Oeuvres de Champlain
Chapitre X.
Desfaite des Yroquois au Lac Champlain.
Agrandissement (2985x1893x16) 1.33 Mo.
Desfaite des Yroquois au Lac Champlain.
A (1} Le fort des Yroquois.
B Les ennemis.
C Les Canots des ennemis faits d'escorce de chesne, qui
peuvent tenir
chacun 10, 15, & 18 hommes.
D. E. Deux chefs tués, & un blessé d'un coup d'arquebuse
par le sieur
de Champlain.
F (2) Le sieur de Champlain.
G (3) Deux Arquebusiers du sieur de Champlain.
H (4) Montaignets, Ochastaiguins, Algoumequins.
I Canots de nos sauvages aliés faits d'escorce de bouleau.
K (5) Les bois.
(1) Cette lettre manque dans le dessin.—(2) La lettre manque; mais il est facile de reconnaître Champlain posté seul entre les combattants.—(3) Cette lettre manque dans le dessin, mais on reconnaît aisément les deux arquebusiers sur la lisière du bois.—(4) La lettre H a été mise par inadvertance sur les canots des alliés, où il y a déjà la lettre I.—(5) Cette lettre, qui manque aussi, est facile à suppléer.
Retour de la bataille, & ce qui se passa par le chemin.
CHAPITRE X.
Aprés avoir fait quelque 8 lieues, sur le soir, ils prindrent un des
prisonniers, à qui ils firent une harangue des cruautez que luy & les siens
avoyent exercées en leur endroit, sans avoir eu aucun esgard, & qu'au semblable il devoit se resoudre d'en recevoir autant, & luy commandèrent
de chanter s'il avoit du courage, ce qu'il fit, mais avec un chant fort triste à
ouyr.
Cependant les nostres allumèrent un feu, & comme il fut bien embrasé ils
prindrent chacun un tizon, & faisoient brusler ce pauvre miserable peu à
peu pour luy faire souffrir plus de tourmens. Ils le laissoient quelques fois,
luy jettant de l'eau sur le dos: puis luy arrachèrent les ongles, & luy mirent
du feu sur les extremitez des doigts & de son membre. Après ils luy
escorcherent le haut de la teste, & luy firent dégoutter dessus certaine
gomme toute chaude: puis luy percèrent les bras prés des poignets, & avec
des bastons tiroyent les nerfs & les arrachoyent à force: & comme ils
voioyent qu'ils ne les pouvoyent avoir, ils les couppoyent. Ce pauvre
miserable jettoit des cris estranges, & me faisois pitié de le voir traitter de la
façon, toutesfois avec une telle constance, qu'on eust dit quelquesfois qu'il
ne sentoit presque point de mal. Ils me sollicitoyent fort de prendre du feu
pour faire de mesme eux. Je leur remonstrois que nous n'usions point de ces
cruautez, & que nous les faisions mourir tout d'un coup, & que s'ils
vouloyent que je luy donnasse un coup d'arquebuze, j'en serois content. Ils
dirent que non, & qu'il ne sentiroit point de mal. Je m'en allay d'avec eux
comme fasché de voir tant de cruautez qu'ils exercoient sur ce corps.
Comme ils virent que je n'en estois contant, ils m'appelèrent & me dirent
que je luy donnasse un coup d'arquebuse: ce que je fis, sans qu'il en vist
rien; & luy fis passer tous les tourmens qu'il devoit souffrir, d'un coup,
plustost que de le voir tyranniser. Après qu'il fut mort ils ne se contentèrent
pas, il luy ouvrirent le ventre, & jetterent ses entrailles dedans le lac: après
ils luy coupperent la teste, les bras & les jambes, qu'ils separerent d'un costé
& d'autre, & reserverent la peau de la teste, qu'ils avoient escorchée, comme
ils avoient fait de tous les autres qu'ils avoient tuez à la charge. Ils firent
encores une meschanceté, qui fut, de prendre le coeur qu'ils coupperent en
plusieurs pièces & le donnèrent à manger à un sien frère, & autres de ses
compagnons qui estoient prisonniers, lesquels le prindrent & le mirent en
leur bouche, mais ils ne le voulurent avaller: quelques sauvages
Algoumequins, qui les avoient en garde le firent recracher à aucuns, & le
jetterent dans l'eau. Voila comme ces peuples se gouvernent à l'endroit de
ceux qu'ils prennent en guerre: & mieux vaudroit pour eux mourir en
combatant, ou se faire tuer à la chaude, comme il y en a beaucoup qui font, plustost que de tomber entre les mains de leurs ennemis. Après ceste
exécution faite, nous nous mismes en chemin pour nous en retourner avec le
reste des prisonniers, qui alloient tousjours chantans, sans autre esperance
que celuy qui avoit esté ainsi mal traicté. Estans aux sauts de la riviere des
Yroquois les Algoumequins s'en retournèrent en leur pays, & aussi les
Ochatequins 271 avec une partie des prisonniers, fort contens de ce qui
s'estoit passé en la guerre, & de ce que librement j'estois allé avec eux.
Nous nous departismes donc comme cela, avec de grandes protestations
d'amitié, les uns & les autres, & me dirent si je ne desirois pas aller en leur
pays pour les asister tousjours comme freres: je leur promis.
Note 271: (retour)
Ochateguins, ou Hurons.
Je m'en revins avec les Montagnets. Après m'estre informé des prisonniers
de leurs pays, & de ce qu'il pouvoit y en avoir, nous ployames bagage pour
nous en revenir, ce qui fut avec telle diligence, que chacun jour nous
faisions 25 & 30 lieues dans leurs dicts canots, qui est l'ordinaire. Comme
nous fusmes à l'entrée de la riviere des Yroquois, il y eut quelques sauvages
qui songerent que leurs ennemis les poursuivoient: ce songe les fit aussitost
lever le siege, encores que celle nuit fut fort mauvaise à cause des vents &
de la pluye qu'il faisoit; & furent passer la nuit dedans de grands roseaux,
qui sont dans le lac sainct Pierre, jusqu'au lendemain, pour la crainte qu'ils
avoient de leurs ennemis. Deux jours après arrivasmes à nostre habitation,
où je leur fis donner du pain & quelques poix, & des patinostres, qu'ils me
demandèrent pour parer la teste de leurs ennemis, qui les portent pour faire
des resjouissances à leur arrivée. Le lendemain je feu avec eux dans leurs
canots à Tadoussac, pour voir leurs cérémonies. Aprochans de la terre, ils
prindrent chacun un baston, où au bout ils pendirent les testes de leurs
ennemis tués avec quelques patinostres, chantants les uns & les autres: &
comme ils en furent prests, les femmes se despouillerent toutes nues, & se
jetterent en l'eau, allant au devant des canots pour prendre les testes de leurs
ennemis qui estoient au bout de longs bastons devant leurs batteaux, pour
après les pendre à leur col comme si c'eust esté quelque chaîne precieuse, &
ainsi chanter & danser. Quelques jours après ils me rirent present d'une de
ces testes, comme chose bien precieuse, & d'une paire d'armes de leurs ennemis, pour les conserver, affin de les montrer au Roy: ce que je leur