Oeuvres de Champlain
LES VOYAGES FAITS AU GRAND FLEUVE SAINCT LAURENS PAR LE sieur de Champlain Capitaine ordinaire pour le Roy en la marine, depuis l'année 1608. jusques en 1612.
LES VOYAGES
FAITS AU GRAND FLEUVE
SAINCT LAURENS PAR LE
sieur de Champlain Capitaine ordinaire
pour le Roy en la marine, depuis
l'année 1608. jusques en 1612.
LIVRE SECOND.
Resolution du sieur de Mons pour faire les descouvertures par dedans les
terres; sa commission, & enfrainte d'icelle par des Basques qui
désarmèrent le vaisseau de Pont-gravé; & l'accort qu'ils firent après entre
eux.
CHAPITRE I.
stant de retour en France après avoir sejourné trois ans au pays de la
nouvelle France, je fus trouver le sieur de Mons, auquel je recitay les choses
les plus singulieres que j'y eusse veues depuis son partement, & luy donnay
la carte & plan des costes & ports les plus remarquables qui y soient.
Quelque temps après ledit sieur de Mons se delibera de continuer ses
dessins, & parachever de descouvrir dans les terres par le grand fleuve S.
Laurens, où j'avois esté par le commandement du feu Roy HENRY LE
GRAND en l'an 1603. quelque 180 lieues, commençant par la hauteur 48
degrez deux tiers de latitude, qui est Gaspé entrée dudit fleuve jusques au grand saut, qui est sur la hauteur de 45 degrez & quelques minuttes de
latitude, où finist nostre descouverture, & où les batteaux ne pouvoient
passer à nostre jugement pour lors: d'autant que nous ne l'avions pas bien
recogneue comme depuis nous avons fait.
Or après que par plusieurs fois le sieur de Mons m'eust discouru de son
intention touchant les descouvertures, print resolution de continuer une si
genereuse, & vertueuse entreprinse, quelques peines & travaux qu'il y eust
eu par le passé. Il m'honora de sa lieutenance pour le voyage: & pour cest
effect fit equipper deux vaisseaux, où en l'un commandoit du Pont-gravé,
qui estoit député pour les negotiations, avec les sauvages du pays, &
ramener avec luy les vaisseaux: & moy pour hyverner audict pays.
Le sieur de Mons pour en supporter la despence obtint lettres de sa Majesté
pour un an, où il estoit interdict à toutes personnes de ne trafficquer de
pelleterie avec les sauvages, sur les peines portées par la commission qui
ensuit.
«HENRY PAR LA GRACE DE DIEU ROY DE FRANCE ET DE
NAVARRE, A nos amez & féaux Conseillers, les officiers de nostre
Admirauté de Normandie, Bretaigne & Guienne, Baillifs, Seneschaux,
Prevosts, Juges ou leurs Lieutenans, & à chacun d'eux endroict soy, en
l'estendue de leurs ressorts, Jurisdictions & destroits, Salut: Sur l'advis qui
nous a esté donné par ceux qui sont venus de la nouvelle France, de la
bonté, fertilité des terres dudit pays, & que les peuples d'iceluy sont
disposez à recevoir la cognoissance de Dieu, Nous avons resolu de faire
continuer l'habitation qui avoit esté cy devant commencée audit pays, à fin
que nos subjects y puissent aller librement trafficquer. Et sur l'offre que le
sieur de Monts Gentil-homme ordinaire de nostre chambre, & nostre
Lieutenant General audit pays, nous aurait proposée de faire ladite
habitation, en luy donnant quelque moyen & commodité d'en supporter la
despence: Nous avons eu aggreable de luy promettre & asseurer qu'il ne
serait permis à aucuns de nos subjects qu'à luy de trafficquer de pelleteries
& autres marchandises, durant le temps d'un an seulement, és terres, pays,
ports, rivieres & advenues de l'estendue de sa charge: Ce que voulons avoir
lieu. Nous pour ces causes & autres considerations, à ce nous mouvans,
vous mandons & ordonnons que vous ayez chacun de vous en l'estendue de vos pouvoirs, jurisdictions & destroicts, à faire de nostre part, comme nous
faisons tres-expressement inhibitions & deffences à tous marchands,
maistres & Capitaines de navires, matelots, & autres nos subjects, de
quelque qualité & condition qu'ils soient, d'equipper aucuns vaisseaux, &
en iceux aller ou envoyer faire traffic, ou trocque de Pelleteries, & autres
choses avec les Sauvages de la nouvelle France, fréquenter, negotier, &
communiquer durant ledit temps d'un an en l'estendue du pouvoir dudit
sieur de Monts, à peine de desobeyssance, de confiscation entière de leurs
vaisseaux, vivres, armes, & marchandises, au proffit dudit sieur de Monts &
pour asseurance de la punition de leur desobeissance: Vous permettrez,
comme nous avons permis & permettons audict sieur de Monts ou ses
lieutenans, de saisir, appréhender, & arrester tous les contrevenans à nostre
présente deffence & ordonnance, & leurs vaisseaux, marchandises, armes,
vivres, & vituailles, pour les amener y remettre és mains de la Justice, &
estre procedé, tant contre les personnes que contre les biens des
desobeyssans, ainsi qu'il appartiendra. Ce que nous voulons, & vous
mandons faire incontinent lire & publier par tous les lieux & endroicts
publics de vosdits pouvoirs & jurisdictions, où vous jugerez, besoin estre,
par le premier nostre Huissier ou Sergent sur ce requis, en vertu de ces
presentes, ou coppie d'icelles, deuement collationnées pour une fois
seulement, par l'un de nos amez & féaux Conseillers, Notaires &
Secrétaires, ausquelles voulons foy estre adjoustée comme au present
original, afin qu'aucuns de nosdits subjects n'en prétendent cause
d'ignorance, ains que chacun obeysse & se conforme sur ce à nostre
volonté. Mandons en outre à tous Capitaines de navires, maistres d'iceux,
contre-maistres, matelots, & autres estans dans vaisseaux ou navires au
port & havres dudit pays, de permettre, comme nous avons permis audit
sieur de Monts, & autres ayant pouvoir & charge de luy, de visiter dans
leursdits vaisseaux qui auront traicté de laditte Pelleterie, aprés que les
presentes deffences leur auront esté signifiées. Nous voulons qu'à la
requeste dudit sieur de Monts, ses lieutenans, & autres ayans charge, vous
procédiez contre les desobeyssans & contrevenans, ainsi qu'il appartiendra:
De ce faire vous donnons pouvoir, authorité, commission, & mandement
special, nonobstant l'Arrest de nostre Conseil du 17e jour de Juillet dernier,
clameur de haro, chartre normande, prise à-partie, oppositions, ou
appellations quelsconques: Pour lesquelles, & sans prejudice d'icelles, ne
voulons estre differé, & dont si aucune interviennent, nous en avons retenu & reservé à nous & à nostre Conseil la cognoissance, privativement à tous
autres juges, & icelle interdite & défendue à toutes nos Cours & Juges: Car
tel est nostre plaisir. Donné a Paris le septiesme jour de Janvier l'an de
grâce, mil six cents huict. Et de nostre règne le dix-neufiesme. Signé,
HENRY. Et plus bas. Par le Roy, Delomenie.
Et seellé sur simple queue du grand seel de cire jaulne,
Collationné à l'original par moy Conseiller, Notaire & Secrétaire du Roy.»
Je fus à Honnefleur pour m'embarquer, où je trouvay le vaisseau de
Pontgravé prest, qui partit du port, le 5 d'Avril; & moy le 13 & arrivay sur
le grand banc le 15 de May, par la hauteur de 45 degrez & un quart de
latitude, & le 26 eusmes cognoissance du cap saincte Marie, qui est par la
hauteur de 46 degrez trois quarts 185 de latitude, tenant à l'isle de
terreneufve. Le 27 du mois eusmes la veue du cap sainct Laurens tenant à la
terre du cap Breton & isle de sainct Paul, distante du cap de saincte Marie
83 lieues. Le 30 du mois eusmes cognoissance de l'isle percée, & de Gaspé
qui est soubs la hauteur de 48 degrez deux tiers de latitude, distant du cap
de sainct Laurens, 70 à 75 lieues.
Note 185: (retour)
46° 51'.
Le 3 de Juin arrivasmes devant Tadoussac 186, distant de Gaspé 80 ou 90
lieues, & mouillasmes l'ancre à la radde du port 187 de Tadoussac, qui est à
une lieue du port, lequel est comme une ance à l'entrée de la riviere du
Saguenay, où il y a une marée fort estrange pour sa vistesse, où
quelquesfois il vient des vents impétueux qui ameinent de grandes
froidures. L'on tient que ceste riviere a quelque 45 ou 50 lieues du port de
Tadoussac jusques au premier saut, qui vient du Nort Norouest. Ce port est
petit, & n'y pourroit que quelque 20 vaisseaux: Il y a de l'eau assez, & est à
l'abry de la riviere de Saguenay & d'une petite isle de rochers qui est
presque coupée de la mer.
Note 186: (retour)
Ce que l'auteur dit ici de Tadoussac, est emprunté presque mot pour mot au
Voyage de 1603, p. 4-22.
Note 187: (retour)
La rade du port de Tadoussac est le mouillage du Moulin-Baude.
Le reste sont montaignes hautes eslevées, où il y a peu de terre, sinon
rochers & sables remplis de bois, comme sappins & bouleaux 188. Il y a un
petit estanc proche du port renfermé de montagnes couvertes de bois. A
l'entrée y a deux pointes l'une du costé du Surouest, contenant prés d'une
lieue en la mer, qui s'appelle la pointe sainct Matthieu, ou autrement aux
Allouettes, & l'autre du costé du Nordouest contenant demy quart de lieue,
qui s'appele la pointe de tous les Diables 189, pour le grand danger qu'il y a.
Les vents du Su Suest frappent dans le port, qui ne sont point à craindre:
mais bien celuy du Saguenay. Les deux pointes cy dessus nommées
assechent de basse mer: nostre vaisseau ne peust entrer dans le port pour
n'avoir le vent & marée propre. Je fis aussitost mettre nostre basteau hors du
vaisseau pour aller au port voir si Pont-gravé estoit arrivé. Comme j'estois
en chemin, je rencontray une chalouppe & le pilotte de Pont-gravé & un
Basque, qui me venoit advertir de ce qui leur estoit survenu pour avoir
voulu faire quelques deffences aux vaisseaux Basques de ne traicter suivant
la commission que le sieur de Mons avoit obtenue de sa majesté, Qu'aucuns
vaisseaux ne pourroient traicter sans la permission du sieur de Monts,
comme il estoit porté par icelle.
Note 188: (retour)
L'auteur avait dit, en 1603, «pins, cyprez, sapins & quelques manières d'arbres de
peu.» Il semble avoir reconnu que ce qu'il appelait cyprès n'en était pas
réellement.
Note 189: (retour)
Aujourd'hui la pointe aux Vaches. Voir 1603, note 2 de la page 6.
Et que nonobstant les significations que peust faire Pont-gravé de la part de
sa Majesté, ils ne laissoient de traicter la force en la main, & qu'ils s'estoient
mis en armes & se maintenoient si bien dans leur vaisseau, que faisant jouer
touts leurs canons sur celuy de Pont-gravé, & tirant force coups de
mousquets, il fut fort blessé, & trois des siens, dont il y en eust un qui en
mourut, sans que le Pont fit aucune resistance: Car dés la première salve de
mousquets qu'ils tirèrent il fut abbatu par terre. Les Basques vindrent à bort
du vaisseau & enleverent tout le canon & les armes qui estoient dedans, disans qu'ils traicteroient nonobstant les deffences du Roy, & que quand ils
seroient prés de partir pour aller en France il luy rendroient son canon &
son amonition, & que ce qu'ils en faisoient estoit pour estre en seureté.
Entendant toutes ces nouvelles, cela me fascha fort, pour le commencement
d'une affaire, dont nous nous fussions bien passez.
Or après avoir ouy du pilotte toutes ces choses je luy demanday qu'estoit
venu faire le Basque au bort de nostre vaisseau, il me dit qu'il venoit à moy
de la part de leur maistre appelé Darache, & de ses compagnons, pour tirer
asseurance de moy, Que je ne leur ferois aucun desplaisir, lors que nostre
vaisseau seroit dans le port.
Je fis responce que je ne le pouvois faire, que premier je n'eusse veu le
Pont. Le Basque dit que si j'avois affaire de tout ce qui despendoit de leur
puissance qu'ils m'en assisteroient. Ce qui leur faisoit tenir ce langage,
n'estoit que la cognoissance qu'ils avoient d'avoir failly comme ils
confessoient, & la crainte qu'on ne leur laissast faire la pesche de balene.
Après avoir assez parlé je fus à terre voir le Pont pour prendre délibération
de ce qu'aurions affaire, & le trouvay fort mal. Il me conta particulièrement
tout ce qui s'estoit passé. Nous considerasmes que ne pouvions entrer audit
port que par force, & que l'habitation ne fut pardue pour cette année, de
sorte que nous advisasmes pour le mieux, (afin d'une juste cause n'en faire
une mauvaise & ainsi se ruiner) qu'il failloit leur donner asseurance de ma
part tant que je serois là & que le Pont n'entreprendroit aucune chose contre
eux, mais qu'en France la justice se feroit & vuideroit le différent qu'ils
avoient entr'eux.
Darache maistre du vaisseau me pria d'aller à son bort, où il me fit bonne
réception. Après plusieurs discours je fis l'accord entre le Pont & luy, & luy
fis promettre qu'il n'entreprendroit aucune chose sur Pont-gravé ny au
prejudice du Roy & du sieur de Mons. Que s'ils faisoient le contraire je
tiendrois ma parole pour nulle: Ce qui fut accordé & signé d'un chacun.
En ce lieu y avoit nombre de sauvages qui y estoient venus pour la traicte
de pelleterie, plusieurs desquels vindrent à nostre vaisseau avec leurs
canots 190, qui sont de 8 ou 9 pas de long, & environ un pas, ou pas & demy
de large par le milieu, & vont en diminuant par les deux bouts. Il sont fort subjects à tourner si on ne les sçay bien gouverner, & sont faicts d'escorce