Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 67 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre X.

Desfaite des Yroquois au Lac Champlain.

 

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Desfaite des Yroquois au Lac Champlain.

 

A (1} Le fort des Yroquois.

B Les ennemis.

C Les Canots des ennemis faits d'escorce de chesne, qui

peuvent tenir

chacun 10, 15, & 18 hommes.

D. E. Deux chefs tués, & un blessé d'un coup d'arquebuse

par le sieur

de Champlain.

F (2) Le sieur de Champlain.

G (3) Deux Arquebusiers du sieur de Champlain.

H (4) Montaignets, Ochastaiguins, Algoumequins.

I Canots de nos sauvages aliés faits d'escorce de bouleau.

K (5) Les bois.

 

(1) Cette lettre manque dans le dessin.—(2) La lettre manque; mais il est facile de reconnaître Champlain posté seul entre les combattants.—(3) Cette lettre manque dans le dessin, mais on reconnaît aisément les deux arquebusiers sur la lisière du bois.—(4) La lettre H a été mise par inadvertance sur les canots des alliés, où il y a déjà la lettre I.—(5) Cette lettre, qui manque aussi, est facile à suppléer.

 

Retour de la bataille, & ce qui se passa par le chemin.

 

CHAPITRE X.

 

Aprés avoir fait quelque 8 lieues, sur le soir, ils prindrent un des

prisonniers, à qui ils firent une harangue des cruautez que luy & les siens

avoyent exercées en leur endroit, sans avoir eu aucun esgard, & qu'au semblable il devoit se resoudre d'en recevoir autant, & luy commandèrent

de chanter s'il avoit du courage, ce qu'il fit, mais avec un chant fort triste à

ouyr.

 

Cependant les nostres allumèrent un feu, & comme il fut bien embrasé ils

prindrent chacun un tizon, & faisoient brusler ce pauvre miserable peu à

peu pour luy faire souffrir plus de tourmens. Ils le laissoient quelques fois,

luy jettant de l'eau sur le dos: puis luy arrachèrent les ongles, & luy mirent

du feu sur les extremitez des doigts & de son membre. Après ils luy

escorcherent le haut de la teste, & luy firent dégoutter dessus certaine

gomme toute chaude: puis luy percèrent les bras prés des poignets, & avec

des bastons tiroyent les nerfs & les arrachoyent à force: & comme ils

voioyent qu'ils ne les pouvoyent avoir, ils les couppoyent. Ce pauvre

miserable jettoit des cris estranges, & me faisois pitié de le voir traitter de la

façon, toutesfois avec une telle constance, qu'on eust dit quelquesfois qu'il

ne sentoit presque point de mal. Ils me sollicitoyent fort de prendre du feu

pour faire de mesme eux. Je leur remonstrois que nous n'usions point de ces

cruautez, & que nous les faisions mourir tout d'un coup, & que s'ils

vouloyent que je luy donnasse un coup d'arquebuze, j'en serois content. Ils

dirent que non, & qu'il ne sentiroit point de mal. Je m'en allay d'avec eux

comme fasché de voir tant de cruautez qu'ils exercoient sur ce corps.

Comme ils virent que je n'en estois contant, ils m'appelèrent & me dirent

que je luy donnasse un coup d'arquebuse: ce que je fis, sans qu'il en vist

rien; & luy fis passer tous les tourmens qu'il devoit souffrir, d'un coup,

plustost que de le voir tyranniser. Après qu'il fut mort ils ne se contentèrent

pas, il luy ouvrirent le ventre, & jetterent ses entrailles dedans le lac: après

ils luy coupperent la teste, les bras & les jambes, qu'ils separerent d'un costé

& d'autre, & reserverent la peau de la teste, qu'ils avoient escorchée, comme

ils avoient fait de tous les autres qu'ils avoient tuez à la charge. Ils firent

encores une meschanceté, qui fut, de prendre le coeur qu'ils coupperent en

plusieurs pièces & le donnèrent à manger à un sien frère, & autres de ses

compagnons qui estoient prisonniers, lesquels le prindrent & le mirent en

leur bouche, mais ils ne le voulurent avaller: quelques sauvages

Algoumequins, qui les avoient en garde le firent recracher à aucuns, & le

jetterent dans l'eau. Voila comme ces peuples se gouvernent à l'endroit de

ceux qu'ils prennent en guerre: & mieux vaudroit pour eux mourir en

combatant, ou se faire tuer à la chaude, comme il y en a beaucoup qui font, plustost que de tomber entre les mains de leurs ennemis. Après ceste

exécution faite, nous nous mismes en chemin pour nous en retourner avec le

reste des prisonniers, qui alloient tousjours chantans, sans autre esperance

que celuy qui avoit esté ainsi mal traicté. Estans aux sauts de la riviere des

Yroquois les Algoumequins s'en retournèrent en leur pays, & aussi les

Ochatequins 271 avec une partie des prisonniers, fort contens de ce qui

s'estoit passé en la guerre, & de ce que librement j'estois allé avec eux.

Nous nous departismes donc comme cela, avec de grandes protestations

d'amitié, les uns & les autres, & me dirent si je ne desirois pas aller en leur

pays pour les asister tousjours comme freres: je leur promis.

 

Note 271: (retour)

 

Ochateguins, ou Hurons.

 

Je m'en revins avec les Montagnets. Après m'estre informé des prisonniers

de leurs pays, & de ce qu'il pouvoit y en avoir, nous ployames bagage pour

nous en revenir, ce qui fut avec telle diligence, que chacun jour nous

faisions 25 & 30 lieues dans leurs dicts canots, qui est l'ordinaire. Comme

nous fusmes à l'entrée de la riviere des Yroquois, il y eut quelques sauvages

qui songerent que leurs ennemis les poursuivoient: ce songe les fit aussitost

lever le siege, encores que celle nuit fut fort mauvaise à cause des vents &

de la pluye qu'il faisoit; & furent passer la nuit dedans de grands roseaux,

qui sont dans le lac sainct Pierre, jusqu'au lendemain, pour la crainte qu'ils

avoient de leurs ennemis. Deux jours après arrivasmes à nostre habitation,

où je leur fis donner du pain & quelques poix, & des patinostres, qu'ils me

demandèrent pour parer la teste de leurs ennemis, qui les portent pour faire

des resjouissances à leur arrivée. Le lendemain je feu avec eux dans leurs

canots à Tadoussac, pour voir leurs cérémonies. Aprochans de la terre, ils

prindrent chacun un baston, où au bout ils pendirent les testes de leurs

ennemis tués avec quelques patinostres, chantants les uns & les autres: &

comme ils en furent prests, les femmes se despouillerent toutes nues, & se

jetterent en l'eau, allant au devant des canots pour prendre les testes de leurs

ennemis qui estoient au bout de longs bastons devant leurs batteaux, pour

après les pendre à leur col comme si c'eust esté quelque chaîne precieuse, &

ainsi chanter & danser. Quelques jours après ils me rirent present d'une de

ces testes, comme chose bien precieuse, & d'une paire d'armes de leurs ennemis, pour les conserver, affin de les montrer au Roy: ce que je leur