Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 172 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre VII.

 

Ledit Général ayant accommodé le fort & habitation de Québec de tout ce

qu'il jugea estre necessaire, il fit donner caraine à ses vaisseaux assez

légèrement, nettoyer, gadomer & suiver, ce qu'estant fait, il fit partir une

petite barque de 25 à 30 tonneaux, pour s'en aller porter à Québec ce qui

restoit, où s'embarquèrent mes deux petites Sauvagesses, nous levons les

ancres & mettons sous voiles, ce qui n'estoit pas sans bien appréhender la

rencontre du Chevalier de Rasilly, d'autant que nouvelles estoient venues

par quelques Sauvages, qui asseuroient avoir veu dix vaisseaux à Gaspey,

bien armez qui nous attendoient audit lieu: c'est pourquoy l'on passa fort

proche d'Enticosty 14 lieues dudit Gaspey pour n'estre apperceus: toutesfois

7 ledit Quer disoit qu'il ne les apprehendoit en aucune façon, & que c'estoit à

faire à se bien battre & que si tant estoit que les François eussent le dessus,

qu'il mettroit le feu dans leurs vaisseaux, en faisant mourir beaucoup

premier qu'en venir là, & quelques autres discours. Nous fusmes contrariez

de fort mauvais temps, avec des brunes jusques sur le grand Ban, qui estoit

le 16 du mois d'Octobre, nous eusmes la sonde, & le 18 la cognoissance de

Sorlingues: pendant la traverse moururent onze hommes de la dysenterie, de

l'esquippage de Quer.

 

Le 20 nous relaschasmes à Plemué780, où nous eusmes nouvelle de la paix

781 , ce qui fascha grandement ledit Quer. Le 25, sortismes dudit port,

rangeant la coste de deux lieues. Le 27, passasmes devant Douvre, où ledit

Quer fit descendre tous nos hommes avec les pères Jesuistes & Recollets,

ausquels il donna passage, & à tous ceux qui voulurent aller en France: &

moy j'escrivay de ce lieu à Monsieur de Lozon 782 que je m'en allois à

Londres, treuver Monsieur l'Ambassadeur 783, pour luy faire le récit de tout

ce qui s'estoit passé en nostre voyage, afin qu'il luy pleust faire expédier

quelques lettres de sa Majesté audit sieur Ambassadeur, pour avoir ceste

affaire pour recommandée, & y envoyer un homme exprés pour cet effect,

chose comme très necessaire & importante pour le bien de la Societé.

Note 780: (retour)

 

Plymouth.

 

Note 781: (retour)

 

Le traité de Suse avait été conclu le 24 avril 1629, et il venait d'être ratifié, le l6

septembre.

 

Note 782: (retour)

 

Jean de Lauson, l'un des principaux associés de la Compagnie de la Nouvelle-

France, et le même qui fut plus tard gouverneur du Canada.

 

Note 783: (retour)

 

C'était alors M. de Châteauneuf.

 

8 En continuant nous passasmes par les Dunes, où il y avoit nombre de

vaisseaux, & une remberge de six à sept cens tonneaux que l'on salua, qui

rendit le réciproque de trois coups de canon. Entrant en la riviere fusmes

mouiller l'ancré devant Graveline 784, où mismes pied à terre laissant les

vaisseaux, ledit Quer fréta un batteau pour aller à Londres sur la riviere de

la Tamise, auquel lieu arrivasmes le 29 dudit mois.

 

Note 784: (retour)

 

Gravesend. Le contexte prouve évidemment que c'est ici une faute

typographique. Entrant en la rivière, c'est-à-dire, la Tamise. Il est bon de se

rappeler en outre que le général Kertk était parti précisément de Gravesend; il est

donc tout naturel que ses vaisseaux soient revenus au port d'où ils avaient fait

voile au printemps. (Pièces justificatives, n. V.)

 

Le l'en demain je fus treuver monsieur l'Ambassadeur, auquel je fis

entendre tout le sujet de nostre voyage, ayant esté pris deux mois après la

paix, qui estoit le 20 Juillet, faute de vivres & munitions de guerre & de

secours, ayant enduré beaucoup de necessitez un an & demy, allant chercher

des racines dans les bois pour vivre, bien que je n'eusse retenu que seize

personnes au fort & à l'habitation, ayant envoyé la plus grand part de mes

compagnons parmy les Sauvages, pour éviter aux grandes famines qui

arrivent en ces extremitez.

 

Ce qu'ayant entendu ledit sieur Ambassadeur, il se délibéra d'en parler au

Roy d'Angleterre, qui luy donna toute bonne esperance de rendre la place, comme de toutes les peleteries & marchandises, lesquelles il fit arrester.

 

Je donnay des mémoires, & le procès verbal de ce qui s'estoit passé en ce

9 785 voyage, & l'original de la capitulation que j'avois faite avec le Général

Quer, & une carte 786 du pays pour faire voir aux Anglois les

descouvertures & la possession qu'avions prise dudit pays de la Nouvelle

France, premier que les Anglois, qui n'y avoient esté que sur nos brisées,

s'estans emparez depuis dix à douze ans des lieux les plus signalez, mesme

enlevé deux habitations sçavoir celle du Port Royal où estoit Poitrincourt,

où ils sont habituez de present, & celle de Pemetegoit appellé autrement

Norembeque: le tout saisi & enlevé contre tout droit & raison, molestant les

sujets du Roy, leur imposant un tribut sur la pesche du poisson: le tout pour

les travailler, & en fin leur faire quitter la pesche, en se rendant maistre de

toutes les costes peu à peu. De plus afin d'obliger les sujets de sa Majesté à

aller prendre des congez en Angleterre, &787 ont imposé depuis deux ou

trois ans des noms en ladite Nouvelle France, comme la Nouvelle

Angleterre & Nouvelle Escosse. Ils s'en sont advisez bien tard, ils le

devoient faire avec raison, & non pas changer, ce qu'ils ne pourront jamais

faire, on ne leur dispute pas les Virgines, ce qu'avec raison l'on pourroit

faire, ayant esté les premiers François qui les ont descouvertes il y a plus de

quatre vingts ans, par commandement de nos Roys, cela se justifie par la

relation des histoires tant Françoises qu'Estrangeres. Mais qui a causé qu'ils

s'en sont emparez si facillement? c'est que le Roy n'en avoit fait estat

0 jusqu'à maintenant, que les justes plaintes qui luy en ont esté faites, le fait

resoudre à recouvrir ce que les Anglois ont anticipé, & le fera toutesfois &

quantes que sa Majesté le voudra.

 

Note 785: (retour)

 

Voir ci-dessus, p. 240.

 

Note 786: (retour)

 

Probablement celle qu'il publia trois ans plus tard (édit. 1632), et que nous

produisons dans cette présente édition.

 

Note 787: (retour)

 

Au lieu de &, il faut lire ils.

Je fus prés de cinq sepmaines788 proche de mondit sieur l'Ambassadeur,

attendant tousjours nouvelles de France, & voyant le peu de diligence que

l'on faisoit d'y envoyer, ou me donner advis de ce que l'on desiroit faire, je

sceus de mondit sieur s'il n'avoit plus besoin de mon service, que je desirois

m'en retourner en France, il me le permit, me donnant lettre pour

Monseigneur le Cardinal, m'asseurant que le Roy d'Angleterre & son

Conseil luy avoient promis de rendre la place au Roy, il s'y employa fort

vertueusement 789, esperant faire donner un arrest au Conseil pour la

reddition de l'habitation & commoditez qui y avoient esté prîtes.

 

Note 788: (retour)

 

Depuis le 30 octobre jusqu'au 30 de novembre.

 

Note 789: (retour)

 

M. de Châteauneuf, ambassadeur extraordinaire auprès du roi d'Angleterre, fut

remplacé par M. Fontenay-Mareuil, nommé ambassadeur ordinaire, qui arriva à

Londres vers le commencement de février 1630. Celui-ci reçut ordre du cardinal

de Richelieu de poursuivre activement les négociations entamées par son

prédécesseur. Dès le commencement de février, l'ambassade avait déjà présenté

cinq mémoires au sujet des affaires du Canada, comme on le voit par l'extrait

suivant d'un document conservé au bureau des Papiers d'État en Angleterre

(State Paper Office, Colonial Papers, vol. V, n. 50): «Response de Messieurs les

Commissaires establis pour les affaires estrangeres, sur cinq mémoires à eux

presentés par M. l'Ambassadeur de France le premier de Febvrier 1629» (11

février 1630, style neuf). «Touchant la restitution des places navires & biens qui

ont esté pris sur les François en Canada & particulièrement du fort de Québec, S.

M. persiste en sa première resolution signifiée audit sieur Ambassadeur par un

Mémoire qui luy fut delivré en Latin portant que ledit fort & habitation de

Québec qui fut prist par le Capitaine Kirke le 9. (19.) de Juillet, sera restitué en

mesme estat qu'il estoit lors de la prise, sans rien abattre des fortifications ou

bâtiments, ny en emporter des armes munitions marchandises ou utensiles qui y

furent lors trouvées. Et que si aucune chose en avoit esté emportée, elle sera

rendue soit en espece ou en valeur, selon la quantité de ce qu'il a peu ou pourra

apparoir par nouvelle examination qui en sera faite sur serment avoir esté trouvé

audit lieu. Semblablement les peaus qui ont esté prises & emportées dud. port

pour butin & chose de bonne prise, seront restituées selon qu'aussy il peut ou

pourra apparoir par le compte exact qui en sera pris là, sur serment qu'elles

auront esté prises & emportées dudit lieu. C'est ce que S. M. offre & demeure

tousjours en resolution d'accomplir selon la première déclaration qu'elle en a

faite & n'estime pas pouvoir estre pressée à davantage sur ce point là en vertu du

dernier Traite.» (Voir de plus. Mémoires du Card. de Richelieu et le Mercure

français, t. XV et XVI.)

1 790 791 Je partis de Londres le 30 pour aller à Larie treuver passage, comme

plus proche de Dieppe, d'où il y a 21 lieues: sur le chemin je rencontray

ledit sieur de Caen, qui s'en alloit pour le recouvrement de ses peleteries,

auquel succinctement luy fis entendre ce qui s'estoit passé, & en quel estat

estoient les affaires: arrivant à Larie je fus quelques jours 792 à attendre le

vent pour passer, qui estant devenu bon, je m'embarquay le lendemain &

arrivay à Dieppe.

 

Note 790: (retour)

 

Le 30 de novembre.

 

Note 791: (retour)

 

Ou La Rye, aujourd'hui Rye, dans le comté de Sussex.

 

Note 792: (retour)

 

C'est-à-dire, une dizaine de jours, s'il faut en juger par la date du rapport du

capitaine Daniel, cité plus loin; à moins que ce rapport n'ait été signé qu'après

l'entrevue de celui-ci avec l'auteur.

 

Le jour en suivant arriva le Capitaine Daniel avec son vaisseau, qui avoit

pris une habitation des Anglois, qui s'estoit habitée ceste mesme année à

l'isle du Cap Breton par un Escossois appellé Stuart, qui se disoit parent du

Roy d'Angleterre. Ledit Daniel me donna quelques lettres tant de Monsieur

de Lozon Surintendant des affaires de la Nouvelle France, que de Messieurs

les Directeurs, avec une Commission qu'ils m'envoyoient, comme estans

pressez du partement de l'embarquement, & ne pouvant si tost avoir celle de

sa Majesté, & de Monseigneur le Cardinal pour m'envoyer, à cause de

l'absence de sa Majesté, laquelle Commission portoit ce qui s'ensuit.

 

Les Intendans & Directeurs de la Compagnie de la Nouvelle France,

Au sieur de Champlain l'un des associez en ladite Compagnie, Salut.

1282L'expérience que vous vous estes acquise en la cognoissance du pays,

& Peuples de la Nouvelle France, pendant le sejour que vous y avez

fait, joint la cognoissance particulière que nous avons de vos sens,

suffisance, generosité, prudence, zele à la gloire de Dieu, affection &

fidelité au service du Roy, nous ayant portez à vous nommer &

presenter à sa Majesté, conformément au pouvoir qu'il luy a pleu nous