Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 78 sur 232

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Oeuvres de Champlain

QUATRIESME VOYAGE DU SIEUR DE CHAMPLAIN, CAPITAINE ORDINAIRE POUR le Roy en la marine, & Lieutenant de Monseigneur le Prince de Condé en la Nouvelle France, fait en l'an 1613.

prieray le Créateur qu'il vous conserve. Prince bien-heureux, en toutes

sortes de félicités, oú se terminent les voeux que je fais à vostre grandeur,

en qualité de son

 

Tres-humble & tres-affectionné serviteur

 

SAMUEL. DE CHAMPLAIN.

 

QUATRIESME VOYAGE DU SIEUR

DE CHAMPLAIN, CAPITAINE ORDINAIRE POUR

le Roy en la marine, & Lieutenant de Monseigneur le Prince de

Condé en la Nouvelle

France, fait en l'an 1613.

 

Ce qui m'a occasionné de recercher un reglement. Commission obtenue.

Oppositions à l'encontre. En fin la publication par tous les ports de France.

 

CHAPITRE I.

 

E desir que j'ay tousjours eu de faire nouvelles descouvertures en la

Nouvelle France, au bien, utilité & gloire du nom François: ensemble

d'amener ces pauvres peuples à la cognoissance de Dieu, m'a fait chercher

de plus en plus la facilité de ceste entreprise, qui ne peut estre que par le

moyen d'un bon règlement: d'autant que chacun voulant cueillir les fruits de

mon labeur, sans contribuer aux frais & grandes despences qu'il convient

faire à l'entretien des habitations necessaires pour amener ces desseins à une

bonne fin, ruine ce commerce par l'avidité de gaigner, qui est si grande,

qu'elle fait partir les marchans devant la saison, & se précipiter non

seulement dans les glaces, en esperance d'arriver des premiers en ce païs;

mais aussi dans leur propre ruine: car traictans avec les sauvages à la

desrobée, & donnant à l'envie l'un de l'autre de la marchandise plus qu'il n'est requis, sur-achetent les danrées; & par ainsi pensant tromper leurs

compagnons se trompent le plus souvent eux mesmes.

 

C'est pourquoy estant de retour en France le 10. Septembre 1611 j'en parlay

à monsieur de Monts, qui trouva bon ce que je luy en dis: mais ses affaires

ne luy permettant d'en faire la poursuitte en Cour, m'en laissa toute la

charge 315.

 

Note 315: (retour)

 

Voir, ci-dessus, chapitre IV du Troisième Voyage, p. 265.

 

Deslors j'en dressay des mémoires, que je monstray à Monsieur le President

Jeannin, lequel (comme il est desireux de voir fructifier les bonnes

entreprises) loua mon dessein, & m'encouragea à la poursuitte d'iceluy.

 

Et m'asseurant que ceux qui ayment à pescher en eau trouble trouveroient

ce règlement fascheux, & rechercheroyent les moyens de l'empescher, il me

sembla à propos de me jetter entre les bras de quelque grand, l'authorité

duquel peust servir contre leur envie.

 

Or cognoissant Monseigneur le Comte de Soissons 316 Prince pieux &

affectionné en toutes sainctes entreprises, par l'entremise du sieur de

Beaulieu, Conseiller & aumosnier ordinaire du Roy, je m'adressay à luy, &

luy remonstray l'importance de l'affaire, les moyens de la régler, le mal que

le desordre avoit par cy devant apporté, & la ruine totale dont elle estoit

menacée, au grand des-honneur du nom François, si Dieu ne suscitoit

quelqu'sn qui la voulust relever, & qui donnast esperance de faire un jour

réunir ce que l'on a peu esperer d'elle. Comme il fut instruict de toutes les

particularités de la chose, & qu'il eust veu la Carte du pays que j'avois

faicte, il me promit, sous le bon plaisir du Roy, d'en prendre la protection.

 

Note 316: (retour)

 

Charles de Bourbon, comte de Soissons, alors gouverneur de Dauphiné et de

Normandie. (Hist. généalogique, etc., par le P. Anselme, t. I, p. 350.)

 

Aussi tost après je presentay à sa Majesté, & à Nosseigneurs de son Conseil

une requeste avec des articles, tendans à ce qu'il luy pleust vouloir apporter

un règlement en cet affaire, sans lequel, ainsi que j'ay dict, elle s'en alloit perdue, & pource sa Majesté en donna la direction & gouvernement à

mondit Seigneur le Comte 317, lequel deslors m'honora de sa

Lieutenance318.

 

Note 317: (retour)

 

La commission du comte de Soissons est du 8 octobre 1612, comme le prouve

l'extrait suivant des lettres du duc d'Anville, rapportées par Moreau de Saint-

Méry, et reproduites dans les Mémoires et Documents de la Société Historique

de Montréal, page 110: «Voulant de toute notre affection continuer le même

dessein que les défunts Rois Henri le Grand notre aïeul, et Louis XIII notre très-

honoré Seigneur et Père, avaient de favoriser la bonne intention de ceux qui

avaient entrepris de rechercher et découvrir ès pays de l'Amérique, des terres,

contrées, et lieux propres et commodes pour faire des habitations capables

d'établir des Colonies, afin d'essayer, avec l'assistance de Dieu, d'amener les

peuples qui en habitent les terres à sa connaissance, et les faire policer et

instruire à la Foi et Religion Catholique, Apostolique et Romaine, et par ce

moyen y établir notre autorité, et introduire quelque commerce qui puisse

apporter de l'utilité à nos sujets: ayant été informé que par les voyages faits le

long des Côtes et Isles, desquelles nos prédécesseurs en auraient fait habiter

quelques-unes, il a été reconnu plusieurs Ports, Havres, et lieux propres et bien

commodes pour y aborder, habiter et donner un bon et grand commencement

pour l'entier accomplissement de ce dessein, et aussi pour y découvrir et chercher

chemin facile pour aller au pays de la Chine, de Monoa et royaume des Incas, par

dedans les Rivières et Terres fermes du dit pays, avec assistance des habitants

d'icelles; pour faciliter laquelle entreprise ils auraient, par Lettres-Patentes du 8

Octobre 1612, donné la charge d'icelle à feu notre très-cher et bien amé Cousin le

Comte de Soissons, et icelui fait Gouverneur et notre Lieutenant-Général du dit

pays pour y représenter notre personne et amener les peuples d'icelui pays à la

connaissance de Dieu, et les faire instruire à la Foi et Religion Catholique,

Apostolique et Romaine, ainsi qu'il est plus au long porté par les dites Lettres...»

 

Note 318: (retour)

 

Dans l'édition de 1632, l'auteur rapporte lui-même cette commission, qui est

datée du 15 Octobre 1612.

 

Or comme je me preparois à faire publier la Commission du Roy par tous

les ports & havres de France, la maladie de Monseigneur le Comte arriva, &

sa mort 319 tant regrettée, qui recula un peu ceste affaire: Mais sa Majesté

aussi tost en remit la direction à Monseigneur le Prince 320, qui la remit

dessus: & mondit Seigneur m'ayant honoré pareillement de sa

Lieutenance321, feit que je poursuivis la publication de ladite commission,

qui ne fut si tost faicte, que quelques brouillons, qui n'avoyent aucun

interest: en l'affaire, l'importunerent de la faire casser, luy faisant entendre

le pretendu interest de tous les marchans de France, qui n'avoient aucun subject de se plaindre, attendu qu'un chacun estoit reçeu en l'association, &

par ainsi aucun ne pouvoit justement s'offencer: c'est pourquoy leur malice

estant recogneuë furent rejettées, avec permission seulement d'entrer en

l'association.

 

Note 319: (retour)

 

Le comte de Soissons mourut le premier novembre 1612. (Hist. généalogique,

etc., par le P. Anselme, t. I, p. 350.)

 

Note 320: (retour)

 

Henri de Bourbon, second du nom, auquel l'auteur dédie ce Quatrième Voyage.

 

Note 321: (retour)

 

Cette nouvelle commission est du 22 novembre 1612, comme on peut le voir par

celle que le duc de Ventadour donne à l'auteur le 15 février 1625, et qui est

rapportée ci-après, liv. II de l'édit. 1632, ch. I.

 

Pendant ces altercations, il me fut impossible de rien faire pour l'habitation

de Quebeq, dans laquelle je desirois mettre des ouvriers pour la reparer &

augmenter, d'autant que le temps de partir nous pressoit fort. Ainsi se fallut

contenter pour cette année d'y aller sans autre association, avec les

passeports de Monseigneur le Prince, qui furent donnés pour quatre

vaisseaux, lesquels estoient ja préparés pour faire le voyage; sçavoir trois de

Rouen & un de la Rochelle, à condition que chacun fourniroit quatre

hommes pour m'assister, tant en mes descouvertures qu'à la guerre, à cause

que je voulois tenir la promesse que j'avois faicte aux sauvages

Ochataiguins en l'année 1611. de les assister en leurs guerres au premier

voiage.

 

Et ainsi que je me preparois pour partir, je fus adverti que la Cour de

Parlement de Rouen n'avoit voulu permettre qu'on publiast la Commission

du Roy, à cause que sa Majesté se reservoit, & à son Conseil la seule

cognoissance des différents qui pourroient survenir en cet affaire: joint aussi

que les marchans de S. Maslo s'y opposerent; ce qui me traversa fort, & me

contraignit de faire trois voyages à Rouen, avec Jussions de sa Majesté, en

faveur desquelles la Cour se déporta de ses empeschemens, & débouta les

opposans de leurs prétentions: & fut la Commission publiée par tous les

ports de Normandie.

Partement de France: & ce qui se passa jusques à nostre arrivée au Saut.

 

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