Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 174 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Mon Reverend Pere,

R. P. Supérieur du Collège des Jesuites à Paris, & dattée du 22 Novembre

1629. comme il s'ensuit.

 

MON REVEREND PERE,

 

Pax Christi.

 

astigans castigavit me Dominus & morti non tradidit me, Chastiment

qui m'a esté d'autant plus sensible que le naufrage a esté accompagné

de la mort du R. P. Noyrot & de nostre frère Louys, deux hommes qui

devoient, ce me semble grandement servir à nostre Séminaire. Or

neantmoins puis que Dieu a disposé de la sorte, il nous faut chercher

nos contentemens dans ses sainctes volontez, hors desquelles il n'y eut

1289jamais esprit solide ny content, & se m'asseure que l'expérience aura

fait voir à vostre reverence que l'amertume de nos ressentiments

détrempée dans la douceur du bon plaisir de Dieu, auquel une ame

s'attache inseparablement, perd ou le tout, ou la meilleure partie de son

fiel. Si que s'il reste encore quelques souspirs pour les souffrances, ou

passées ou presentes, ce n'est que pour aspirer davantage vers le Ciel,

& perfectionner avec mérite ceste conformité dans laquelle l'ame a pris

resolution de passer le reste de ses jours; De quatre des nostres que

nous estions dans la barque, Dieu partageant à l'esgal, en a pris deux, a

laissé les deux autres. Ces deux bons Religieux très-bien disposez &

resignez à la mort, serviront de victime pour appaiser la colère de Dieu

justement jettée794 contre nous pour nos deffauts, & pour nous rendre

desormais sa bonté favorable au succeds du dessein entrepris.

 

Note 794: (retour)

 

Irritée.

 

Ce qui nous perdit fut un grand coup de vent de Suest, qui s'esleva lors

que nous estions à la rive des terres, vent si impétueux que quelque

soin & diligence que peust apporter nostre Pilote avec ses Matelots,

Quelques voeux & prières que nous peussions faire pour destourner ce

coup, jamais nous ne peusmes faire en sorte que nous n'allassions

heurter contre les rochers: ce fut le 26e jour d'après nostre départ, jour

de sainct Barthelemy795, environ sur les neuf heures du soir; De 24 que

nous estions dans la barque, dix seulement eschapperent, les autres

1290furent estouffez dans les eaux. Les deux nepveux du Père Noyrot

tindrent compagnie à leur oncle, leurs corps ont esté enterrez, entre

autres celuy du P. Noyrot & de nostre frère, des sept autres nous n'en

avons eu aucune nouvelles, quelque recherche que nous en ayons peu

faire. De vous dire comment le Père de Vieuxpont & moy avons

eschappé du naufrage, il me seroit bien difficille, & croy que Dieu seul

en a cognoissance, qui suivans les desseins de sa divine providence

nous a preservez, car pour mon regard ne jugeant pas dans les

apparences humaines qu'il me fust possible d'éviter ce danger, j'avois

pris resolution de me tenir dans la chambre du navire avec nostre frère

Louys, nous disposans tous deux à recevoir le coup de la mort, qui ne

pouvoit tarder plus de trois Merere, u lors que t'entendis qu'on

m'appelloit sur le haut du navire, je croyois que c'estoit quelqu'un qui

avoit affaire de mon secours, je montay en haut, & trouvay que c'estoit

le P. Noyrot qui me demandoit de rechef l'absolution: Après luy avoir

donnée, & chanté tous ensemble le Salve Regina, je fus contrainct de

demeurer en haut; car de descendre il n'y avoit plus de moyen, la mer

estoit si haute, & le vent si furieux, qu'en moins de rien le costé qui

panchoit sur le rocher fut mis en pièces, j'estois proche du P. Noirot

lors qu'un coup de mer vint si impetueusement donner contre le costé

sur lequel nous estions qui rompit tout, & me separa du P. Noyrot, de

la bouche duquel t'entendis ces dernières paroles, In manus ci tuas

Domine, etc. Pour moy de ce coup je me trouvay engagé entre quatre

1291pièces de bois, deux desquelles me donnerent si rudement contre la

poictrine, & les deux autres me briserent si fort le dos que je croyois

mourir auparavant que d'estre enveloppé des flots, mais voicy un autre

coup de mer qui me desengageant de ces bois m'enleva, & mon bonnet

& mes pantoufles, & mist le reste du navire tout à plat dans la mer: le

tombay heureusement sur une planche que je n'abandonnay point, de

rencontre elle estoit liée avec le reste du costé de ce navire. Nous voilà

doncques à la mercy des flots, qui ne nous espargnoient point: ains

s'eslevans je ne sçay combien de couldées au dessus de nous,

tomboient par après sur nos testes. Après avoir flotté longtemps de la

sorte dans l'obscurité de la nuict, qui estoit desja commencée,

regardant à l'entour de moy je m'apperceus que nous estions enfermez

d'espines & sur tout environnez & prest du costau qui sembloit une

isle, puis regardant un peu plus attentivement je contay six personnes

qui n'estoient pas fort esloignées de moy, deux desquels

m'appercevans, m'excitèrent à faire tous mes efforts pour m'approcher,

ce ne fut pas sans peine, car les coups que j'avois receus dans le débris

du vaisseau m'avoient fort affoiblis: le fis tant neantmoins, qu'avec mes

planches j'arrivay au lieu où ils estoient, & avec leur secours je me

trouvay assis sur le grand mast, qui tenoit encore ferme avec une partie

du vaisseau, je n'y fus pas long-temps car comme nous approchions

plus prés de ceste isle, nos Matelots se lancèrent bien-tost à terre, &

1292avec leur assistance tous ceux qui estoient sur le costé du navire y

furent bien tost après. Nous voilà donc sept de compagnie, je n'avois

bonnet ny souliers, ma soutane & habits estoient tous deschirez, & si

moulus de coups que je ne pouvois me soustenir, & de faict il fallut

qu'on me soustint pour aller jusques dans le bois, aussi avois-je receu

deux rudes coups aux deux jambes, mais sur tout à la dextre, dont je

me retiens encore, les mains fendues avec quelque contusion, la

hanche escorchée, la poitrine sur tout bort offencée, nous nous

retirasmes donc tous sept dans le bois, mouillez comme ceux qui

venoient d'estre trempez dans la mer: la première chose que nous

fismes fut de remercier Dieu de ce qu'il nous avoit preservez, & puis le

prier pour ceux qui pourroient estre morts. Cela faict pour nous

eschauffer nous nous couchasmes les uns proches des autres, la terre &

l'herbe qui avoient esté mouillez de la pluye du jour n'estoient encore

propre pour nous seicher, nous passasmes ainsi le reste de la nuict,

pendant laquelle le P. de Vieuxpont (qui grâces à Dieu n'estoit point

offencé) dormit fort bien. Le l'endemain si tost qu'il fut jour nous

allasmes recognoistre le lieu où nous estions, & trouvasmes que

c'estoit une isle de laquelle nous pouvions passer à la terre ferme, sur

le rivage nous trouvasmes forces choses que la mer y avoit jetté, j'y

trouvay deux pantoufles, un bonnet, un chappeau, une soutanne, &

plusieurs autres choses necessaires. Sur tout Dieu nous y envoya pour

vivres cinq bariques de vin, quelques dix pièces de lard, de l'huile, du 1293pain des fromages, & une harquebuse, & de la pouldre tout à propos

pour faire du feu. Après qu'on eut ainsi tout retiré, le jour de sainct

Louys796 tous s'employerent à faire le possible pour bastir une

chalouppe du desbris du vaisseau, avec laquelle nous irions rangeant la

coste chercher quelque navire de pescheurs: On se mit doncques à

travailler avec meschans ferremens que l'on trouva, elle estoit bien

advancée, le quatriesme jour, lors que nous eusmes cognoissance d'une

chalouppe qui estoit sous voile venant vers le lieu où nous estions, ils

receurent dedans un de nos matelots qui alla tout seul plus proche du

lieu où elle devoit passer, ils le menèrent dans leur vaisseau parler au

Maistre, auquel il raconta nostre disgrace, le maistre tout aussi-tost

s'embarqua dans une chalouppe & nous vint trouver, nous offrit à tous

le passage: Nous voila en asseurance, car le lendemain tous les

hommes couchèrent dans son vaisseau: C'estoit un vaisseau Basque qui

faisoit pesche à une lieue & demie du rocher, où nous fismes naufrage,

& pour autant qu'il restoit encores bien du temps pour achever leur

pesche, nous demeurasmes avec eux ce qui restoit du mois d'Aoust, &

tout le mois de Septembre. Le premier d'Octobre arriva un Sauvage qui

dist au Maistre que s'il ne s'en alloit il y auroit danger que les Anglois

ne le surprissent. Cette nouvelle le disposa au départ: Le mesme

Sauvage nous dist que le Capitaine Daniel estoit à vingt-cinq lieues de

1294là qui bastissoit une maison, & y laissoit des François avec un de nos

Peres: Cela me donna occasion de dire au P. de Vieuxpont qui me

pressoit fort que je luy accordasse de demeurer avec ce Sauvage dans

ceste coste, qui estoit bien l'un des meilleurs Sauvages qui se puisse

rencontrer, Mon Père voicy le moyen de contenter vostre reverence, le

Père Vimond sera bien aise d'avoir un compagnon. Ce Sauvage s'offre

de mener vostre Reverence jusques au lieu où est Monsieur Daniel, si

elle veut demeurer là elle y demeurera, si elle veut aller quelques mois

avec les Sauvages, pour apprendre la langue elle le pourra faire, &

ainsi le R. Père Vimond & vostre Reverence auront leur contentement:

le bon Pere fut extresmement joyeux de ceste occasion qui se

presentoit, ainsi il s'embarque dans la chalouppe du Sauvage, je luy

laissay tout ce que nous avions sauvé, horsmis le grand Tableau duquel

le matelot Basque s'estoit saisi, mais j'avois bien pensé au retour de luy

faire rendre, si une autre disgrace ne nous fut arrivée. Nous partismes

donc de la coste le 6 Octobre, & après avoir enduré de si furieuses

tempestes que nous n'avions encores expérimentées, le quarantiesme

jour de nostre départ entrant dans un port proche de S. Sebastien, nous

fismes de rechef un second naufrage, le Navire rompu en mille pièces,

toute la molue perdue, ce que je peux faire ce fut de me sauver dans

une chalouppe, dans laquelle je me jettay avec des pantoufles aux

pieds, & un bonnet de nuict en teste, & en ceste esquippage m'en aller

trouver nos Pères à S. Sebastien, d'où je partis il y a huict jours, & suis

1295 797 arrivé à Bourdevac proche de Bordeaux le 20 de ce mois. Voila le

succeds de nostre voyage, par lequel vostre Reverence peut juger des

obligations que j'ay à DIEU.

 

Note 795: (retour)

 

Le 24 août.

 

Note 796: (retour)

 

Le 25 août.

 

Note 797: (retour)

 

Le 20 de novembre.

 

De Rouen je m'acheminay à Paris, où je fus saluer sa Majesté, Monseigneur

le Cardinal, & Messieurs les Associez, auquel je fis entendre tout le sujet de

mon voyage, & ce qu'ils avoient à faire, tant en Angleterre qu'aux autres

choses qui convenoit pour le bien & utilité de ladite nouvelle France, l'on

despescha quelque temps après mon arrivée à Paris, le sieur Daniel 798 le

medecin pour aller à Londres treuver mondit sieur l'Ambassadeur, avec

lettres de sa Majesté pour demander au Roy d'Angleterre qu'il eust à faire

rendre le Fort & Habitation de Québec, & autres ports & havres qu'il avoit

pris aux costes d'Acadie, après la paix faicte entre les deux Couronnes de

France & d'Angleterre: Ce que mondit sieur l'Ambassadeur demande au

Roy & à son Conseil, qui ordonna que le Fort & Habitation seroient remis

entre les mains de sa Majesté, ou ceux qui auroient pouvoir d'elle, sans

parler des costes d'Acadie.

 

Note 798: (retour)

 

Probablement André Daniel. Le P. Ducreux le mentionne comme l'un des Cent-

Associés, et lui donne le titre de Doctor Medicus.

Mondit sieur Ambassadeur renvoya Daniel porter la responce, sçavoir si sa

Majesté l'auroit pour agréable. Ce qu'attendant lesdits sieurs Directeurs ne

laisserent de supplier sa Majesté & Monseigneur le Cardinal leur vouloir

octroyer six de ses vaisseaux avec quatre pataches qu'ils fourniroient pour

6 aller au grand fleuve S. Laurens reprendre possession du Fort & Habitation

de Québec, suivant l'accord qui en seroit faict entre leurs Majestés, que si

cas advenant que l'on ne voulust remettre la place entre les mains de ceux

qui auroient pouvoir de sa Majesté, ils seroient contraints par toutes les

voyes justes & raisonnables. Ladite Société fournissant seize mille livres

pour l'interests de six vingts mille livres, qu'il failloit à mettre les vaisseaux

hors. Monsieur le Chevalier de Rasilly fut esleu pour général de ceste flotte,

on les esquippe & appareille de tout ce qui estoit necessaire, ce pendant sa

Majesté qui avoit à faire aux guerres d'Italie, ne peust rendre response au

Roy d'Angleterre, & mondit sieur l'Ambassadeur qui attendoit la despeche

de sa Majesté.

 

L'Anglois prend alarme de l'armement de ses vaisseaux, ils en font plainte à

mondit sieur l'Ambassadeur, qui leur dit, qu'ils ne devoient appréhender sur

ce sujet, d'autant que sa Majesté n'avoit desir que de traitter à l'amiable,

puisqu'ils avoient ainsi commencé, que les vaisseaux que l'on armoit

n'estoient que pour faire escorte à ceux de la societé, qui avoient interest de

reprendre possession de ce qui leur appartenoit, portant ce qui leur estoit

necessaire pour les hommes qui devoient demeurer en ces lieux. Puisqu'ils

entroient en ombrage, il feroit qu'à son retour sa Majesté leur donneroit

contentement, en ostant le soubçon qu'ils pourroient avoir, en traitant de

ceste affaire à l'amiable: sur ce de rechef le Roy de la grande Bretagne

promet faire restituer ce que ses sujets avoient pris depuis la paix faite.

 

7 Mondit sieur l'Ambassadeur s'en revient trouver sa Majesté, & mondit

Seigneur le Cardinal en Savoye, ausquels il fait entendre tout ce que dessus,

ce que ouy l'on contremande le commandement qui avoit esté donné pour

les vaisseaux qui devoient aller audit Québec, le voyage rompu, les affaires

demeurent en cet estat, pour le divertissement que sa Majesté avoit en Italie,

& ne fit on response attendant la fin de ces guerres, ce pendant les Anglois

qui ne perdent temps arment deux vaisseaux, avec vivres & marchandises

pour porter audit Québec, qui ne croyoient icelle année rendre la place: l'on

ne traita rien de ces affaires pour les causes susdites.

D'autre part les sieurs Directeurs font esquipper deux vaisseaux pour le Cap

Breton, & secourir ceux qui y estoient habituez, & deux autres qui furent

accommodez à Bordeaux, pour aller faire une habitation en l'Acadie, où

estoit le fils de la Tour, qui avoit succedé en la place du feu sieur Jean

Biencour. Nous laisserons voguer ces vaisseaux tant d'un costé que d'autre,

pour voir ce qui en réussira à leur retour, & quelles nouvelles nous

apprendrons du progrez qui y aura esté fait, & comme les hyvernans tant du

Cap Breton, que Anglois auront passé le temps à Québec. Le sieur Tufet fait

faire l'esquippage de ceux de Bordeaux l'an 1630. chargez de commoditez

necessaires, pour aller faire une habitation à la coste d'Acadie, où il met des

ouvriers & artisans avec trois Religieux de l'ordre des Peres Recollets, le

tout sous la conduitte du Capitaine Marot de sainct Jean de Lus, se mettent

8 en mer pour avec la grâce de Dieu parfaire leur voyage, ayant esté

contrariez de mauvais temps à leur traverse prés de trois mois, ils arrivent à

un lieu qui s'appelle le Cap de Sable, sous la hauteur de 44 degrez où ils

treuverent le fils de la Tour 799 & quelques autres volontaires François qui

estoient avec luy, auquel ledit Marot donna des lettres dudit sieur Tufet, par

lesquelles l'on mandoit audit de la Tour, de se maintenir tousjours dans le

service du Roy, & de n'adhérer ny condescendre aux volontez de l'Anglois,

comme plusieurs meschans François avoient fait, lesquels se ruynoient

d'honneur & de réputation d'avoir deservy sa Majesté, ce qui ne se pouvoit

esperer de luy, s'estant tousjours maintenu jusqu'à present, & que pour cet

effect il luy envoyoit des vivres, rafreschissement, armes, & hommes pour

l'assister, & faire édifier une habitation au lieu qu'il jugeroit le plus

commode, & plusieurs autres discours tendant à ce sujet. La Tour tres-aise

de voir naistre ce que à peine il pouvoit esperer, qui neantmoins ne s'estoit

laissé emporter aux persuasions de son père 800 qui estoit avec les Anglois,

9 souhaitant plustost la mort que de condescendre à une telle meschanceté

que de trahir son Roy, qui donna du mécontentement aux Anglois, contre le

père de la Tour qui leur avoit asseuré de réunir son fils à leur rendre toute

sorte de service.

 

Note 799: (retour)

 

Charles-Amador, fils de Claude-Turgis de Saint-Étienne de la Tour. Il fut d'abord

enseigne, puis lieutenant de M. de Biencourt, qui, en mourant, lui légua ses

droits sur Port-Royal, et le nomma son successeur dans le commandement. M. de

Biencourt, autant qu'on peut en juger, était mort vers le commencement de

l'année 1624. (Conf. Lettre de La Tour au roi, 1627, et page 83 ci-dessus.)

Note 800: (retour)

 

Claude de La Tour, père, avait été pris l'année précédente, par la flotte de Kertk

(ci-dessus, p. 17;). Il revenait de France pour rejoindre son fils dans l'Acadie.

Emmené en Angleterre comme prisonnier, il laissa ébranler sa fidélité envers son

souverain, et il épousa une dame anglaise de haute condition. Cette alliance lui

imposa une espèce d'obligation d'engager son fils à remettre son fort en

l'obéissance du roi d'Angleterre; ce qui lui réussit fort mal: car le jeune de La

Tour résista courageusement à toutes les suggestions et même les attaques de son

père. (Denys, t. I, p. 68 et suivantes.)

 

Ayant leu ces lettres, & la réception faicte avec le contentement qu'un

chacun pouvoit desirer & principalement les Pères Recollets de se voir au

lieu qu'ils avoient souhaitté, tant pour remettre les François au droit chemin

de la crainte de Dieu, qui avoient esté plusieurs années sans avoir esté

confessez, ny receu le S. Sacrement, que pour l'esperance qu'ils se

promettoient de faire quelque progrez envers la conversion de ces pauvres

infidèles, qui sont errans le long des costes, menant une vie miserable, telle

que je l'ay representée cy dessus.

 

Lesdits de la Tour & Marot adviserent qu'il falloit donner advis à la Tour le

père, qui estoit au port Royal avec lesdits Anglois, de tout ce qui se passoit

en ce lieu, le persuadant à le faire revenir & laisser lesdits Anglois, ce qui

fut exécuté, tant pour le remettre en son devoir, comme pour sçavoir de luy

l'estat des Anglois & leur dessein, pour en suitte se gouverner selon qu'ils

adviseroient suyvant sa relation.

 

Ils envoyerent un nommé Lestan 801 avec lettre dudit la Tour à son père, qui

l'ayant receue & leue aussi tost se mit en devoir de venir trouver son fils, ne

pouvant ny esperant faire grande fortune avec les Anglois, qui avoient

0 802 grandement diminué de l'opinion qu'ils en avoient eue: Arrivé qu'il fut

audit Cap de Sable, il donne à entendre ce que l'Anglois avoit dessein de

faire, qui estoit de venir prendre leur fort, c'est pourquoy ils avoient à se

fortifier le mieux qu'il leur seroit possible, pour empescher l'Anglois de son

dessein: sçavoir s'il disoit vray & pour se rendre necessaire, je tiens qu'il n'y

avoit pas beaucoup d'apparence que l'Anglois eust voulu remuer la Paix,

estant & sçachant les plaintes que l'on en avoit faites au Roy de la grande

Bretagne, qui offroit de rendre & restituer tout ce qui avoit esté pris depuis

la paix faicte: quoy que ce soit, il ne faut pas négliger de se loger fortement,

aussi bien en temps de paix, que de guerre, pour se maintenir aux accidents qui peuvent arriver, c'est ce que je conseille à tous entrepreneurs de

rechercher lieu pour dormir en seureté.

 

Note 801: (retour)

 

C'est peut-être ce «nommé Lestan» qui a laissé son nom au Havre à l'Estant près

de l'entrée de la baie de Passamaquoddie.

 

Note 802: (retour)

 

D'après Denys, qui tenait ses renseignements de La Tour lui-même, le retour du

père ne se fit pas tout à fait comme le dit l'auteur. Claude de La Tour, n'ayant pu

réussir ni à gagner son fils par des promesses, ni à le contraindre par la force, se

trouva fort embarrassé, ne pouvant plus reparaître en Angleterre et encore moins

retourner en France. Il prit le parti d'écrire à son fils, & le pria de souffrir que sa

femme & luy demeurassent dans le pays... Son fils luy fit réponse, qu'il ne

vouloit point estre la cause de sa mort, mais qu'il ne luy pouvoit accorder sa

demande qu'à condition qu'il n'entreroit ny luy ny sa femme dans son fort; qu'il

leur feroit bastir un petit logement au dehors, que c'estoit tout ce qu'il pouvoit

faire; il receut la condition que son fils luy fit. Le Capitaine envoya tout leur

équipage à terre, où la Tour père décendit avec sa femme, deux hommes pour le

servir, & deux filles de chambre pour sa femme. Le jeune de la Tour leur fit

bastir un logement à quelque distance du fort, où ils s'accommodèrent du mieux

qu'ils peurent. Ils avoient apporté quelques victuailles, qui ne furent pas plutost

consommées, que la Tour fils y supplea, en nourrissant son père & toute sa

famille.» «Environ l'an mil six cens trente cinq, ajoute Denys, je passay par là; je

fus voir le jeune de la Tour, qui me receut très-bien, & me permit de voir son

père en son logement; ce que je fis. Il me receut bien, m'obligea de dîner avec

luy & sa femme; ils estoient fort proprement meublez.» (Description de

l'Amérique, t. I, p. 74-77.)

 

Ledit père de la Tour fit aussi rapport qu'il estoit mort trente Escossois, de

septante qu'ils estoient en cet hyvernement, qui avoient esté mal

1 accommodez: fut resolu tant par le Conseil desdits de la Tour père & fils,

que Marot, & Pères Recollets, de faire encore une habitation à la riviere S.

Jean pour plusieurs raisons telles quelles, qui est à quatorze lieues du port

Royal, plus au Nort dans la Baye Françoise: que pour parvenir à l'exécution

de ceste entreprise, il estoit necessaire d'avoir des hommes & commoditez

pour basti & se fortifier en ladite riviere.

 

Pour ne perdre temps il falloit dépescher le moyen vaisseau audit sieur

Tufet, & envoyer promptement des hommes & autres choses necessaires,

pour s'opposer aux forces de l'Anglois, qui ne taschoit que de temps en

temps à usurper tout le païs, & qu'en icelle habitation nouvelle le père de la

Tour y commanderoit, le fils au Cap de Sable, qui fit retenir toutes les commoditez des vaisseaux qu'il jugea luy estre necessaires: Le moyen

vaisseau ne fit ny traite ny pesche pour payer les fraiz de son

embarquement, & ainsi légèrement s'en revient à Bordeaux avec lettres tant

des Peres Recollets que de la Tour, addressantes à Messieurs les Directeurs

de la Nouvelle France, qui fut vers la fin du mois d'Octobre: ledit Marot

demeura là avec le grand vaisseau, pour essayer à faire quelque chose pour

payer le voyage.

 

Ceste nouvelle receue dudit sieur Tufet, par le retour du moyen vaisseau si

léger, ne luy peust donner grand contentement, pour le renvoy estre trop

precipitement & légèrement fait, sans y avoir du sujet necessaire qui les

peust avoir esmeuz à cela.

 

2 Car la resolution de ce Conseil qui avoient plustost leurs inclinations au

bien de leur contentement, & autres de leurs affaires particulières, qu'à

conserver & employer le bien de ceux qui les employent à leur proffit, pour

supporter la despense qui se fait en cet embarquement, que si le

mesnagement de ceux qui sont employez n'est fait avec soing & vigilence,

accompagné de fidélité, les voyages se rendent inutils, font perdre courage

aux entrepreneurs, qui ne font les rencontres selon leurs volontez, &

souvent deceu de ce qu'ils s'estoient peu imaginer en ces desseins.

 

Quelle raison avoit il d'envoyer ce vaisseau vuide pour demander du

secours, lequel quand on l'eust voulu renvoyer à mesme temps, avec les

choses necessaires pour cet effect, il se fut passé plus de quatre à cinq mois,

qui n'eust peu estre que vers la fin de Fevrier ou Mars, dans la rigueur de

l'hyver, où les neges sont de deux à trois pieds, & les traverses fort

fascheuses en ce temps, comme l'on voit assez par expérience, qui est

fatiguer tous ceux d'un vaisseau, & quelquesfois courir risque de se perdre,

ou estre desmatez & relâcher qui se voit assez souvent pour se haster trop

tost, encore qu'à l'Acadie l'on peut aborder la terre en tout temps, & y

arrivant en l'hyver l'on ne laine d'y avoir de grandes incommoditez, comme

nous l'avons expérimenté.

 

Que si l'Anglois eust eu volonté d'aller prendre la Tour, & se sentant plus

fort comme le representoit le Père, ils l'eussent emporté s'il n'eust esté bien

fortifié & amunitionné, premier que le secours de France luy fut arrivé.

3 Mais ayant des hommes & commoditez que ledit Marot avoit porté, ils

n'avoient que faire de craindre estant un peu fortifiez comme ils eussent peu

faire, & laisser faire la pesche de poisson & traitte aux vaisseaux, & ne le

renvoyer vuide avec une lettre: sa charge faite revenant de compagnie avec

ledit Marot, il eust apporté dequoy (au moins en partie) payer son voyage,

& les lettres fussent venues aussi à temps pour ce qu'ils desiroient, comme

quand ils le firent partir sans rien rapporter, car ils pouvoient s'imaginer que

l'on ne renvoyeroit qu'au Printemps, par consequent vaine leur resolution

inconsiderée & précipitée, qui a fait perdre beaucoup audit sieur Tufet, &

des sieurs de la societé qui se fussent bien passés de telle depesche.

Presqu'en ce mesme temps arriva un vaisseau pescheur du Cap Breton, dans

lequel repassoit les Reverends Pères Vimond & Vieux-pont Jesuistes, par le

commandement qui leur en avoit esté faict de leur Reverend Père

Provincial, qui dirent qu'à ladite habitation du grand Cibou, en l'isle dudit

Cap Breton estoit mort douze François du mal de terre, qui est le securbut,

& d'autres malades, le Printemps les remit: Ces maladies comme j'ay dit en

mes premiers voyages, ne vient que de manger des salures, pour n'avoir des

viandes ou autres choses rafraichissantes, comme nous avons esprouvé en

nos habitations par le passé. Durant l'hyvernement ils virent peu de

Sauvages qui n'y viennent que par rencontre chercher les vaisseaux

François qui y peuvent estre pour traitter avec eux: ces endroits ne sont pas

beaucoup plaisans ny agréables que pour la pesche de molue. Ils laisserent

4 les deux vaisseaux que Messieurs les Directeurs avoient envoyez pour le

secours d'icelle habitation, qui avoient traitté quelque nombre de peaux

d'eslans, faisant leur pesche de poisson, comme plusieurs autres vaisseaux

qui sont par toutes ces costes.

 

Vers le 10 Octobre arriverent à Londres deux vaisseaux Anglois, l'un du

port de deux cens cinquante tonneaux, & l'autre de cent, qui revenoient de

Québec où ils avoient fait monter leur vaisseau de Tadoussac pour n'estre en

la puissance de ceux qui eussent esté plus forts qu'eux, s'il en fut venu

comme ils s'imaginoient, en l'un commandoit le Capitaine Thomas Quer

Vis-Admiral au voyage précèdent, & le Capitaine Breton Anglois bon

marinier, lequel avoit fait bon traittement en son vaisseau aux Peres

Jesuistes quand nous retournasmes de Québec avec lesdits Anglois l'année

d'auparavant, lesquels ramenèrent deux François qu'ils avoient retenus par

delà, l'un charpentier & l'autre laboureur, qui de Londres revindrent à Paris, lequel nous dit qu'ils avoient rapporté pour trois cens mille livres de

peleterie, & estoit mort quatorze Anglois de nonante qu'ils estoient, de

pauvreté & misere durant l'hyver, & autres qui avoient esté assez malades,

n'ayant fait bastir ny défricher aucune terre depuis nostre département,

sinon ensemencer ce qui estoit labouré tant la maison des Pères Jesuistes

que Peres Recollets, dans lesquelles maisons y avoit dix hommes pour les

conserver, qu'au fort ils n'avoient fait qu'un parapel de planche sur le

rampart, & remply deux plates formes que j'avois fait commencer: de

5 bastiment dedans ils n'en avoient fait aucun, horsmis une de charpente

contre le rempart, qu'en partie ils avoient défait du costé de la pointe aux

Diamants pour gaigner de la place, & qu'elle n'estoit pas encore achevée.

Que dans le fort y avoit quatorze pièces de canon, avec cinq espoirs de

fonte verte qu'ils nous avoient pris, & quelques pierriers, estant bien

amunitionnées, & estoient restez quelques septante Anglois. Que le tonnerre

avoit tombé dans le fort & rompu une porte de la chambre des soldats, entré

en icelle, meurtry trois à quatre personnes, passé dessous une table, tué

deux grands dogues qui estoient pour la garde, & s'en estoit allé par le tuyau

de la cheminée qui en avoit abatu une partie, & ainsi se perdit en l'air.

 

Dit que les mesnages François 803 qui resterent ont esté très mal traictez, de

ceux qui se sont rendus aux Anglois, & principalement d'un appelle le

Bailly, duquel j'ay parlé cy dessus. Pour ce qui est du Capitaine Louis & des

Anglois ils n'en ont point esté inquiétez: rapporte qu'ils s'attendoient bien

que ceste année les vaisseaux du Roy y deussent aller avec commission du

Roy de la grande Bretagne, pour les en faire desloger, ce qu'ils eussent fait

non autrement que par force: Voilà ce que nous avons eu de nouvelles

qu'injustement ils tiennent ceste place, & en tirent les émoluments qui ne

leur appartiennent, mais l'esperance que l'on a que le Roy d'Angleterre la

fera rendre au Roy avec douceur & non de force, convenir des limites que

6 chacun doit posseder, & non vouloir des Virgines embraser toutes les costes

qui ne leurs appartiennent, comme il se peut voir & sçavoir par les relations

de ceux qui ont premièrement descouvert & possedé actuellement &

réellement ces terres, au nom de nos Roys devanciers jusqu'à maintenant,

sous LOUYS le JUSTE XIII. Roy de France & de Navarre, que Dieu

veuille combler de milles benedictions, & accroistre son règne d'une

heureuse & longue vie.

 

Note 803: (retour)