Oeuvres de Champlain
Chapitre XIII.
L'An 1611, je remenay mon Sauvage à ceux de sa nation, qui devoient
venir au grand Sault Sainct Louys, & retirer mon serviteur qu'ils avoient
pour ostage. Je partis de Québec le 20 283 de May, & arrivay audit grand
sault le 28, où je ne trouvay aucun des Sauvages, qui m'avoient promis d'y
estre au 20 dudit mois. Aussi tost je fus dans un meschant canot avec le
Sauvage que j'avois mené en France, & un de nos gens. Après avoir visité
d'un costé & d'autre, tant dans les bois, que le long du rivage, pour trouver
un lieu propre pour la scituation d'une habitation, & y préparer une place
pour y bastir, je cheminay 8 lieues par terre costoyant le grand sault par des
bois qui sont assez clairs, & fus jusques à un lac 284, où nostre Sauvage me
mena, où je consideray fort particulièrement le pays. Mais en tout ce que je
veis, je ne trouvay point de lieu plus propre qu'un petit endroit 285, qui est
jusques où les barques & chaloupes peuvent monter aisément, neantmoins
avec un grand vent, ou à la cirque, à cause du grand courant d'eau: car plus
haut que ledit lieu (qu'avons nommé la Place royale) à une lieue du Mont
royal, y a quantité de petits rochers & bases, qui sont fort dangereuses. Et
proche de ladite Place Royale y a une petite riviere 286, qui va assez avant
dans les terres, tout le long de laquelle y a plus de 60 arpents de terre
desertées qui sont comme prairies, où l'on pourroit semer des grains, & y
faire des jardinages. Autrefois des Sauvages y ont labouré, mais ils les ont
quittées pour les guerres ordinaires qu'ils y avoient. Il y a aussi grande
quantité d'autres belles prairies, pour nourrir tel nombre de bestail que l'on
voudra, & de toutes les sortes de bois qu'avons en nos forests de pardeça,
avec quantité de vignes, noyers, prunes, cerises, fraises, & autres sortes qui
sont très-bonnes à manger; entre autres une qui est fort excellente, qui a le
goust sucrain, tirant à celuy des plantaines (qui est un fruict des Indes) & est
aussi blanche que nege, & la fueille ressemblant aux orties, & rampe le long
des arbres & de la terre comme le lierre. La pesche du poisson y est fort
abondante, & de toutes les especes que nous avons en France, & de
beaucoup d'autres que nous n'avons point, qui sont très-bons: comme aussi
la chasse des oiseaux de différentes especes, & celle des cerfs, daims, chevreuls, caribous, lapins, loups cerviers, ours, castors, & autres petites
bestes qui y sont en telle quantité, que durant que nous fusmes audit sault,
nous n'en manquasmes aucunement.
Note 283: (retour)
On voit, par l'édition de 1613, que Champlain arrêta à Québec le 21, pour
étancher sa barque, et qu'il en repartit le même jour. (1613, p. 241, 242.)
Note 284: (retour)
Probablement celui des Deux-Montagnes.
Note 285: (retour)
C'est l'endroit même où se fixèrent, en 1642, les premiers habitants de Montréal,
près de ce qu'on a appelé depuis Pointe-à-Callières, ou Pointe-Callières.
Note 286: (retour)
La petite rivière Saint-Pierre.
Ayant donc recogneu fort particulièrement, & trouvé ce lieu un des plus
beaux qui fust en ceste riviere, je fis aussi tost couper & défricher le bois de
ladite place Royale, pour la rendre unie, & preste à y bastir, & peut-on faire
passer l'eau autour aisément, & en faire une petite isle, & s'y establir
comme l'on voudra.
Il y a un petit islet287 à 20 toises de ladite Place royale, qui a environ cent
pas de long, où l'on peut faire une bonne & forte habitation. Il y a aussi
quantité de prairies de très-bonne terre grasse à potier, tant pour brique, que
pour bastir, qui est une grande commodité. J'en fis accommoder une partie
288 , & y fis une muraille de quatre pieds d'espoisseur, & 3 à 4 de haut, & 10
toises de long, pour voir comme elle se conserveroit durant l'hyver quand
les eaux descendroient, qui à mon opinion ne sçauroit289 parvenir jusques à
ladite muraille, d'autant que le terroir est de 12 pieds eslevé dessus ladite
riviere, qui est assez haut. Au milieu du fleuve y a une isle d'environ trois
quarts de lieue de circuit, capable d'y bastir une bonne & forte ville, & l'ay
nommée l'isle de Saincte Heleine290. Ce sault descend en manière de lac, où
il y a deux ou trois isles, & de belles prairies.
Note 287: (retour)
Ce petit îlet, dans la carte du grand sault Saint-Louis, est indiqué par la lettre C,
et l'auteur ajoute, au bas: «où je fis faire une muraille de pierre.»
Note 288: (retour)
Ces mots «J'en fis accommoder une partie,» ont été remplacés, dans l'édition de
1640, par ceux-ci: «J'en fis faire un bon essay.» Comme il est très-probable que
cette correction n'est pas de Champlain, il est permis de douter qu'elle ait été
faite à propos: car elle change le sens d'une phrase qui, suivant nous, est
parfaitement intelligible, «J'en fis accommoder une partie,» c'est-à-dire, je fis
accommoder, ou préparer une partie de l'îlet, «& y fis une muraille,» etc.
Note 289: (retour)
L'édition de 1640 remplace ce mot par «pouvoit.»
Note 290: (retour)
Voir 1613, p. 245, note l.—Hist. de la Colonie française en Canada, I, p. 129,
130.
En attendant les Sauvages je fis faire deux jardins, l'un dans les prairies, &
l'autre au bois, que je fis deserter, & le deuxiesme jour de juin l'y semay
quelques graines, qui sortirent toutes en perfection, & en peu de temps, qui
demonstre la bonté de la terre.
Je me resolus d'envoyer Savignon nostre Sauvage avec un autre, pour aller
au devant de ceux de son pays, afin de les faire haster de venir & se
deliberent291 d'aller dans nostre canot, qu'ils doutoient, d'autant qu'il ne
valloit pas beaucoup.
Note 291: (retour)
L'édition de 1640 porte: «delibererent.»
Le 7e jour 292 293 je fus recognoistre une petite riviere par où vont
quelquefois les Sauvages à la guerre, qui se va rendre au sault de la riviere
des Hiroquois: elle est fort plaisante, y ayant plus de trois lieues de circuit
de prairies, & force terres, qui se peuvent labourer. Elle est à une lieue du
grand sault, & lieue & demie de la Place Royale.
Note 292: (retour)
Le 7 juin.
Note 293: (retour)
La rivière Saint-Lambert. Les prairies dont parle ici Champlain, nous font
connaître l'origine du nom de Laprairie, où passe cette rivière.
Le 9e jour nostre Sauvage arriva, qui fut quelque peu pardelà le lac 294, qui
a environ dix lieues de long, lequel j'avois veu auparavant, où il ne fit
rencontre d'aucune chose, & ne peurent passer plus loin à cause de leurd.
canot qui leur manqua, & furent contraints de s'en revenir. Ils nous
rapportèrent que passant le sault ils veirent une isle où il y avoit si grande
quantité de hérons, que l'air en estoit tout couvert. Il y eut un jeune homme
295 appellé Louys, qui estoit fort amateur de la chasse, lequel entendans cela
voulut y aller contenter sa curiosité, & pria fort instamment nostredit
sauvage de l'y mener: ce que le Sauvage luy accorda, avec un Capitaine
Sauvage Montagnet, fort gentil personnage, appelle Outetoucos. Dés le
matin ledit Louys fut appeller les deux Sauvages, pour s'en aller à ladite isle
des Hérons. Ils s'embarquèrent dans un canot, & y furent. Ceste isle est au
milieu du sault296, où ils prirent telle quantité de heronneaux, & autres
oiseaux qu'ils voulurent, & se r'embarquerent en leur canot. Outetoucos
contre la volonté de l'autre Sauvage, & de l'instance qu'il peut faire, voulut
passer par un endroit fort dangereux, où l'eau tomboit prés de trois pieds de
haut, disant que d'autres fois il y avoit passé, ce qui estoit faux. Il fut long
temps à débattre contre nostre Sauvage, qui le voulut mener du costé du sud
le long de la grand terre, par où le plus souvent ils ont accoustumé de
passer: ce que Outetoucos ne desira, disant qu'il n'y avoit point de danger.
Comme nostre Sauvage le veit opiniastre, il condescendit à sa volonté: mais
il luy dit qu'à tout le moins on deschargeast le canot d'une partie des oiseaux
qui estoient dedans, d'autant qu'il estoit trop chargé, ou qu'infailliblement ils
empliroient d'eau, & se perdroient: ce qu'il ne voulut faire, disant qu'il seroit
assez à temps s'ils voyoient qu'il y eust du péril pour eux. Ils se laisserent
donc tomber dans le courant.
Note 294: (retour)
Le lac des Deux-Montagnes a environ dix lieues dans sa plus grande longueur, et
c'est là que Champlain s'était rendu quelques jours auparavant. (Voir ci-dessus, p.
182.)
Note 295: (retour)
«Qui estoit au sieur de Mons.» (Édit. 1613.)
Note 296: (retour)
Voir 1613, p. 246, note 3.
Comme ils furent dans la cheutte du sault, ils en voulurent sortir, & jetter
leurs charges, mais il n'estoit plus temps, car la vistesse de l'eau les
maistrisoit ainsi qu'elle vouloit, & emplirent aussi tost dans les bouillons du
sault, qui leur faisoient faire mille tours haut & bas, & ne l'abandonnèrent
de long temps. En fin la roideur de l'eau les lassa de telle façon, que ce
pauvre Louys qui ne sçavoit aucunement nager, perdit tout jugement, & le
canot estant au fonds de l'eau, il fut contraint de l'abandonner; & revenant
au haut, les deux autres qui le tenoient tousjours ne veirent plus nostre
Louys, & ainsi mourut miserablement297.
Note 297: (retour)
Voir 1613, p. 247, note 2.
Estans sortis hors dudit sault, ledit Outetoucos estant nud, & se fiant en son
nager, abandonna le canot, pour gaigner la terre, si que l'eau y courant de
grande vistesse, il se noya: car il estoit si fatigué & rompu de la peine qu'il
avoit eue, qu'il estoit impossible qu'il se peust sauver.
Nostre Sauvage Savignon mieux advisé, tint tousjours fermement le canot,
jusques à ce qu'il fut dans un remoul, où le courant de l'eau l'avoit porté, &
sceut si bien faire, quelque peine & fatigue qu'il eust eue, qu'il vint tout
doucement à terre, où estant arrivé il jetta l'eau du canot, & s'en revint avec
grande apprehension qu'on ne se vengeast sur luy, comme ils font entr'eux,
& nous conta ces tristes nouvelles, qui nous apportèrent du desplaisir.
Le lendemain 298 je fus dans un autre canot audict sault avec le Sauvage, &
un autre de nos gens, pour voir l'endroit où ils s'estoient perdus, & aussi si
nous trouverions les corps. Je vous asseure que quand il me monstra le lieu,
les cheveux me herisserent en la teste, & m'estonnois comme les defuncts
avoient esté si hardis & hors de jugement de passer en un endroit si
effroyable, pouvans aller ailleurs: car il est impossible d'y passer, pour avoir
sept à huict cheuttes d'eau, qui descendent de degré en degré, le moindre de
trois pieds de haut, où il se faisoit un frein & bouillonnement estrange, &
une partie dudit sault estoit toute blanche d'escume, avec un bruit si grand,
que l'on eust dit que c'estoit un tonnerre, comme l'air retentissoit du bruit de
ces cataraques. Aprés avoir veu & consideré particulièrement ce lieu, & cherché le long du rivage lesdits corps, cependant qu'une chaloupe assez
légère estoit allée d'un autre costé, nous nous en revinsmes sans rien
trouver.
Note 298: (retour)
Vraisemblablement, le 11 juin.
Deux cents Sauvages ramènent le François qu'on leur avoit baillé &
remmenèrent leur Sauvage qui estoit retourné de France. Plusieurs
discours de part & d'autre.