Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 153 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre V.

 

 

Ce n'est pas peu que de vivre en repos, & s'asseurer d'un païs, en si

fortifiant & y mettant quelques soldats pour la garde d'iceluy, qui

apporteroit plus de gloire mille fois que n'en vaudroit la despence, & le

Viceroy en recevroit du contentement, pour estre hors de danger de

l'ennemy.

 

Les sauvages nous assisterent de quelque Eslan, qui nous fit grand bien, car

nous avions esté assez mal accommodez de toute chose, hormis de pain, &

d'huille; les petites divisions qu'il y avoit eues entre les deux societés

l'année d'auparavant, avoit causé ce mal: & estans bien reunies, il n'en

pouvoit que bien arriver, tant pour le peuplement, que descouvertures, que

augmentation du trafficq, ausquelles choses chacun y doit contribuer du

sien en temps qu'il pourra.

 

L'une des choses que je tiens en ceste affaire, & pour l'augmentation

d'icelle, est les descouvertures, & comme elles ne se peuvent faire qu'avec

de grandes peines & fatiques, parmy plusieurs régions & contrées, qui sont

dans le milieu des terres, & sur les confins d'icelle à l'occident de nostre

habitation, parmy plusieurs nations, aux humeurs & forme de vivre,

desquels il faut que les entrepreneurs se conforment. Il y a bien à considerer

d'entreprendre meurement, & hardiment cest affaire, avec un courage

masle: mais aussi est il bien raisonnable, que le labeur de telles personnes

soyent recogneus par quelques honneurs & bien-faits, comme font les

estrangers en telles affaires, pour leurs donner plus d'affection & de courage

d'entreprendre: & si on ne le fait, mal-aisément se peut il faire chose qui

vaille.

 

Pour la societé, ce seroit elle qui deveoit autant y apporter du leur que

personnes, car un grand bien leur en reviendroit, encores que ceux de

l'ancienne societe jusques à present, n'ayent jamais gratifié les entrepreneurs

d'aucune chose: au contraire ont osté le moyen de bien faire, en temps qu'ils

ont peu. Et pour ouvrir le chemin à cest affaire, j'avois pense préparer quelque voye, qui fut seure & advantageuse pour les entrepreneurs, afin

qu'avec plus de courage & asseurance, ils entreprinssent ce dessein.

 

Qui estoit d'attirer quelques nombres de sauvages prés de nous, & y avoir

une telle confiance, que nous ne puissions estre desceus ny trompez d'eux,

& pour cet effect, j'avois pratiqué l'amitié d'un sauvage appelle Miristou,

qui avoit tout plein d'inclination particulière à aymer les François, &

recognoissant qu'il estoit desireux de commander, & estre chef d'une

trouppe, comme estoit son feu père, il m'en parla plusieurs fois, avec tout

plein de protestations d'amitié qu'il me dit nous porter, bien que se jugeasse

que ce n'estoit en partie que pour parvenir à son dessein, mais il faut tenter

la fortune, & me dit que si je pouvois faire en sorte qu'il peust obtenir ceste

grade de Capitaine, qu'il feroit merveille pour nous: Je l'entretins une bonne

espace de temps, depuis l'Automne jusques au Printemps, où conférant avec

luy, je luy dis, Si tu es esleu par les François, j'y feray consentir tes

compagnons, & te tiendront pour leur chef, mais aussi qu'au préalable, il

devoit nous tesmoigner une parfaite amitié, ce qu'il promit faire.

 

Le 8. de Juin533 arriva le sieur Santein, l'un des commis de la nouvelle

societé, qui me donna advis de la reunion des deux societés, que l'ancienne

ayma mieux entrer en la aocieté nouvelle, que donner dix mille livres à la

nouvelle, ayant cinq douziesme, & la nouvelle pour les sept durant quinze

années, & ainsi que le conseil par arrest l'avoit ordonné.

 

Note 533: (retour)

 

1622.

 

La première chose que je dis à ce sauvage, estoit qu'avec ses compagnons

ils cultiveroient les terres proches de Québec, faisant une demeure arrestée,

luy et ses compagnons, qui estoient au nombre de trente, qu'ayant mis les

terres en labeur, ils recueilleroient du bled d'Inde pour leurs necessitez, sans

endurer quelques fois la faim qu'ils ont, & par ainsi nous les tiendrions

comme frères. De plus nous monstrions un chemin à l'advenir aux autres

sauvages, que quand ils voudroient eslire un chef, que ce seroit avec le

consentement des François, qui feroit commencer à prendre quelque

domination sur eux, & pour les mieux instruire en nostre créance.

Il me promit de faire ainsi, & de fait il fit si bien avec ses compagnons

(desquels il avoit gaigné l'affection) que pour monstrer un tesmoignage de

sa bonne volonté, premier que d'estre receu Capitaine. Ils commencèrent à

deserter tous ensemble au Printemps, à demie lieue de nostre habitation, &

s'ils eussent eu de bon bled dinde ceste année là, ils l'eussent ensemencé, ce

qu'ils ne peurent faire qu'en une partie, laquelle contient prés de sept arpents

de terre 534, assez pour une premiere fois. Quelques jours après descendirent

des sauvages des trois rivieres, où ils se trouverent trois à quatre

competiteurs, qui pretendoient la mesme charge, & y eut beaucoup de

discours & conseils entr'eux, sur ce fait Miristou me vint treuver, luy

sixiesme des plus anciens, me faisant entendre tout ce qui s'estoit passé, je

l'asseuray qu'il ne se mit en peine, que je le ferois eslire chef, & que nous

n'en cognoistrions point d'autre que luy en sa troupe, & le ferois entendre à

ses compagnons, & à ceux qui luy disputoient ceste charge: le contentement

qu'il eut, fit qu'il me presenta quelques quarante castors, & luy en fis donner

une partie, pour avoir des vivres pour le festin de ses compagnons.

 

Note 534: (retour)

 

C'est probablement ce que l'on a appelé plus tard le désert des Sauvages, qui était

situé à la Canardière, au pied du second coteau parallèle au fleuve. (Voir

Concession de Michel Hupé, 1652, greffe d'Audouard.)

 

Il s'en alla fort satisfait & content, je parlay à tous ses compagnons &

competiteurs, leurs faisant entendre le suject qui m'esmouvoit à desirer qu'il

fut chef, ils m'entendirent patiemment, & tous tesmoignerent qu'ils en

estoient contens puisque je le desirois.

 

Ils s'en retournerent avec volonté de l'eslire pour chef, & faire les

cérémonies accoustumées. Cela fait il me vint treuver, accompagné de tous

les principaux Sauvages, avec un present de 65 Castors, disant, J'ay esté

esleu pour chef, comme tels & tels que tu as cognus, l'un estoit mon père

qui avoit succedé à un autre de qui il portoit le nom de 535 Annadabijou il

entretenoit le païs parmy les nations, & les François, j'en desire faire de

mesme, & me tenir tellement lié avec vous que ce ne sera qu'une mesme

volonté, & les presens qu'il m'avoit donnez n'estoient à autre intention, que

pour tousjours estre en mon amitié, & me devoit appeller son frère, pour

plus de tesmoignage d'affection, chose qui avoit esté resolue de l'advis de

ses compagnons.

Note 535: (retour)

 

Annadabijou.

 

Je le confirmé en tout & par tout, l'asseurant que tant qu'ils seroient bons

nous les aymerions comme nos frères, & que je les assisterois contre ceux

qui voudroient leur faire du desplaisir: ils monstroient signe d'une grande

resjouissance, & souvent se levoient en me venant mettre leurs mains dans

les miennes, avec inclination, pour monstrer le contentement qu'ils avoient.

 

Et me dit qu'il avoit changé son nom qui estoit Mahigan aticq, qui veut dire

loup & cerf, aticq veut dire cerf, & Mahigan loup, je luy demandé

pourquoy ils luy donnoient ces deux noms si contraires, il me dit qu'en leur

païs il n'y avoit beste si cruelle qu'un loup, & un animal plus doux qu'un

cerf, & qu'ainsi il seroit bon, doux, & paisible, mais s'il estoit outragé &

offencé il seroit furieux & vaillant.

 

Je fus assez satisfait de ceste response pour un sauvage: voyant leur bonne

volonté, je me deliberé luy faire un festin, & à tous ses compagnons tant

hommes que femmes & enfans, afin que devant tous il fut receu capitaine:

pour plus de marque je fis le festin de la valleur de 40 castors, où ils se

remplirent bien leur ventre, sans quelque petit trouble qui survint, il y eut eu

plus de plaisir, mais le père & le meurtrier son fils se trouverent à ce festin,

ausquels j'avois défendu d'y assister, & mesme de venir à nostre habitation,

mais l'effronterie & l'audace de ces coquins fut grande & extrême, ce que

sçachant, je parlé au chef pour voir comme il s'acquiteroit en sa nouvelle

charge, luy disant, qu'il sçavoit bien pourquoy nous ne le désirions voir, &

qu'il eut à le renvoyer, ce que fit aussi tost ledit Mahigan aticq, le meurtrier

fait semblant de s'en aller, & le chef me le vint dire, je luy tesmoignay que

je n'estois bien content, & ne me trouvay point au festin, où tous nos

sauvages ne laissoient perdre un moment de temps à festiner, pendant que

Mahigan aticq m'entretenoit un peu. Après un de nos gens me vint dire que

le meurtrier ne s'estoit point retiré, je fais semblant d'estre plus en collere

que je n'estois, en me levant je fis prendre une arme pour aller treuver ledit

meurtrier, ce que voyant Mahigan aticq, il me dit, je te prie de sursoir & ne

l'aller chercher, & que c'estoit un fol, ce qu'il fit, & luy dit rudement & en

collere, qu'il se retiraft, ce que firent le père & le fils, qui fut le subjet que la

cérémonie ne se passa pas comme je me l'estois promis. Pour lors tous nos sauvages s'en retournèrent fort saouls & remplis de viandes ayant fait faire

la cuisine en une chaudière à brasser de la bière, qui tenoit prés d'un

tonneau.

 

Le lendemain nos sauvages me vindrent trouver, avec tous les principaux,

faisant apporter cent castors, en me disant que je n'eusse aucun desplaisir de

ce qui s'estoit passé, & que cela n'arriveroit plus: entr'autre estoit un

sauvage, qui avoit prétendu d'estre chef, fils d'un premier Annadabigeou,

qui avoit esté capitaine de ces lieux la, me representant les grands biens

qu'avoit son feu père, & qu'il estoit descendu de l'un des plus grands chefs

qui fut en ces contrées, & autres discours sur ce suject & que quoy qu'il

n'eust esté esleu chef avec la forme accoustumée, que neantmoins il estoit

capitaine, ayant tousjours porté une affection particuliere aux François, qu'il

venoit pour se faire recognoistre non comme principal chef, mais comme le

second après Mahigan aticq.

 

Mahigan aticq reprenant la parole, dit qu'il l'advouoit pour tel, & comme sa

seconde personne: & qu'à son defaut il commanderoit, & que nous devions

avoir la mesme confiance qu'en luy, & que se joignant ensemble ils

tiendroient tout le monde en paix, que quand lesdits capitaines François

seroient arrivez à Tadoussac, sçavoir les sieurs de Caen & du Pont, estans

en ce lieu ils les aseureroient derechef de leur bonne affection & fidélité,

sieurs de donnant lesdits cent castors à nous trois: pour estre bien réunis

ensemble, à les maintenir de nostre part. Je leurs fis responce que si par le

passé, ils avoient veu quelque chose entre les François, ce n'estoit pas

jusques là pour en venir à une guerre comme ils croyoient, estant tous bons

amis, & que maintenant ils ne verroient plus de dispute entr'eux comme ils

avoient veu par le passé, entre lesdits de Caen & du Pont, de plus qu'ils

seroient fort satisfaits de l'eslection qui avoit esté faite.

 

Tous ces discours finis, je m'imaginay que puisqu'ils ne vouloient estre

esleuz, que par contentement des François, & pour leur donner quelque

sorte d'envie & d'honneur extraordinaire, tant pour eux que pour leurs

descendans à l'advenir: qu'il estoit à propos de les recevoir capitaines avec

quelques formalitez que je leurs fis entendre, que quand on recevoit un

chef, que l'on obligeoit tels capitaines, à porter les armes contre ceux qui

nous voudroient offencer, ce qu'il promit faire, je luy donnay deux espées, qu'il eut pour agréables, & de ceste bonne réception & present, il fallut aller

monstrer ces presens à tous ses compagnons, & leur faire entendre tout ce

qui s'estoit passé, & leur fis donner de quoy faire festin, ce que je fis à la

valeur de quelque nombre de castors: & après s'en allèrent. Ainsi je

cherchois quelque moyen de les attirer à une parfaite amitié, qui pourroit un

jour leur faire cognoistre en partie l'erreur où ils sont jusques à present, ou à

leurs enfans qui seroient proche de nous: incitant les pères à nous envoyer

leurs enfans, pour les instruire à nostre Foy, & par ainsi estans habitez, si la

volonté leur continuoit, l'on pourroit estre asseurez, que si on les menoit en

quelque lieu aux descouvertures, qu'ils ne nous fausseront point compagnie,

ayant de si bons ostages prés de nous, comme, leurs femmes & enfans: car

sans les sauvages, il nous seroit impossible de pouvoir descouvrir beaucoup

de chose dans un grand pays, & se servir d'autres nations, car il n'y auroit

pas grande seureté, & ne leurs faudroit que prendre une quinte pour vous

laisser au milieu de la course.

 

L'Autheur s'est acquis une parfaite cognoissance aux decouvertes. Advis

qu'il a souvent donnez à Messieurs du Conseil. Des commodités qui

reviendroient de ces decouvertures. Paix que ces sauvages traittent avec les

Yroquois. Forme de faire la paix entr'eux.