Oeuvres de Champlain
De par le Roy.
Chers & bien-aimez, Sur l'advis qui nous a esté donné, qu'il y a eu
cy-devant du mauvais ordre en l'establissement des familles & ouvriers
que l'on a menez en l'habitation de Quebec, & autres lieux de la
Nouvelle France, Nous vous escrivons ceste lettre, pour vous déclarer
le desir que nous avons que toutes choses aillent mieux à l'advenir: &
vous mander, que nous aurons à plaisir que vous assistiez, autant que
981 vous le pourrez commodément, le sieur de Champlain, des choses
requises & necessaires pour l'execution du commandement qu'il a
receu de Nous, de choisir des hommes expérimentez & fidèles pour
employer à descouvrir, habiter, défricher, cultiver, & ensemencer les
terres, & faire tous les ouvrages qu'il jugera necessaires pour
l'establissement des Colonies que nous desirons de planter audit pays,
pour le bien de nostre service, & l'utilité de nos Subjects, sans que pour
raison desdites descouvertures & habitations, vos Facteurs, Commis, &
Entremetteurs au faict: du trafic de la pelleterie, soient troublez ny
empeschez en aucune façon & manière que ce soit, durant le temps que
nous vous avons accordé. Et à ce ne faites faute. Car tel est nostre
plaisir. Donné à Paris le 12e jour de Mars, 1618.
Ainsi signé LOUIS. Et plus bas, POTIER.
Ils ne voulurent rien dire davantage que ce qu'ils m'avoient escrit; ce qui
m'occasionna de faire ma protestation, & m'en retournay à Paris. Ils font
leur voyage497, & ledit du Pont hyverna ceste année à l'habitation, pendant
que je plaide mon droict au Conseil de sa Majesté.
Note 497: (retour)
On voit que Champlain ne vint point au Canada en 1619.
Je presente requeste avec la copie des articles, afin de les faire venir. Nous
voila à chicaner, & Boyer qui n'en devoit rien à personne, cecy me donna
sujet de suivre le Conseil à Tours, où je fais voir la malice de leur plaidoyé, assez recogneuë d'un chacun. Et après avoir bien débattu, j'obtiens un arrest
de Messieurs du conseil, par lequel il estoit dit que je commanderois tant à
Québec, qu'autres lieux de la nouvelle France, & defenses aux Associez de
ne me troubler, ny empescher en la fonction de ma charge, à peine de tous
despens, dommages & interests, & d'amende arbitraire, & hors de despens:
Lequel arrest je leur fais signifier en plaine Bourse de Rouen. Ils s'excusent
sur ledit Boyer, & disent qu'ils n'y avoient pas consenty: mais j'estois tres-
asseuré du contraire.
En ce temps Monseigneur le Prince estant mis en liberté498, on luy donne
mille escus, desquels il en donna cinq cents aux Pères Recollets, pour aider
à faire leur Séminaire, qui ne firent pas grand' chose. Estant r'entré en
possession de sa commission pour la nouvelle France, Monsieur le
Mareschal de Thémines hors de ses prétentions, le Sieur de Villemenon qui
dés long temps avoit desir que ceste affaire tombast entre les mains de
Monseigneur l'Admiral, pource qu'il croyoit que toutes choses seroient
mieux réglées à l'honneur de Dieu, du service du Roy, & bien dudit pays; &
qu'ayant l'intendance de l'Admirauté, tout se feroit avec advancement; Il en
parle à Monseigneur de Montmorency, qui monstroit le desirer par les
ouvertures que led. Sieur de Villemenon luy donna. Mond. Seigneur en
parle à Monseigneur le Prince, qui remet ceste affaire au Sieur Vignier, qui
fait en sorte qu'il tire de Monseigneur de Montmorency unze mille escus
pour ses prétentions, & promet souz le bon plaisir du Roy, luy donner la
commission de Vice-roy aud. pays de la nouvelle France, qui en donne
l'intendance à Monsieur Dolu, grand Audiancier de France, pour y apporter
quelque bon règlement: lequel s'y employe de toute son affection, bruslant
d'ardeur de faire quelque chose à l'advancement de la gloire de Dieu, & du
pays, & mettre nostre Société en meilleur estat de bien faire qu'elle n'avoit
fait. Je le veis sur ceste affaire, & luy fis cognoistre ce qui en estoit, & luy
en donnay des memoires pour s'en instruire.
Note 498: (retour)
Le prince de Condé fut mis en liberté le 20 octobre 1619; la lettre de grâce du roi
est du 9 novembre, et elle ne fut vérifiée en parlement que le 26 suivant. (MERC.
FRANC.)
Mond. Seigneur de Montmorency me continuant en l'honneur de sa
Lieutenance en lad. nouvelle France, me commande de faire le voyage, & d'aller à Québec m'y fortifier au mieux qu'il me seroit possible, & luy
donner advis de tout ce qui se passeroit, pour y apporter l'ordre requis. Donc
je partis de Paris avec ma famille, équipé de tout ce qui m'estoit necessaire.
Estant à Honnefleur, il y eut encore quelque brouillerie sur le
commandement que je devois avoir audit pays, & ceste compagnie receut
un extrême desplaisir de ce changement. J'en escris à Monseigneur, & aud.
Sieur Dolu, qui leur mandent que le Roy & Monseigneur entendoient que
j'eusse l'entier & absolu commandement en toute l'habitation, & sur tout ce
qui y seroit, horsmis pour ce qui estoit du magazin de leurs marchandises,
desquelles leurs commis ou facteurs pouvoient disposer. Que sa Majesté
avoit promis de nous donner armes & munitions de guerre, pour la defense
du fort que je ferois bastir. Et s'ils ne vouloient obeir aux volontez de sa
Majesté, & de mond. seigneur que je fisse arrester le vaisseau, jusques à ce
que cela fust exécuté. On en r'escrit au sieur de Brécourt, maistre d'hostel de
mond. Seigneur, & Receveur de l'Admirauté, & aux Officiers nos associez,
bien faschez de tout cecy, mais en fin ils acquiescerent à la raison. Au
mesme temps sa Majesté me fit l'honneur de m'escrire ceste lettre sur mon
partement.
CHAMPLAIN, Ayant sceu le commandement que vous aviez receu
de mon cousin le Duc de Montmorency, Admiral de France, & mon
Vice-roy en la nouvelle France, de vous acheminer audit païs, pour y
estre son Lieutenant, & avoir soin de ce qui se presentera pour le bien
de mon service, j'ay bien voulu vous escrire ceste lettre, pour vous
asseurer que j'auray bien agreables les services que me rendrez en
ceste occasion, surtout si vous maintenez led. païs en mon obeissance,
faisant vivre les peuples qui y sont, le plus conformément aux loix de
mon Royaume, que vous pourrez, & y ayant le soin qui est requis de la
Religion Catholique, afin que vous attiriez par ce moyen la bénédiction
divine sur vous, qui sera reussir vos entreprises & actions à la gloire de
Dieu, que je prie (Champlain) vous avoir en sa saincte & digne garde.
Escrit à Paris le 7e jour de May, 1620.
Signé, LOUIS. Et plus bas, BRULART.