couverte de pierre. Hist. des
Abenaquis, p. 5).
Note 61: (retour)
Le P. Biard dit qu'il était sagamo de Kadesquit. (Relation de la Nouvelle France,
ch. XXXIV.)
Note 62: (retour)
Malgré le respect que nous avons pour Champlain et pour un grand nombre
d'auteurs qui semblent avoir adopté son opinion, nous osons croire que la grande
rivière de Norembegue n'est autre chose que la baie Française, aujourd'hui la
baie de Fundy. Pour ne point parler de Thévet ni de Belleforest, qui sont fort peu
explicites sur ce point, qu'il nous suffise de citer le témoignage de Jean
Alphonse, dont l'exactitude est étonnante pour l'époque où il vivait: «Je dictz que
le cap de sainct Jehan, dict Cap à Breton, & le cap de la Franciscane, sont
nordest & surouest, & prennent un quart de l'est & ouest, & y a en la route cent
quarente lieues, & icy faict ung cap appellé le cap de Norembegue... Ladicte
coste est toute sableuse, terre basse, sans nulle montaigne. Au delà du cap de
Norembegue, descend la riviere dudict Norembegue, environ vingt & cinq lieues
du cap» (c'est précisément la largeur de l'Acadie). «La dicte riviere est large de
plus de quarente lieues de latitude en son entrée, & va ceste largeur au dedans
bien trente ou quarente lieues...» Il est évident que Jean Alphonse décrit ici la
côte sud-est de l'Acadie (qu'il appelle Franciscane), le cap de Sable et la baie de
Fundy, qui a réellement une embouchure de près de quarante lieues si l'on
compte depuis le cap de Sable ou Norembègue jusques vers la sortie du
Pénobscot.
Premièrement en son entrée il y a plusieurs isles esloignées de la terre ferme
10 ou 12 lieues qui sont par la hauteur de 44 degrez de latitude, & 18 degrez
& 40 minutes de declinaison de la guide-ayment. L'isle des Monts-deserts
fait une des pointes de l'emboucheure, tirant à l'est: & l'autre est une terre
basse appelée des sauvages Bedabedec, qui est à l'ouest d'icelle, distantes
l'un de l'autre neuf ou dix lieues. Et presque au milieu à la mer y a une autre
isle fort haute & remarquable, laquelle pour ceste raison j'ay nommée l'isle
haute. Tout autour il y en a un nombre infini de plusieurs grandeurs &
largeurs: mais la plus grande est celle des Monts-deserts. La pesche du
poisson de diverses sortes y est fort bonne: comme aussi la chasse du gibier.
A quelques deux ou trois lieues de la poincte de Bedabedec, rengeant la
grande terre au nort, qui va dedans icelle riviere, ce sont terres fort hautes
qui paroissent à la mer en beau temps 12 à 15 lieues. Venant au su de l'isle
haute, en la rengeant comme d'un quart de lieue où il y a quelques battures
qui sont hors de l'eau, mettant le cap à l'ouest jusques à ce que l'on ouvre
toutes les montaignes qui sont au nort d'icelle isle, vous vous pouvez
asseurer qu'en voyant les huict ou neuf decouppées de l'isle des Monts-
deserts & celle de Bedabedec, l'on sera le travers de la riviere de
Norembegue: & pour entrer dedans il faut mettre le cap au nort, qui est sur
les plus hautes montaignes dudict Bedabedec: & ne verrez aucunes isles
devant vous: & pouvez entrer seurement y ayant assez d'eau, bien que
voyez quantité de brisans, isles & rochers à l'est & ouest de vous. Il faut les
esviter la sonde en la main pour plus grande seureté: Et croy à ce que j'en ay
peu juger, que l'on ne peut entrer dedans icelle riviere par autre endroict,
sinon avec des petits vaisseaux ou chalouppes: Car comme j'ay dit cy-
dessus la quantité des isles, rochers, basses, bancs & brisans y sont de
toutes parts en sorte que c'est chose estrange à voir.
Or pour revenir à la continuation de nostre routte: Entrant dans la riviere il
y a de belles isles, qui sont fort aggreables, avec de belles prairies. Nous
fusmes jusques à un lieu où les sauvages nous guidèrent, qui n'a pas plus de
demy quart de lieue de large: Et à quelques deux cens pas de la terre de
l'ouest y a un rocher à fleur d'eau, qui est dangereux. De là à l'isle haute y a
quinze lieues. Et depuis ce lieu estroict, (qui est la moindre largeur que nous
eussions trouvée,) après avoir faict quelque 7 ou 8 lieues, nous
rencontrasmes une petite riviere, où auprès il fallut mouiller l'ancre: d'autant
que devant nous y vismes quantité de rochers qui descouvrent de basse mer:
& aussi que quand eussions voulu passer, plus avant nous n'eussions pas
peu faire demye lieue: à cause d'un sault d'eau qu'il y a, qui vient en talus de
quelque 7 à 8 pieds, que je vis allant dedans un canau avec les sauvages que
nous avions: & n'y trouvasmes de l'eau que pour un canau: Mais passé le
sault, qui a quelques deux cens pas de large, la riviere est belle, & continue
jusques au lieu où nous avions mouillé l'ancre. Je mis pied à terre pour veoir
le païs: & allant à la chasse je le trouvé fort plaisant & aggreable en ce que
j'y fis de chemin. Il semble que les chesnes qui y sont ayent esté plantez par
plaisir. J'y vis peu de sapins, mais bien quelques pins à un costé de la
riviere: Tous chesnes à l'autre: & quelques bois taillis qui s'estendent fort
avant dans les terres. Et diray que depuis l'entrée où nous fusmes, qui sont
environ 25 lieux, nous ne vismes aucune ville ny village, ny apparence d'y
en avoir eu: mais bien une ou deux cabannes de sauvages où il n'y avoit
personne, lesquelles estoient faites de mesme façon que celles des
Souriquois couvertes d'escorce d'arbres: Et à ce qu'avons peu juger il y a
peu de sauvages en icelle riviere qu'on appele aussi Etechemins. Ils n'y
viennent non plus qu'aux isles, que quelques mois en esté durant la pesche
du poisson & chasse du gibier, qui y est en quantité. Ce sont gens qui n'ont
point de retraicte arrestée à ce que j'ay recogneu & apris d'eux: car ils
yvernent tantost en un lieu & tantost à un autre, où ils voient que la chasse
des bestes est meilleure, dont ils vivent quand la necessité les presse, sans
mettre rien en reserve pour subvenir aux disettes qui sont grandes
quelquesfois.
Or il faut de necessité que ceste riviere soit celle de Norembegue: car passé
icelle jusques au 41e degré que nous avons costoyé, il n'y en a point d'autre
sur les hauteurs cy dessus dictes, que celle de Quinibequy, qui est presque
en mesme hauteur, mais non de grande estendue. D'autre part il ne peut y en avoir qui entrent avant dans les terres: d'autant que la grande riviere saint
Laurens costoye la coste d'Accadie & de Norembegue, où il n'y a pas plus
de l'une à l'autre par terre de 45 lieues, ou 60 au plus large, comme il se
pourra veoir par ma carte Géographique.
Or je laisseray ce discours pour retourner aux sauvages qui m'avoient
conduit aux saults de la riviere de Norembegue, lesquels furent advertir
Bessabez leur chef, & d'autres sauvages, qui allèrent en une autre petite
riviere advertir aussi le leur, nommé Cabahis, & lui donner advis de nostre
arrivée.
Le 16 du mois il vint à nous quelque trente sauvages sur l'asseurance que
leur donnèrent ceux qui nous avoient servy de guide. Vint aussi ledict
Bessabez nous trouver ce mesme jour avec six canaux. Aussi tost que les
sauvages qui estoient à terre le virent arriver, ils se mirent tous à chanter,
dancer & sauter, jusques à ce qu'il eut mis pied à terre: puis après s'assirent
tous en rond contre terre, suivant leur coustume lors qu'ils veulent faire
quelque harangue ou festin. Cabahis l'autre chef peu après arriva aussi avec
vingt ou trente de ses compagnons, qui se retirent apart, & se rejouirent fort
de nous veoir: d'autant que c'estoit la première fois qu'ils avoient veu des
Chrestiens. Quelque temps après je fus à terre avec deux de mes
compagnons & deux de nos sauvages, qui nous servoient de truchement: &
donné charge à ceux de nostre barque d'approcher prés des sauvages, &
tenir leurs armes prestes pour faire leur devoir s'ils aperçevoient quelque
esmotion de ces peuples contre nous. Bessabez nous voyant à terre nous fit
asseoir, & commença à petuner avec ses compagnons, comme ils font
ordinairement auparavant que faire leurs discours. Ils nous firent present de
venaison & de gibier.
Je dy à nostre truchement, qu'il dist à nos sauvages qu'ils fissent entendre à
Bessabez, Cabahis & à leurs compagnons, que le sieur de Mons m'avoit
envoyé par devers eux pour les voir & leur pays aussi: & qu'il vouloit les
tenir en amitié, & les mettre d'accord avec les Souriquois & Canadiens leurs
ennemis: Et d'avantage qu'il desiroit habiter leur terre, & leur montrer à la
cultiver, afin qu'ils ne trainassent plus une vie si miserable qu'ils faisoient,
& quelques autres propos à ce subjet. Ce que nos sauvages leur firent
entendre, dont ils demonstrerent estre fort contens, disant qu'il ne leur pouvoit arriver plus grand bien que d'avoir nostre amitié: & desiroyent que
l'on habitast leur terre, & vivre en paix avec leur ennemis: afin qu'à
l'advenir ils allassent à la chasse aux Castors plus qu'ils n'avoient jamais
faict, pour nous en faire part, en les accommodant de choses necessaires
pour leur usage. Apres qu'il eut achevé sa harangue, je leur fis present de
haches, patinostres, bonnets, cousteaux & autres petites jolivetés: aprez
nous nous separasmes les uns des autres. Tout le reste de ce jour, & la nuict
suivante, ils ne firent que dancer, chanter & faire bonne chère, attendans le
jour auquel nous trectasmes quelque nombre de Castors: & aprez chacun
s'en retourna, Bessabez avec ses compagnons de son costé, & nous du
nostre, fort satisfaits d'avoir eu cognoissance de ces peuples.
Le 17 du mois je prins la hauteur, & trouvay 45 degrez & 25. minuttes de
latitude: Ce faict nous partismes pour aller à une autre riviere appelée
Quinibequy, distante de ce lieu de trente cinq lieux, & prés de 20 de
Bedabedec63. Ceste nation de sauvages de Quinibequy s'appelle
Etechemins64, aussi bien que ceux de Norembegue.
Note 63: (retour)
Quoique cette phrase donne à entendre que Champlain quitte la rivière de
Pénobscot, ce jour-là même, 17 de septembre, il est certain que ce n'est pas ce
qu'il a voulu dire. Rendu au point où il prend hauteur, c'est-à-dire, à vingt-cinq
ou trente lieues de l'embouchure de cette rivière, suivant son calcul; ayant bien
constaté qu'il n'y avait pas même de trace d'aucune ville ou habitation
considérable, l'auteur considère l'exploration de cette rivière comme finie, et part
pour venir rejoindre la barque, qui était à l'ancré à une quinzaine de lieues de
l'embouchure, et continuer ensuite le voyage de découverte. La preuve qu'il ne
part pas directement pour le Kénébec, c'est que, trois jours après, le 20 du mois,
on en est encore à ranger la côte de l'ouest, et à passer les montagnes de
Bedabedec, ou hauteurs de Pénobscot, où l'on mouille l'ancre, pour reconnaître,
le même jour, l'entrée de la rivière.
Note 64: (retour)
C'est sans doute cette phrase qui a fait dire au P. F. Martin (Appendice de sa trad.
du P. Bressani) que Champlain donne au Kénébec le nom de rivière des
Etchemins. Cependant notre auteur, comme on le voit, dit seulement que les
sauvages du Kénébec étaient des Etchemins, comme ceux de Pentagouet ou
Pénobscot. Et ici Champlain est d'accord avec le P. Biard, qui, dans le
dénombrement approximatif qu'il fait des nations sauvages dont il avait
connaissance, assigne aux Eteminquois ou Etchemins toute la côte comprise
entre le pays des Souriquois et Chouacouet, «J'ay trouvé, dit-il, par la relation
des Sauvages mesmes, que dans l'enclos de la grande riviere, dés les terres
neuves jusques à Chouacoët, on ne sauroit trouver plus de neuf à dix milles
ames... Tous les Souriquois 3000 ou 3500. Les Eteminquois jusques à Pentegoët,
2500; dés Pentegoët jusques à Kinibequi, & de Kinibequi jusques à Chouacoët,
3000.» (Relat. de la Nouv. Fr., ch. VI.) Lescarbot prétend, il est vrai, que «depuis
Kinibeki, jusques à Malebarre, & plus outre, ilz s'appellent Armouchiquois» (liv.
IV, ch. VII); mais les témoignages de Champlain et du P. Biard semblent avoir
plus de poids, puisque ces auteurs ont visité eux-mêmes les lieux et les nations
dont ils parlent.
Le 18 du mois nous passames prés d'une petite riviere où estoit Cabahis, qui
vint avec nous dedans nostre barque quelque douze lieues: Et luy ayant
demandé d'où venoit la riviere de Norembegue, il me dit qu'elle passé le
sault dont j'ay faict cy dessus mention, & que faisant quelque chemin en
icelle on entroit dans un lac par où ils vont à la riviere de S. Croix, d'où ils
vont quelque peu par terre, puis entrent dans la riviere des Etechemins. Plus
au lac descent une autre riviere par où ils vont quelques jours, en après
entrent en un autre lac, & passent par le millieu, puis estans parvenus au
bout, ils font encore quelque chemin par terre, après entrent dans une autre
petite riviere 65 qui vient se descharger à une lieue de Québec, qui est sur le
grand fleuve S. Laurens. Tous ces peuples de Norembegue sont fort
basannez, habillez de peaux de castors & autres fourrures, comme les
sauvages Cannadiens & Souriquois: & ont mesme façon de vivre.
Note 65: (retour)
Comme on le voit, c'est précisément parce que les Etchemins suivaient cette
rivière pour venir à Québec, qu'on l'a appelée rivière des Etchemins.
Le 20 du mois rangeasmes la coste de l'ouest, & passâmes les montaignes
de Bedabedec, où nous mouillasmes l'ancre: Et le mesme jour
recogneusmes l'entrée de la riviere, où il peut aborder de grands vaisseaux:
mais dedans il y a quelques battures qu'il faut esviter la sonde en la main.
Nos sauvages nous quittèrent, d'autant qu'ils ne vollurent venir à
Quinibequy: parceque les sauvages du lieu leur sont grands ennemis 66.
Nous fismes quelque 8 lieux rangeant la coste de l'ouest jusques à une isle
distante de Quinibequy 10 lieux, où fusmes contraincts de relascher pour le
mauvais temps & vent contraire. En une partye du chemin que nous fimes
nous passames par une quantité d'isles & brisans qui jettent à la mer
quelques lieues fort dangereux. Et voyant que le mauvais temps nous
contrarioit si fort, nous ne passâmes pas plus outre que trois ou 4 lieues.
Toutes ces isles & terres sont remplies de quantité de pareil bois que j'ay dit cy dessus aux autres costes. Et considerant le peu de vivres que nous