Oeuvres de Champlain
Chapitre Premier.
e 20 de May vingt Sauvages forts & robustes venant de Tadoussac pour
aller à la guerre aux Yrocois, nous dirent le combat qui avoit esté fait entre
les Anglois & les François714, qu'il y avoit eu des nommes tuez, que le sieur
de Roquemont avoit esté blessé au pied: que les François avoient esté pris
& emmenez à Gaspey, qui depuis les avoient mis tous dans un vaisseau
pour s'en retourner en France & retindrent tous les Chefs en leurs vaisseaux
& quelques compagnons, ils bruslent une cache de bleds qui estoient aux
Pères Jesuites à Gaspey, cela fait s'estoient mis sous un voile 715 pour s'en
aller en Angleterre: ils nous dirent aussi que quelques jours après le
partement des Anglois vint un vaisseau qui s'estoit sauvé durant le combat
auquel ils demandèrent une chalouppe pour nous venir advertir qu'ils
avoient des vivres assez, mais qu'ils ne leur voulurent donner: Ils ne me
peurent dire le nom du Capitaine qui commandoit dedans, ne me pouvant
imaginer pour quel suject ils estoient retournez audit Gaspey, où il pouvoit
rencontrer quelques vaisseaux de l'ennemy.
Note 714: (retour)
Le combat avait eu lieu dès le 18 juillet 1628, dix jours seulement après la
sommation de Québec. La nouvelle compagnie, dite des Cent-Associés, avait
expédié de Dieppe quatre vaisseaux bien fournis de provisions de bouche et de
munitions sous la conduite du sieur de Roquemont. Arrivé à Gaspé, il fut
informé par les sauvages qu'il y avait à Tadoussac quatre ou cinq grands
vaisseaux anglais, qui s'étaient déjà saisis de quelques navires le long des côtes.
On dépêcha à Québec le sieur Desdames (ci-dessus, p. 180), auquel on donna
pour rendez-vous l'île Saint-Barnabé. La flotte commença à remonter le fleuve
avec précaution, lorsqu'on rencontra les vaisseaux ennemis. Le sieur de
Roquemont, voyant que la partie n'était pas égale, crut plus prudent de prendre la
fuite. Les Anglais le poursuivirent jusqu'au lendemain vers les trois heures de
l'après-midi. Le combat dura quatorze ou quinze heures, suivant Sagard, et il fut
tiré de part et d'autre plus de douze cents volées de canon. Les Français tirèrent
jusqu'au plomb de leurs lignes; mais à la fin l'amiral, criblé de boulets et
sérieusement endommagé par deux bordées tirées à fleur d'eau, se vit contraint
de parlementer, et demanda composition. Les conditions furent: Qu'il ne serait
fait aucun déplaisir aux religieux; que l'honneur des femmes et des filles serait
conservé, et que l'on donnerait passage à tous ceux qui devraient retourner en
France, Malgré l'acharnement du combat, il n'y eut que deux français de tués, et
quelques autres de blessés. (Sagard, Hist. du Canada, p. 945, 949 et suiv.)
Note 715: (retour)
«S'estoient mis sous voile.»
N'ayant encores nouvelles de nos vaisseaux, j'envoyay un Canau pour aller
à la chasse aux loups marins vers les isles du Cap de Tourmente, afin
3 d'avoir de l'huile d'iceux pour mesler parmy le bray que nous avions amassé
pour brayer nostre 1620 barque.
Le 30 du mois partie de nos guerriers revindrent de 716 sans avoir faict
aucune exécution, nous apportant nouvelles qu'ils avoient rencontré 2.
Canaux des Algommequins, avec un prisonnier Yrocois, qu'ils emmenoient
en son païs pour faire la paix, emportant avec eux des presens pour leur
donner; que lesdits Yrocois l'Automne passée avoient tué un Algommequin,
& pris quelques femmes & enfans qu'ils avoient remené depuis peu ausdits
Algommequins, ce qui les avoit occasionnez d'envoyer ces deux Canaux
avec ce prisonnier, Se que la nation des Mahigan-Aticois desiroit traitter de
paix avec lesdits Yrocois, ayant sceu aussi par quelques Sauvages que des
vaisseaux estrangers estoient arrivez aux costes où estoient les Flamens qui
desiroient faire une paix generalle de leur costé avec les nations qui avoient
guerre entr'eux.
Note 716: (retour)
Le mot manque dans l'original. Ces guerriers, qui vraisemblablement faisaient
partie des vingt mentionnés plus haut, revenaient sans doute des Trois-Rivières,
comme les autres qui arrivèrent une semaine après, le 6 de juin (ci-dessous).
Le sixiesme de Juin arriverent le reste des guerriers des trois rivieres, qui
furent proche du premier village des ennemis, ne voyant & ne pouvant faire
plus d'effect que de tuer quelques femmes qui faisoient leurs bleds, ils en
tuèrent sept & un homme, en apportant leurs testes, & faisant une prompte
retraitte, ils donnèrent l'alarme au village, qui du commencement pensoient
qu'ils fussent en plus grand nombre qu'ils-n'estoient pour les venir
surprendre.
4 L'unziesme dudit mois le Canau que j'avois envoyé à Tadoussac revint sans
avoir aucunes nouvelles de nos vaisseaux, ce qui nous faisoit penser au
suject de ce retardement: car nos pois estans faillis, quelque mesnage que
l'eusse peu apporter, & nous voyant si necessiteux & desnuez de tout, nous pensasmes à ce que nous aurions à faire du prisonnier soubçonné d'avoir
meurdry nos hommes, n'ayant plus rien pour luy donner à cause que nos
vaisseaux n'estoient encore venus, & les attendions de jour autre avec
l'assemblée des Sauvages, pour parler à eux, & puis faire la justice de ce
Sauvage. Mais comme nous prevoyons que la mer n'estoit si libre que nos
vaisseaux ne fussent pris ou perdus pour une seconde fois: je fis que l'on
retarda le jugement de nostre prisonnier & que venant aux preuves
manifestes & le trouvant coulpable il ne falloit point temporiser, mais
l'exécuter sur l'heure, si on en venoit là, ce qui estoit trop vray, selon qu'un
Sauvage appellé Choumina nous avoit dit, vray & fidelle amy aux François,
aussi en avions nous eu quelque tesmoignage. D'ailleurs nous considerions
que si l'on venoit à l'exécution estant en la necessité, que cela pour lors nous
eust apporté quelque dommage, car comme ces peuples n'ont aucune forme
de justice, ils eussent cherché moyen en nos malheurs de nous faire du pis
qu'ils eussent peu, & ne nous en pouvant passer, il fallut songer comme l'on
le livreroit. Ledit Erouachy me vint treuver, me priant que puis que les
vaisseaux n'estoient point venus, & que nous n'avions aucunes commoditez
pour vivre que nous eussions à delivrer le prisonnier si long-temps détenu,
5 qui s'en alloit mourant de jour en autre: je luy dis que si nous le relaschions
que ce ne seroit point à cause de la necessité de vivres, car bien que nos
pois manquassent, nous allions chercher des racines dequoy il se fust aussi
bien, voire mieux passé que nous, luy qui estoit accoustumé d'avoir de telles
necessitez: De plus, que si nous eussions voulu luy faire perdre la vie
depuis un an qu'il estoit détenu, que nous l'aurions peu faire, mais que nous
ne faisions aucune chose sans bonne & juste information. Il dist qu'il le
recognoissoit bien, que toutesfois si on le vouloit delivrer qu'il en
respondroit, & s'obligeroit de le representer, estant guery d'un mal de jambe
dont il estoit entrepris, & de mal d'estomach, que si on n'y apportoit un
prompt remède il mourroit en bref: le luy dis que j'y adviserois dans dix
jours, qui estoit pour dilayer, attendant tousjours nos vaisseaux.
J'advisay que s'il estoit question qu'il sortist, que ce seroit à mon grand
regret, & d'ailleurs qu'en le delivrant cela nous pourroit en quelque façon
estre profitable, & que toutesfois & quantes que nous le desirerions avoir
nous le pourrions reprendre, s'il n'abandonnoit tout le païs.
Or comme j'ay dit cy-dessus, entre tous les Sauvages nous n'avions pas
cogneu un plus fidelle amy & secourable que Chomina, qui nous
advertissoit de toutes les menées qui se passoient parmy les Sauvages, aussi
je l'entretenois fort bien le cognoissant vrayement loyal, il estoit, comme
j'ay dit cy-dessus, l'accusateur & dénonciateur de nostre meurtrier,
6 soubçonné par ses camarades qui luy portoient envie, mais il y en avoit qui
le favorisoient, & principalement Erouachy, qui le portoit fort parmy eux.
Je mande Chomina qu'il me vint trouver au Fort, & après luy avoir
longuement discouru sur ce subject de la bonne volonté qu'il avoit tousjours
eue envers les François, qu'il eust à la continuer, en luy promettant de
l'eslire Capitaine à l'arrivée de nos vaisseaux: que tous les chefs feroient
estat de sa personne, qu'on le tiendroit comme François parmy nous, qu'il
recevroit des gratifications & de beaux presens à l'advenir, luy donnant
crédit & honneur entre tous ceux de sa nation, comme aussi de le faire
manger à nostre table, honneur que je ne faisois qu'aux Capitaines
d'entr'eux, & que pour accroistre son crédit, qu'aucun conseil ny affaire ne
se passeroit parmy eux qu'il n'y fust appellé, tenant le premier rang en sa
nation: & pour davantage le mettre en réputation & le mettre du tout hors de
soupçon de ce qu'on l'accusoit qu'il estoit l'un des tesmoins de nostre
meurtrier, qu'il luy vouloit du mal, le menaçant que s'il sortoit une fois de
nos mains qu'il se vangeroit de luy. Pour rabatre toutes ces mauvaises
volontez, il falloit qu'il creust mon conseil, que s'il avoit bien faict par le
passé, il falloit qu'il fist encore mieux à l'advenir: ce qu'il promit faire avec
grande demonstration d'allegresse, disant que je m'asseurasse qu'il ne se
passeroit rien entre les Sauvages au desadvantage des François qu'il ne nous
en donnast advis, qu'il sçavoit bien que la pluspart n'avoient le coeur bon, &
7 qu'Erouachy (duquel nous pensions faire estat) estoit un homme cauteleux,
fin & menteur, nous donnant de bons discours, accordant facilement ce
qu'on luy proposoit, & neantmoins en arrière il faisoit tout le contraire,
pariant autrement, que pour luy il n'avoit rien tant en haine que ces coeurs
doubles, mais qu'il falloit quelquesfois faire semblant d'adjouster foy en ces
discours, & ne faire neantmoins que ce que l'on jugeroit devoir estre fait par
apparence. Il dit qu'il aime grandement les François, c'est le moins qu'il peut
dire, les effects le feront assez cognoistre. Alors il me dist, le temps & la
saison approchera pour ceux qui auront bon coeur envers toy & tes
compagnons, si vos vaisseaux ne viennent, tu es asseuré de moy & de mon frere, lesquels ne feront que ce que tu voudras pour t'assister en ce que tu
pourrois avoir affaire de nous, je tascheray encore d'attirer avec moy
quelques Sauvages de crédit poussez de mesme volonté, il y en a que j'ay
commencé à y disposer, cela fait je ne doute plus rien contre mes envieux,
desquels je ne me soucie pas beaucoup: ils demeureront tels avec desplaisir,
& moy contant de vostre amitié, en vous servant de tout mon coeur. Voila
bien dit (luy dis-je) nous sommes délibérez de mettre le prisonnier dehors
pour ton respect, & te faire entrer en crédit: par ce moyen tu diras audit
Erouachy que tu m'as prié pour le prisonnier afin de le mettre hors, que je
t'ay donné bonne esperance, qu'en peu de jours cela se pourra faire, voyant
ce qu'il dira & tous les autres Sauvages, que je m'asseure qu'ils le trouveront
bon, jugeant bien que si c'estoit toy qui eust accusé le meurtrier que tu ne
8 poursuivrois pas sa delivrance, mais plustost sa mort, & leur dire à tous les
considerations que nous voulons, en cas qu'il sorte.
Le premier article, Que le prisonnier laisseroit son petit fils chez le Père
Joseph Caron Recolet, qu'il nourrissoit, & seroit comme pour ostage &
asseurance que le cas arrivant que les François (qui estoient allez aux
Hurons) vinssent, & qu'ils n'y peussent retourner ny aller à la nation des
Abenaquioicts, où j'avois envoyé descouvrir, les despartir entr'eux jusques à
25 attendant nos vaisseaux.
2. Que si lesdits Abenaquioicts avoient desir de nous donner de leurs bleds
d'Inde ou traitter: qu'ils nous fourniroient de 8 Canaux avec quelques
Sauvages & des François que nous y envoyerions pour traitter dudit bled
d'Inde.
3. Que luy & ledit Erouachy nous respondroient que le prisonnier ne feroit
aucun mal à qui que ce fust estant delivré & guary.
4. Que le temps venu de la pesche des anguilles ils nous en feroient fournir
raisonnablement par leurs compagnons en payant.
5. Que je desirois qu'il fust recogneu pour Capitaine entre les Sauvages,
attendant que nos vaisseaux fussent venus pour en faire les cérémonies & le
faire recevoir, & qu'il auroit pour adjoint & pour son conseil après luy
Erouachy, Bastisquan chef des trois rivieres, & le Borgne, qui estoit un bon Sauvage & homme d'esprit, avec un autre de nostre cognoissance, pour
resoudre & délibérer des affaires entre-eux.
9 6. Que ledit Erouachy tiendra sa promesse, que s'il void celuy qu'il dit qui
avoit tué nos hommes, qu'il s'en saisira ou nous le monstrera, s'il vient en
ces lieux, pour en faire justice.
Voila les conditions que tu leur diras que je desire, ausquelles je ne voy
point de difficulté, & ayant resoult ensemblement, vous me viendrez revoir
pour sçavoir ce que l'on fera sur cette affaire, & s'ils seront delibérez
d'accorder ce que je te propose. Il me promit d'accomplir le tout, en leur
remonstrant combien nous les surpassions en bonté, police, & justice, &
comme nous nous comportions en choses criminelles, & ne leur
ressemblions, veu qu'aussitost qu'un de leurs hommes avoit esté tué, sans
consideration aucune, ils alloient faire mourir le premier de la nation qu'ils
rencontroient, fust-ce sa femme ou son enfant: mais parmy nous, au
contraire la justice ne s'exerçoit que contre celuy qui avoit tué, & ne le
sçachant que par soubçon nous usions de grande patience attendant le temps
que nostre Dieu, juste juge (qui ne souffre que les meschans prosperent en
leur mal) permet à la fin qu'ils soient descouverts par des tesmoignages bien
approuvez & irréprochables, premier que les faire mourir, ou delivrer s'ils
n'estoient coulpables, ce que nous faisions avec honneur & louange, & à la
honte & infamie de ceux qui l'auroient meschamment accusé, devant
souffrir le mesme supplice que le criminel, que nous avions détenu ce
prisonnier, & pour le 14 mois, sans luy faire aucun mal que de l'avoir retenu
tant de temps, sur ce qu'il m'avoit dit & ouy dire à Martin, Sauvage defunct,
0 & pour le bruict commun qui estoit entre tous les Sauvages, qu'il n'estoit
pas prisonnier sans sujet, joint le discours que la femme dudit prisonnier
avoit fait, & autres tesmoignages de nos gens, mais qu'à l'advenir il falloit
se comporter plus sagement en nostre endroit: qu'ils prinsent courage de
nous assister en tout ce que nous leur proposions, vivant en paix les vus
avec les autres, qu'ils n'avoient point de suject de se plaindre, ne leur ayant
jamais m'esfect ains au contraire en leurs extrêmes necessitez plusieurs
d'eux seroient morts sans nostre secours, & ont très-mal recogneu les
bienfaicts, nous ayant tué quatre hommes depuis que nous estions habituez
à Québec. Il s'esmerveilloit comme nous avions tant de patience, veu que
nous pouvions perdre leur païs, & les rendre fugitifs en d'autres contrées où ils seroient très-mal au prix du leur, & ainsi sur ce subject nous fismes
plusieurs discours.
Chomina s'en alla dire à tous les Sauvages ce que je luy avois dit, Le
lendemain il me revint trouver, me disant avoir fait récit à tous ses
compagnons en conseil ce que je luy avois proposé, que tous avoient receu
une grande resjouyssance, que veritablement cette affaire le mettroit en
crédit & hors de toute mesfiance, que dans deux jours ils me viendroient
trouver après avoir resolu ce qu'ils auroient à respondre, en confirmant tout
ce que nous désirions, avec promesse de nous assister en tout & par tout,
quoy que nos vaisseaux ne vinssent, & vivre en bonne intelligence à
l'advenir. Ce sont leurs discours ordinaires qu'il faut croire par bénéfice
d'inventaire & en tirer ce que l'on peut, comme d'une mauvaise debte, car la
1 moindre mouche qui leur passe devant le nez est capable de diminuer
beaucoup de ce qu'ils promettent si on leur refuse de quelque chose,
principalement quand les demandes sont générales, autrement non.
Au bout de deux jours ledit Chomina, Erouachy, & tous les autres Sauvages
me vindrent trouver, Erouachy parlant pour tous, dit ainsi. Il y a long temps
que nous avons esté liez d'une estroitte amitié, & notamment depuis prés de
30 ans que vous nous avez assisté en nos guerres & autres necessitez
extresmes, sans vous avoir eu que peu de ressentiment, nous jugeans
véritablement incapables de vostre affection pour n'avoir fait ce que nous
pouvions depuis que les Anglois sont venus en ce lieu, pour moy tu sçais
comme estant esloigné je ne pouvois remédier par presence ny conseil, à
toutes ces choses passées, & de plus que tout le païs est desnué de Chefs &
Capitaines qui sont morts depuis deux ans, & ne restant que des hommes
vieux sans commandement, & des jeunes sans esprit & conduite, qui ne
jugeant combien vostre bienvueillance nous est necessaire, que sans la
continuation d'icelle nous serions miserables, mais comme vostre coeur a
tousjours esté entièrement bon nous vous prions le continuer, comme le
père à ses enfans. Nous ne recognoissons plus d'anciens amis que toy, qui
sçache nos deportemens & gouvernemens trop affectionnez envers nous
jusques à present. Il est vray que l'on a tué de vos hommes, mais ce sont des
meschans particuliers, & non le général qui en a receu beaucoup de
2 desplaisir, principalement ceux qui ont du jugement, à l'un tu luy as
pardonné, l'ayant recognu pour meurtrier qui avoit fait le meurtre par le mauvais conseil de certaines personnes qui sont aussi bien morts que luy:
l'autre aussi meschant que le premier, qui est celuy que tu soubçonne, & dis
en avoir quelque tesmoignage, ce qu'estant vérifié nous ne le desirons
maintenir, mais qu'il meure. Il n'a jamais rien confesse, il proteste ne l'avoir
fait, & qu'il n'appréhende pas tant la mort de ce qu'on l'accuse, que s'il les
avoit faict mourir qu'il le diroit librement plustost que de demeurer dedans
une prison, souffrant plus d'ennuis & de tourments en ses maladies que s'il
mouroit tout d'un coup. Que tout ce que j'avois dit à Chomina ils le
desiroient effectuer & faire pour les François tout ce qu'ils pourroient, &
desirant qu'il fust Capitaine, dit qu'il en estoit très-content, comme aussi
tous les Sauvages, mais ce qu'il disoit estoit au plus loin de sa pensée,
recognoissant asseurément que delivrant le prisonnier à sa requeste &
supplication, qu'il falloit qu'il nous eust grandement obligé.
Je luy dis devant tous que les affections de ceux qui promettoient beaucoup
ne consistoient pas en paroles & caresses, qui n'estoient que les avant-
coureurs des effects en la pluspart du monde tant envers eux qu'envers
nous: que pour luy nous l'avions treuvé entre tous les Sauvages de parole
effective, il avoit l'esprit, le jugement & la cognoissance très-bonne, sans
ingratitude, qui sont les choses autant requises qu'il falloit pour un Chef.
Pour le courage il n'en manquoit point, que je le pouvois asseurer que luy &
3 tous ceux qui tiendroient son party je les maintiendrois de tout mon pouvoir
contre ceux qui luy voudroient faire du desplaisir: que nous avions le
naturel si bon que ceux qui nous avoient obligez pour peu que ce fust, nous
n'en estions mescognoissans. Tu pourrois estre en peine de sçavoir qui nous
a incité à luy vouloir tant de bien-vueillance. Je te diray que quand il a esté
question d'envoyer quelque Sauvage & faire diligence nous voyant en peine
il n'a attendu que nous luy en parlassions, mais aussi-tost avec son frere il
s'est offert de nous servir sans marchander ny esperer de recompense que
nostre volonté, & promptement & d'un coeur franc il nous a servis avec
fidélité, s'employant & s'offrant à toutes occasions, ce que n'ont fait les
autres: en nos necessitez il ne nous a jamais abandonné ny en hyver ny en
esté, nous secourant de ce qu'il pouvoit, desirant plustost mourir avec nous
que nous abandonner. Quand quelques uns de mes compagnons alloient en
sa maison que ne faisoit-il point pour les caresser & traitter humainement:
leur donnant souvent ce qu'il gardoit pour luy. Il prenoit compassion de nos
necessitez, & ne faisoit pas comme d'autres qui s'en rioient, nous vendant excessivement un peu de poisson ou viande quand on en desiroit avoir, sans
autres infinies obligations que nous luy avons pour tant de tesmoignages de
sa fidélité: il s'est offert aussi en cas que l'on voulust se battre avec l'Anglois
qu'il viendroit avec nous pour y vivre & mourir: & se mettant en devoir luy
& son frere, se sont presentés en nostre fort avec leurs armes pour recevoir
4 tel commandement que j'eusse desiré, ce que n'a jamais fait autre Sauvage
que luy: au contraire comme ils virent les Anglois à Tadoussac, ils les
conduirent jusques au Cap de Tourmente, leur enseignant volontairement le
chemin, aydant aux Anglois à tuer nostre bestial, & piller les maisons de
nos gens comme s'ils eussent esté ennemis: regarde & juge quelle raison
nous avons à hayr ceux-là, & vouloir du bien à ces hommes cy.
Il est vray que voilà de puissantes raisons pour l'affectionner, il s'est trouvé
des occasions où il a montré quel estoit son coeur, mais pour moy j'estois
absent: je ne laisse pourtant d'avoir le mesme desir de servir si l'occasion se
presentoit. Pour ceux qui ont conduit les Anglois, ils sont de Tadoussac,
meschans Sauvages qui n'ont point d'amitié, estant assez recogneus pour
tels, qui parlent de bouche amiablement, mais le coeur n'en vaut rien, & ne
font que du mal. Nous sommes tres-aises de ce que Chomina s'est si bien
porté en vostre endroit, vous avez raison de l'aymer: neantmoins nous ne
laissons tous de vous affectionner aussi bien que luy. Je ne doute point de sa
fidélité, il a montré par effect ce qui nous occasionne à te vouloir du bien,
en attendant les effects de nos promesses, asseurez-vous que nous les
effectuerons, & les vaisseaux venus l'on recevra ledit Chomina pour
Capitaine. Tu sçais la façon de faire quand on eslist un Chef, & qu'il change
de nom, tu en as faict d'autres, c'est pourquoy tu seras encore cestuy-cy que
nous tiendrons pour tel attendant son eslection comme chef, chacun
respondant d'une voix, ainsi sera il.
5 Ce que voyant je dis audit Chomina que quand il voudroit qu'il emmenast le
prisonnier, & qu'il luy remonstre d'estre sage à l'advenir, que s'il a esté
prisonnier tant de temps, que ce sont les discours des Sauvages, & non
nous.
Ledit Chomina sortant avec tous les autres Sauvages, le va treuver, luy
ayant auparavant donné bonne esperance de sa delivrance qu'il moyennoit,
après avoir remonstré plusieurs choses, le prisonnier luy dit, Je sçais bien que les François n'ont point de tort de m'avoir retenu si long-temps, ils
avoient juste sujet de le faire, d'autant que les nostres leur avoient donné à
entendre que c'estoit moy qui avoit fait le meurtre, quand je seray guary je
leur veux tesmoigner qu'un meschant homme ne voudroit faire ce que je
feray pour eux.
Ces discours finis ils le prennent & le mettent en une couverte, &
l'emportant à quatre, car il ne pouvoit se soustenir sur les jambes estant fort
desfait & débile: la vérité est que ces gens qui ont accoustumé une grande
liberté, la prison de 14 mois leur est un grief supplice, autant presque que
s'ils recevoient la mort tout d'un coup: ce fut où la necessité des vivres nous
contraignit, veu que sans ceste extrémité il eut tousjours esté prisonnier:
mais quoy, c'estoit chose forcée ou estre tousjours en trances &
apprehension avec ces Sauvages qui ne nous eussent voulu secourir en
nostre necessité: car nous voyant foibles desnuez d'hommes & de tout
secours, ils eussent peu entreprendre sur nous ou sur ceux qui alloient
chercher des racines dans les bois, avec beaucoup d'autres considerations
qui nous excitoient à cela.
6 Arrivée de Desdames de Gaspey. Un Capitaine Canadien offre toute
courtoisie au sieur du Pont. Quelques discours qu'eut l'Autheur avec luy, &
ce que firent les Anglais.