Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 180 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Et du Devoir

 

D'UN BON MARINIER.

DE LA NAVIGATION.

 

L m'a semblé n'estre hors de propos de faire un petit traitté de ce qui est

necessaire pour un bon & parfait navigateur, & des conditions qu'il doit

avoir: sur toute chose estre homme de bien, craignant Dieu; ne permettre en

son vaisseau que son sainct Nom soit blasphemé, de peur que sa divine

Majesté, ne le chastie, pour se voir souvent dans les périls, & estre soigneux

soir & matin de faire faire les prieres avant toute chose, & si le navigateur

peut avoir le moyen, je luy conseille de mener avec luy un homme d'Eglise

ou Religieux habile & capable, pour faire des exhortations de temps en

temps aux soldats & mariniers, affin de les tenir tousjours en la crainte de

Dieu, comme aussi les assister & confesser en leurs maladies, ou autrement

les consoler durant les périls qui se rencontrent dans les hasards de la mer.

 

Ne doit estre délicat en son manger, ny en son boire, s'accommodant selon

les lieux où il se treuvera, s'il est délicat ou de petite complexion, changeant

d'air & de nourriture, il est suject à plusieurs maladies, & changeant des

bons vivres en de grossiers, tels que sont ceux qui se mangent sur mer, qui

engendrent un sang tout contraire à leur nature: & ces personnes là doivent

apprehender sur tout le Secubat823 plus que d'autres qui ne laissent d'estre

frappez en ces maladies de long cours, & doit on avoir provision de

remèdes singuliers pour ceux qui en sont atteints.

 

Doit estre robuste, dispos, avoir le pied marin, infatigables aux peines &

travaux, affin que quelque accident qu'il arrive il se puisse presenter sur le

tillac, & d'une forte voix commander à chacun, ce qu'il doit faire. Quelques

fois il ne doit mespriser de mettre luy mesme la main à l'oeuvre, pour rendre

la vigilance des matelots plus prompte, & que le desordre ne s'en ensuive:

doit parler seul pour ce que la diversité des commandements, &

principalement aux lieux douteux, ne face faire une manoeuvre pour l'autre.

 

Note 823: (retour) Scorbut.

 

Il doit estre doux & affable en sa conversation, absolu en ses

commandements, ne se communiquer trop facilement avec ses compagnons, si ce n'est avec ceux qui sont de commandement. Ce que ne

faisant luy pourroit avec le temps engendrer un mespris: aussi chastier

severement les meschans, & faire estat des bons, les aymant & gratifiant de

fois à autres de quelque caresse, louant ceux là, & ne mespriser les autres,

affin que cela ne luy cause de l'envie, qui souvent fait naistre une mauvaise

affection, qui est comme une gangrene qui peu à peu corrompt & emporte le

corps, ny pour avoir preveu de bonne heure 824, apportant quelque fois à

conspirations, divisions ou ligues, qui souvent font perdre les plus belles

entreprises.

 

S'il se fait quelques prises bonnes & justes, il ne doit frustrer le droict de

l'Admirale, ny de ceux qui sont avec luy, ny celuy de ses compagnons, tant

soldats que matelots en quelque façon que ce soit: que rien ne se dissipe s'il

peut pour à son retour faire fidel rapport de tout. Il doit estre libéral selon

ses commoditez, & courtois aux vaincus, en les favorisant selon le droict de

la guerre, sur tout tenir sa parolle s'il a fait quelque composition: car celuy

qui ne la tient est réputé lasche de courage, perd son honneur & réputation

quelque vaillant qu'il toit, & jamais ne met on de confiance en luy. Il ne doit

aussi user de cruauté ny de vengeance, comme ceux qui sont accoustumez

aux actes inhumains, se faisant voir par cela plustost barbares que

Chrestiens, mais si au contraire il use de la victoire avec courtoisie &

modération, il sera estimé de tous, des ennemis mesmes, qui luy porteront

tout honneur & respect.

 

Note 824: (retour)

 

Pour n'y avoir pourvu de bonne heure, emportant...

 

Il ne se doit laisser surprendre au vin, car quand un chef ou un marinier est

yvrongne, il n'est pas trop bon de luy confier le commandement ny

conduite, pour les accidents qui en peuvent arriver, lors qu'il dort comme un

pourceau, & qu'il perd tout jugement & raison, demeurant insolent par son

yvrongnerie, à lors qu'il seroit necessaire de sortir du danger, car s'il arrive

qu'il se treuve en tel estat, il n'aura moyen de cognoistre sa route, ny

reprendre ceux qui sont au gouvernail s'il vont mal ou bien, qui luy fait

perdre son estime. Il est aussi souvent cause de la perte du vaisseau,

remettant son soing sur l'ignorance d'un qu'il croira estre marinier, comme

plusieurs exemples l'ont fait voir.

Le marinier sage & advisé ne se doit tant fier en son esprit particulier, lors

qu'il est principalement besoing d'entreprendre quelque chose de

consequence ou changer de route hasardeuse, qu'il prenne conseil de ceux

qu'il cognoistra les plus advisez, & notamment des anciens navigateurs qui

ont esprouvé le plus de fortunes à la mer, & sont sortis des dangers & périls,

gouster les raisons qu'ils pourront alléguer, toute chose n'estant souvent

dans la teste d'un seul (car comme l'on dit) l'expérience passe science.

 

Il doit estre craintif & retenu sans estre trop hasardeux, soit à la

cognoissance d'une terre, principalement en temps de brunes, mettre coste

en travers selon le lieu, ou mettre un bort sur autre, d'autant qu'en ce temps

de brune ou obscur il n'y a point de pilote: ne faire trop porter de voile

pensant avancer chemin, qui souvent les fait rompre, & démater le vaisseau

ou estant foible de coste, & n'estre bien lesté comme il doit, met la quille en

haut.

 

Doit faire du jour la nuict, & veiller la plus grande part d'icelle, coucher

tousjours vestu pour promptement accourir aux accidents qui peuvent

arriver, avoir un compas particulier, y regarder souvent si la route se fait

bien, & voir si chacun de ceux qui sont au quart est en son devoir: doit faire

un roole particulier des matelots qui seront destinez pour le quart, & bien

départir les hommes entendus en la navigation, qui ayent soin sur ceux qui

gouvernent, affin qu'il face tousjours bonne route, & les matelots bon quart,

s'il y a suffisamment des soldats, l'un fera en sentinelle sur le devant, l'autre

sur l'arriére, & le troisiesme au grand mas avec une lanterne pendue avec sa

chandelle entre deux tillacs, pour voir & accourir aux choses qui quelques

fois surviennent à l'impourveu.

 

Ne doit ignorer, mais sçavoir tout ce qui dépend des manoeuvres, du moins

tout ce qui est necessaire pour appareiller le vaisseau, & mettre en funain

prest à faire voile, comme de toutes autres commoditez necessaires pour la

conservation dudit navire.

 

Doit estre fort soigneux d'avoir de bons vivres & boissons pour son voyage,

& qu'ils soient de garde: avoir de bonnes soutes non humides pour la

conservation de la galette ou biscuit, & principalement en un voyage de

long cours, & en avoir plus que moins: car les voyages de mer ne se font

que suivant le bon ou mauvais temps & contrariété des vents, faut estre bon oeconome en la distribution des vivres donnant à chacun ce qui luy est

necessaire avec raison, autrement cela engendre quelques fois des

mescontentements entre les matelots & les soldats, que l'on traitte mal, &

qui en ce temps là sont capables de faire plus de mal que de bien:

commettre à la distribution des victuailles un bon & fidel despensier, qui ne

soit point yvrongne, ains bon mesnager, car un homme modeste en cet

office ne se peut trop priser.

 

Il doit estre grandement curieux que toutes chose soient bien ordonnées en

son vaisseau, tant pour le fortifier que pour la pesanteur du canon qu'il

pourroit avoir, que pour l'embellir, à ce qu'il en aye du contentement en y

entrant & sortant, & en donner à ceux qui le voyent sur son appareil,

comme l'Architecte se plaist après avoir décoré l'édifice d'un superbe

bastiment qu'il aura dessigné, & toutes choses doivent estre grandement

propres & nettes au vaisseau, à l'imitation des Flamans qui l'emportent pour

le commun, par dessus toutes les nations qui navigent sur mer.

 

Doit estre grandement soigneux quand il y a des matelots & soldats, les

faire tenir le plus nettement que faire se pourra, & apporter un tel ordre que

les soldats soient separez des matelots, que le vaisseau ne soit point

embarassé quand il est question de venir en telles affaires de temps en

temps, Se souvent faire nettoyer entre les tillacs les ordures qui s'y

engendrent, qui occasionnent maintefois un mauvais air, & les maladies

accompagnées de mortalitez, comme si c'estoit peste & contagion.

 

Premier que s'embarquer il est necessaire d'avoir tout ce qui est requis pour

assister les hommes, avec un ou deux bons Chirurgiens qui ne soient

ignorants, comme sont la plus part de ceux qui vont en mer.

 

S'il se peut, faut qu'il cognoisse son vaisseau & l'avoir navigé, ou

l'apprendra pour sçavoir l'assiette qu'il demande, & le fillage qu'il peut faire

en vingt quatre heures, selon la violence des vents, & ce qu'il peut déchoir

de sa route costé en travers, ou à la cappe avec son papefis ou corps de voile

pour le soustenir, afin qu'il ne se tourmente, & se soustienne plus au vent.

 

Appréhender de se voir és périls ordinaires, soit par cas fortuit, où quelques

fois l'ignorance ou la témérité vous y engage, comme tomber avau le vent

d'une coste, s'oppiniastrer à doubler un Cap, ou faire une route hasardeuse de nuict parmy les bans, batures, escueils, isles, rochers & glaces: mais

quand le malheur vous y porte, c'est où il faut monstrer un courage masle,

se moquer de la mort bien qu'elle se presente, & faut d'une voix asseurée &

d'une resolution gaye, inciter un chacun à prendre courage, faire ce que l'on

pourra pour sortir du danger, & ainsi oster la timidité des coeurs les plus

lasches: car quand on se voit en un lieu douteux chacun jette l'oeil sur celuy

que l'on juge avoir de l'expérience, car si on le voit blesmir, & commander

d'une voix tremblante & mal asseurée, tout le reste perd courage, & souvent

on a veu perdre des vaisseaux au lieu d'où ils eussent peu sortir, s'ils avoient

veu leur chef courageux & resolu, user d'un commandement hardy &

majestueux.

 

Estre soigneux de faire sonder toutes costes, rades, ports, havres, escueils,

bans, rochers & batures, pour en cognoistre le fond, les dangers, ancrages si

besoin estoit, ou pour se sçavoir arouter si d'aventure l'on n'avoit aucune

hauteur ny cognoissance de terre, dont on doit tenir conte sur son papier

journal.

 

Doit avoir bonne mémoire pour la cognoissance des terres, caps, montagnes

& gisement des costes, transports des marées, leurs gisement où il aura esté.

Ne mouiller l'ancre qu'en bon fond, s'il n'est contraint de soulager ses câbles

par tonnes, poinsons ou autres inventions, afin qu'il ne se coupe sur le fond

de rocher gallay ou gros coquillage par laps de temps, & se tenir en ce lieu

le moins que l'on pourra, si ce n'est par force, & les faire garnir aux

ecubiers, de peur qu'il ne se couppe, d'autant que si le câble venoit à faillir

on seroit en danger de perdre la vie: c'est sur quoy il faut bien prendre garde

à avoir de bons câbles, ancres, grapins, haussieres, & sur tout donner bonne

touée s'il se peut, principalement durant le mauvais temps, afin que le

vaisseau soit soulagé, & ne soit travaillé ou chasse sur son ancre.

 

N'estre paresseux de faire caller les voiles bas, quand on apperçoit quelque

grand vent qui se forme sur l'horison.

 

Prendre garde aussi quand une tourmente arrive, & que le vaisseau est costé

en travers, abaisser les matereaux, les vergues basses & bien saisies, comme

de toutes autres manoeuvres, démonter le canon si besoin est, & qu'au debat

de la mer il ne travaille & ne rompe ses manoeuvres, ou autres choses, saisir

bien les canons, si en ne les démonte. Il y a des vaisseaux lesquels s'ils n'ont le grand papefis hors, ils ne se tourmentent pas tant que quand il ne l'ont

point, l'expérience fait cognoistre ce qui est requis en cest affaire.

 

sçavoir bien amarer son vaisseau quand il est dans le port, afin qu'il n'en

arrive aucun dommage, aussi ne permettre que l'on porte du feu en iceluy

qu'avec lanterne, sur tout où est le magazin des poudres: empescher de

petuner entre deux tillacs, car il ne faut qu'une bluette de feu pour brûler

tout, comme il arrive souvent par grand mal-heur.

 

Estre curieux d'avoir de bons canonniers, bien entendus aux artifices, &

autres choses necessaires à un combat, que toutes choses soient bien

appropriées, accommodées & ordonnées en leurs chambres, & tout ce qui

despend du canon.

 

Aussi ne doit rien ignorer s'il peut, de ce qui est necessaire pour bastir un

vaisseau non seulement, mais en sçavoir les mesures & proportions

requises, en le voulant faire de tel port ou grandeur qu'il voudra, en un mot

n'en rien ignorer pour en sçavoir discourir pertinemment quand il en sera

besoin.

 

Doit estre soigneux à faire estime du vaisseau, sçavoir d'où il part, où il veut

aller, où il se treuve, où les terres luy demeurent, à quel rumb de vent,

sçavoir ce qu'il deschet & ce qu'il fait à sa route: Il ne se doit point endormir

en ceste exercice, qui est grandement suject aux deffauts, c'est pourquoy à

tous changements de vents & route, il doit bien prendre garde d'approcher

au plus prés de la certitude, car il se voit quelques fois de bons pilotes estre

bien decheus en leurs estimes.

 

Doit estre bon hauturien, tant de l'arbalestrile825 que l'astrolabe, sçavoir en

quelle partie marche le Soleil, ce qu'il décline chaque jour, pour adjouster

ou diminuer.

 

Note 825: (retour)

 

L'arbalestrille, ou arbaleste, s'appelait ainsi, à cause du rapport que cet

instrument avait avec l'arbalète ordinaire. (Voir la description de cet instrument

et celle de l'astrolabe dans l'Hydrographie du P. Pournier, liv. IX.)

Comme de l'arbalestrile prendre la hauteur de l'estoile polaire, mettre les

gardes à rumb, y oster ou diminuer les degrés qui sont dessus ou dessous le

pole, selon le lieu où l'on est.

 

Sçavoir cognoistre la croisade, quand l'on est en la partie du Sud, appliquer

ou diminuer les degrés, cognoistre si pouvez quelques fois autres estoiles

pour prendre la hauteur, perdant les autres, ou ne l'ayant peu prendre au

Soleil, pour ne le voir precisement à midy.

 

Sçavoir si les instruments dont on se sert sont justes & bien faits, & en un

besoin d'en sçavoir faire d'autres pour son usage.

 

Doit estre expérimenté à bien pointer la carte, cognoistre si elle est

justement faite selon le lieu de son méridien s'il s'y peut confier, combien

l'on conte de lieues pour chaque rumb de vent pour eslever un degré:

sçavoir les cours & marées, les gisements d'icelles, pour entrer à propos aux

havres, & autres lieux où il aura affaire, soit le jour ou la nuict: & si besoin

est, estre muny de bons compas & routiers pour cet effect, & avoir des

mariniers en son vaisseau qui les sçachent, si par adventure il n'y avoit esté,

car cela quelquesfois sauve la vie à tout une esquippage, quand on s'en sert

en temps & lieu.

 

Doit tousjours estre muny de bons compas en nombre, principalement és

voyages de long cours & avoir pour iceux des roses qui Nordestent &

Norrouestent, & autres Nort & Sud, avoir quantité d'orloges de sables, &

autres commoditez servant à cet effect.

 

Faut qu'il sçache prendre les declinaisons de l'emant, pour s'en servir en

temps & lieu, cognoistre si les aiguilles sont bien touchées & bien posées

sur le pivot, la chape droitte, le balensier libre, & si tout n'est bien

l'accommoder, & pour cet effect doit avoir une bonne pierre d'emant quoy

qu'elle couste, oster tout le fer d'auprès les compas & boussoles, car cela est

grandement nuisible.

 

Qu'il sçache treuver le pole de la pierre d'emant, non seulement avec les

mesmes aiguilles des compas, si vous ne sçavez qu'elles soient bien

touchées: mais il y a d'autres moyens faciles, certains & sans erreur, car il y

a des aiguilles, qui touchées Nordestent & Norrouestent du pole de ladite pierre d'emant, deux & trois degrés, qui quelques fois engendrent & causent

de grands erreurs en la navigation, & principallement en celles qui sont de

long cours.

 

N'oublier souvent, à apprendre les declinaisons de l'aguidement en tous

lieux, qui est de sçavoir combien elle décline du Méridien vers l'Est, &

Ouest, ce qui peut servir aux longitudes ayant ces observations, &

retournant au mesme lieu d'où vous les auriez prises, trouvant la mesme

declinaison vous sçauriez où vous seriez, soit en l'hemisphere de l'Asie ou

du Pérou, & de ce on ne doit estre negligant, aussi sert pour sçavoir le

Méridien du lieu, & appliquer la rose des vents, selon le lieu où vous

navigerez: sçavoir tous les noms des airs de vent ou rumb de la rose du

compas à naviger.

 

Sçavoir faire des cartes marines, pour exactement recognoistre les

gisements des costes, entrées des ports, havres, rades, rochers, bans,

escueils, isles, ancrages, caps, transports des marées, les anses, rivieres &

ruisseaux, avec leurs hauteurs, profondeurs, les amarques, balises, qui sont

sur les écores des bans, & descrire la bonté & fertilité des terres, à quoy

elles sont propres & ce que l'on en peut esperer, quels sont aussi les

habitans des lieux, leurs loix, coustumes, & despeindre les oyseaux,

animaux & poissons, plantes, fruicts, racines, arbres, & tout ce que l'on voit

de rare, en cecy un peu de portraiture est tres necessaire, à laquelle l'on doit

s'exercer.

 

Sçavoir la difference des longitudes d'un lieu à l'autre, non seulement sur un

paralelle, mais sur tous, & mesme de ceux qui different en degrés de

latitude, comme seroit de Rome au destroit de Gillebratard, & ainsi de tous

autres lieux du monde.

 

Sçavoir le nombre d'or, la concurrence, le cycle solaire, la lettre Dominicale

pour chacune des années, quand il est bissexte ou non, les jours de la lune

de sa conjonction, en quel jour entre les mois, ce qu'ils contiennent de jours

chacun, la difference de l'an lunaire & de l'an solaire, l'ange de la lune, ce

qu'elle fait chaque jour de degré, quels signes entrent en chaque mois,

combien il faut de lieues en un degré Nort & Sud, ce que contiennent les

jours sur chaque paralelle, & ce qu'ils diminuent ou croissent chaque jour,

sçavoir l'heure du coucher, & lever du Soleil, quelle declinaison il fait à chaque jour, soit à la partie du Nort ou du Sud, sçavoir en quel jour entrent

les festes mobiles.

 

Sçavoir qu'est-ce que la sphere, l'axe de la sphere, l'horison, méridien,

hauteur de degré, ligne équinoxiales, tropiques, zodiaque, paralelles,

longitude, latitude, zenit, centre, les cercles artiques, antartiques, pôles,

partie du Nort, partie du Sud, & autres choses despendantes de la sphere, le

nom des signes, des planètes, & leur mouvement.

 

Sçavoir quelque chose des régions, royaumes, villes, citez, terres, isles,

mers, & autres telles singularitez qui sont sur la terre, partie de leurs

hauteurs, longitudes, & declinaisons s'il se peut, & principalement le long

des costes où la navigation se doit estendre, ce que sçachant tant par

pratique que par science, je croy qu'il se pourra tenir au rang des bons

navigateurs.

 

Outre ce que dessus, un bon capitaine de mer ne doit rien oublier de ce qui

est necessaire à un combat de mer, où souvent l'on se peut rencontrer: doit

estre courageux, prevoyant, prudent, accompagné d'un bon & sain

jugement, recherchant tous les avantages qu'il se pourra imaginer, soit pour

l'offensive ou la deffensive, s'il peut se tenir au vent de l'ennemy: car

chacun sçait combien cela sert pour avoir de l'avantage, soit pour aborder

ou non, la fumée des coups de canons ou des artifices, offusquent quelques

fois si bien l'ennemy qu'il se met en desordre, faisant perdre la cognoissance

de ce qu'il doit faire, ce qui s'est souvent veu en des combats de mer.

 

Le Capitaine doit prevoir que tous les canons, pierriers, balles, artifices,

poudres & autres armes necessaires à combatre ou à se conserver soient en

bon estat, maniées & conduittes par gens expérimentez & entendus, pour

esviter aux inconveniens qui peuvent arriver, & notamment des poudres &

artifices: ne les commettre qu'à des hommes sages & cognoissans, qui

sçachent les distribuer & en user à propos: regarder d'y apporter un tel

règlement à toutes les affaires, que chacun suyve son ordre, soit pour le

commandement des quartiers selon qu'ils seront ordonnés: comme aussi

pour les manoeuvres du vaisseau, que quand chacun sera en son quartier

qu'il n'en parte, que ce ne soit [que] par le commandement du Chef ou autre

qu'il aura ordonné, que pour ce suject tous les matelots & mariniers soient

en estat & disposez pour avoir l'oeil aux manoeuvres & voiles, les bien saisir, tant par en bas que par en haut. Les pilotes doivent estre aussi

soigneux des choses qui despendent du gouvernail & de ceux qui y seront

mis: Aussi que tous les charpentiers & calfasteurs avec leurs ferrements,

soient préparez pour reparer le dommage que l'ennemy pourroit faire au

combat: Le vaisseau ne doit estre embarassé, pour pouvoir aller librement

visiter en bas, & refaire le dommage que le canon pourroit faire sous l'eaue:

L'on doit avoir des vaisseaux préparez, pleins d'eaue pour esteindre le feu,

si par hasard il arrivoit quelque accident, soit pour le sujet des poudres,

artifices, & autres choses.

 

Avoir esgard que les blessés soient secourus promptement par gens destinez

à cela, & que les Chirurgiens & quelques aydes soient en estat, & fournis de

tous les instruments, qui leurs sont necessaires, comme des médicaments &

appareils, avec du feu en un brasier de fer, soit pour cauteriser ou faire autre

chose quand la necessité le requerra.

 

Que le chef soit tousjours à l'airte tantost en un lieu tantost en un autre, pour

encourager un chacun à son devoir, donner un tel ordre qu'il n'y aye aucune

confusion, d'autant qu'en toutes choses cela apporte des dommages

notables, principalement en un combat de mer. Le sage & advisé capitaine

doit considerer tout ce qui est à son avantage, en demander advis aux plus

expérimentez, pour avec ce qu'il jugera estre necessaire & utile, l'exécuter:

Aux rencontres & aux effects on ne doit estre nouice, mais expérimenté en

l'ordre des combats qui sont de plusieurs façons, d'attaquer & assaillir, &

autres choses que l'expérience fait cognoistre plus avantageuses les uns que

les autres.

 

Que les cartes pour la navigation sont necessaires.

 

IL n'y a rien si utile pour la navigation que la carte marine, d'autant qu'elle

designe toutes les parties du monde, avec les costes, rades, ports, rivieres,

caps, promontoirs, ances, plages, rochers, escueils, isles, bans, batures,

entrées des havres, les amarques & balisses, & leurs profondeurs, ancrages

selon les lieux & dangers qui s'y peuvent rencontrer, les hauteurs, distances,

& rumb de vent par lesquels l'on navige. Par la mesme on despeinct aussi

les ruisseaux, achenals & terres doubles, qui paroissent dans les terres & le

long des costes, parquoy je dis que les cartes qui sont exactement faites sans erreur, les reduisant pour les distances au mieux qu'il sera possible du rond

au plat: encore qu'il y aye quelque difficulté, néanmoins l'on y peut parvenir

pour s'en servir & bien naviger: il faut que les rumbs de la rose des vents

soient justement & délicatement tracées, que tous les degrés de l'eslevation

soient bien esgaulx, que l'eschelle des lieux corresponde aux degrés de

latitude, que tout soit bien en hauteur, & à cecy la portraiture est necessaire

pour sçavoir exactement faire une carte en laquelle quelquefois est

necessaire de representer beaucoup de particularités selon les contrées ou

régions, comme figurer les montagnes, terres doubles qui paroissent,

costoyant les costes, Aussi se peuvent despeindre les oyseaux, animaux,

poissons, arbres, plantes, racines, simples, fruicts, habits des nations de

toutes les contrées estrangeres, & tout ce que l'on peut voir & rencontrer de

remarquable, & ainsi il est bien difficile sans carte marine de naviger, c'est

pourquoy il est besoin que tous mariniers en ayent de bonnes, avec tous les

instruments & autres choses necessaires à la navigation, qu'ils soient justes

& bien graduez, comme aussi faut avoir de bonnes Boussoles selon les lieux

où l'on voudra naviger.

 

Comme l'on doit user de la carte marine.

 

Quand il est question d'entreprendre voyage, il faut voir sur vostre carte le

lieu de l'élevation d'où l'on part, & celuy où on veut aller, soit en longitude

ou latitude, si c'est en la partie du Nort ou du Sud, & la distance du chemin,

les rumbs par où il doit naviger, & les vents qui luy seront favorables: Le

tout estant bien consideré levez les ancres, mettez sous voiles, & ayant

cinglé quelque espace de temps, s'il arrive quelque contrariété de temps l'on

navigera par un autre rumb le plus approchant de la route, & à lors faut

considérer le lieu où il se treuve selon l'estime qui sera faite du chemin,

tenir bon conte sur le papier journal du changement de route avec la hauteur

s'il peut, ou d'estimer au mieux qu'il luy sera possible: Pointer sa carte si

l'on veut sçavoir le lieu où on est, conter les lieues du chemin, & ainsi l'on

cognoistra où l'on sera descendu ou monté, & l'on regardera les rumbs de

vent celuy qui a amené le vaisseau d'où il est party, pour quand on voudra

faire l'estime: on doit avoir toutes choses bien calculées, pour sçavoir le

chemin que l'on aura fait & dechu de la route, comme il sera montré cy

après lors qu'il sera question de pointer la carte marine.

Comme, les cartes sont necessaires à la navigation, pour tous Mariniers

 

qui peuvent sçavoir le moyen de les fabriquer pour s'en ayder, en figurant

les costes & autres choses cy dessus dictes, & la façon comme l'on y doit

procéder selon la Boussole des Mariniers.

 

Sur un papier ou carton l'on tracera une rose, ou plusieurs selon l'estendue

de la carte, avec les trente deux rumbs, lesquels seront tirés le plus

délicatement & nettement que l'on pourra, sur lequel carton aux costés

marquerez la quantité des degrés que l'on voudra estendre sur la carte,

lesquels contiendront chacun dix-sept lieues & demie, & ferez l'eschelle de

dix en dix lieues, qui conviendra aux lieues de degrez, ce que ayant esté

observé, ayez aussi vostre Boussole, qui soit selon le lieu de la declinaison

du lieu, autrement il y pourroit avoir erreur, prenant un méridien pour un

autre: si l'on desire tracer une coste d'un Cap à l'autre, avec les bayes, caps,

ports, rivieres, isles, basses, rochers, & autre chose qui peuvent servir de

marques pour la navigation d'icelles contrées, avec les sondes, ancrages: Je

presupose qu'une coste aille d'un Cap à l'autre selon que montre la Boussole

de l'Ouest à l'Est, & que le Cap A, soit à quarante degrés & demy de

latitude, poserez un poinct sur ledit carton, à la mesme hauteur de quarante

degrés & demy au poinct A, comme l'aurez treuvée sur l'astrolabe, prenez

vostre compas, mettant une pointe sur le rumb de vent, qui va de l'Ouest à

l'Est, & l'autre que metterez au poinct A, & courant la pointe sur le rumb de

vent de l'Ouest à l'Est, jusques au dernier cap vous y marquerez un poinct

B, & tirez une ligne de A, B, paralelle au rumb Est & Ouest, ce faict

estimez combien il y a de lieues du poinct A, à B, & vous verrez qu'il y a

vingt lieues, lesquelles l'on prendra sur l'eschelle, que rapporterez sur le

point A, & l'autre poinct sur le rumb de vent tant qu'il se pourra estendre, de

ces vingt lieues y marquerez B, qui sera l'estendue d'icelle coste prétendue.

 

On portera la Boussole audit Cap B, lequel chemin se fait avec un bateau,

pour recognoistre exactement ce qui sera le long de la coste, où l'on pourra

mettre pied à terre pour estre plus asseuré, avoir le gisement de la coste:

estant au Cap B, regardez sur la Boussole à quel rumb de vent suit la coste,

prenez qu'elle coure au Suest quinze lieues, il faut procéder à ceste seconde scituation comme à la première: prenez le compas, mettez une pointe au

poinct B, & l'autre sur le rumb de vent qui est Suest & Norrouest, conforme

à la coste qui est le gisement, & tirerez une ligne paralelle au rumb de vent

Suest & Norrouest l'on prendra quinze lieues sur l'eschelle & rapporterez

une pointe au poinct B, & l'autre sur la ligne au poinct C, distant de quinze

lieues: ce qu'estant observé, portez la Boussole sur tous les Caps & autres

lieux, y procédant comme au commencement, & s'il y avoit quelques isles,

rochers, bans, ou batures en mer, estant à l'un des Caps regardez sur la

Boussole à quel rumb demeure l'isle, comme de B, à D, de B, à G, & F,

tracez les rumbs des vents esgaux à ceux de la rose des vents, suivant la

forme cy dessus, & estant au Cap C, de rechef regardez avec la Boussole à

quels rumbs de vent vous demeurent lesdits caps de l'isle, c'est ce qu'il faut

premièrement observer: ce qu'ayant veu, vous les tracerez, & où ces rumbs

de vent entrecouperont les deux autres, là sera la scituation des Caps de

l'isle D, G, F, & la distance sera selon celle de la coste B, C, où il y a quinze

lieues, & de B, à D, onze & demie, & à G, autant, à F, dix-huict, & de C, à

F, dix, & à G, huict, à D, treize, & ainsi selon la distance des lieux qui

seront esloignés de la coste, vous observerez comme aussi tout ce qui se

pourra remarquer, faisant tousjours deux scituations, pour sçavoir combien

les isles, ou rochers, bans, ou batures sont esloignées de la coste & par le

moyen des intercessions qui s'entrecouppent aux rumbs de vent, l'on sçaura

la scituation des lieux soit prés ou loing avec la distance. Il ne faut oublier

de sonder souvent, & cognoistre les ancrages qui sont marquées en la carte

cy dessous, comme est ceste marque , faut mettre aussi le nombre des

brasses en chiffres comme vous voyez audit carton. Reprenant le Cap C, &

regardant la Boussole à quel rumb de vent suit la coste, recognoissant

qu'elle va à l'Est un quart du Nordest vingt & une lieue & demie jusques au

poinct H, du poinct H, regardez de rechef comme suit la coste qui va au

Nort au Cap I, prés de dix-huict lieues du poinct I, faisant l'Est un quart du

Suest, jusques au Cap K, dix-huict lieues & demie, & faisant le Sud un

quart du Surrouest, jusques au Cap L, 28 lieues, & dudit Cap faisant l'Ouest

Surrouest au Cap M, unze lieues, & ainsi l'on procédera, cherchant les

rumbs de vent sur la rose qui est tracée sur le papier ou carton: de ceste

façon ferez toutes sortes de cartes à naviger. Je pourrois bien montrer

d'autres manières de faire des cartes pour la terre, mais elles ne serviroient

pas pour la navigation, d'autant que l'on n'y applique les rumbs de vent

selon les Boussoles de la navigation, comme l'on fait à celle de quoy les mariniers se gouvernent, qui doivent estre selon la declinaison des lieux

pour estre bien faites, autrement il y auroit de l'erreur si l'on prenoit un autre

meridien que celuy qui est audit lieu d'où l'on fait la carte, que l'on ne laisse

d'observer sur la terre, mais d'autre façon que le long des costes propres à la

navigation.

 

Des accidents qui arrivent à beaucoup de navigateurs pour ce qui est des

estimes, de quoy on ne se donne garde.

 

ET d'autant que l'estime que l'on doit faire aux voyages de mer, est très

necessaire pour la navigation, bien qu'il n'y aye demonstration certaines, qui

fait que beaucoup d'erreurs s'en ensuivent, notamment à ceux qui n'ont

beaucoup d'expérience, ne cognoissant bien le cinglage du vaisseau où ils

navigent, ou prenant un méridien au lieu d'un autre, pour ne sçavoir

observer la declinaison du lieu où il navige, voulant prendre rumb pour un

autre qui sera contraire à la route, pour quelques fois y avoir de mauvais

gouverneurs, qui font déchoir le vaisseau à vau le vent. Tous ces deffauts en

partie ne viennent que pour n'avoir cognoissance des longitudes comme des

latitudes, & croy que pour en approcher faudroit prendre souvent les

declinaisons de l'aiguille d'aimant 826, qui montre le vray méridien où l'on

est comme j'ay dit cy dessus: de plus se voit des transports de marée que si

l'on n'y prend garde font déchoir le vaisseau de sa route, outre la violence

des tempestes, qui fait aller à vau le vent le vaisseau, prenant un rumb pour

un autre, en fin un nombre infiny d'autres accidents qui se rencontrent,

empeschent de faire une estime asseurée en la navigation, qui cause la perte

d'une infinité de vaisseaux, sans la mort de plusieurs hommes, & le tout par

l'opiniastreté de certains navigateurs, qui croyent se faire tort si on les tenoit

fautifs en leur estime, ne desirant se communiquer à personne, de crainte

qu'on apperçoive leur deffaut, voulant par là faire croire qu'ils ont quelque

règle plus asseurée que tous les autres, & tels navigateurs font souvent de

mauvais voyages à leur ruine, & de ceux qui sont sous leur conduite.

 

Note 826: (retour)

 

Voir 1613, p. 270, note 1. Quelques auteurs ont cru que la déclinaison de

l'aiguille suffisait pour déterminer les longitudes.

On ne doit oublier une chose en l'estime, qui est se faire plus de l'avant que

de l'arriére, comme si le vaisseau faisoit deux lieues par chacune heure, luy

en donner demy quart ou plus, conformément au chemin de l'estime qu'on

fait selon la longueur des voyages, il vaut mieux estre vingt lieues de

l'arriére que trop tost de l'avant, où l'on se pourroit treuver sur la terre ou en

danger de se perdre, comme il arrive à plusieurs vaiseaux faute de ne se

donner garde, qui pensant estre bien esloignez de terre, faisant porter en

l'obscurité de la nuict, aux temps des brunes, ou d'un grand orage, où ils

n'ont point de veue, & se treuvent estonnez qu'ils se voient à terre, & s'il y a

de quoy sonder au lieu où l'on va, que l'on sonde un jour plustost que plus

tard, & si l'on espere la treuver ayant jecté le plomb, continuez de quatre

horloges en quatre, en la nuict ou temps de brune, c'est le moyen d'eviter les

périls, car l'on ne sçauroit trop appréhender ce que l'on ne voudroit voir,

d'autant qu'il ne se fait jamais deux fautes en telles navigations: aussi si

avez à doubler quelque cap ou isle la nuict ou durant la brune, prenez

tousjours un demy quart de vent plus vers l'eaue pour eviter la terre, ou si

quelque marée portoit dessus, prenez plustost un rumb entier: Le jugement

du marinier doit aviser à cela plus ou moins selon la violence des marées, &

si l'on navigeoit dans les mers où il y a des glaces, & en doutant; prenez

garde tout le jour, & ayez des matelots à la hune pour descouvrir, & si n'en

voyez le jour ou la nuict allez à petit voile, & si la brune est ou qu'il face

noir en lieu douteux, mettez à l'autre bort, ou amenez tout à bas, attendant

que l'air soit clair & serain, & si vous en voyez, allez discrettement, & ne

vous y engagez mal à propos: La nuict ne faites porter pour eviter le danger,

jusqu'à ce qu'en soyez hors, & que l'on ne s'opiniatre de le faire

inconsiderement parmy ses dangers, comme quelques fois je me suis veu

dix-sept jours enfermé dans les glaces, & sans l'assistance de Dieu nous

nous fussions perdus, comme d'autres que nous vismes faire naufrage par

leur témérité. C'est pourquoy le sage marinier doit craindre autant les

inconveniens qui peuvent arriver, comme ce qui est de l'estime, à laquelle

les plus anciens navigateurs sont les plus experts, pour ce suject je traitteray

de la différence des estimes cy après.

 

Premier que, rapporter les diverses estimes l'on verra une chose

remarquable de la providence de Dieu, des moyens qu'il a donné aux hommes pour eviter les périls de la plus part des navigations qui se

treuvent aux longitudes, puisqu'il n'y a point de reigle bien asseurée, non

plus qu'en l'estime du marinier.

 

Dieu tout sage, tout bon, tout puissant, prevoyant que les hommes qui

cinglent par les mers de ce grand Océan, couroient mil périls & naufrages,

s'il ne les assistoit de quelques enseignements, qui les peussent garantir de

la mort, & perte de leurs vaisseaux: puisque l'homme n'avoit des certitudes

asseurées en ses navigations par les longitudes, & que nul ne se doit

travailler en ceste vie pour ce suject, d'autant que ce seroit en vain, comme

plusieurs l'ont expérimenté de nostre temps, il y a assez de demonstrations

& escrits sans effects solides & arrestez. Or Dieu autheur de toutes choses,

comme il ne luy a plu donner ceste cognoissance, il a donné un autre

enseignement, par lequel les mariniers se peuvent redresser de leur estime,

evitant les périls qu'ils pourroient courir beaucoup plus qu'ils ne font, si ce

n'estoit cette providence Divine. C'est chose asseurée que les hauteurs que

l'on prend tant par le soleil que par l'estoile polaire & autres, donne une

cognoissance certaine du lieu où l'on part, jusqu'à celuy où l'on va, & où

l'on est: pour ce qui est des latitudes qui radressent le marinier, mais non

l'espace du chemin qui ne se fait que par estime hormis du Nort au Sud, on

estime estre une chose dont on n'est pas bien certain de la distance qu'il y a

d'un lieu à autre, ou de quelque nombre ou chose semblable: que si le

navigateur estoit asseuré de sa route, il ne l'estimeroit pas, ains diroit

plustost le poinct de certitude où se treuve le vaisseau quand il voudroit

poincter la carte.

 

On use encore d'une autre manière de parler, qui est quand l'estime ne se

treuve bonne, il faut l'amander, & n'y a de règle certaine non plus qu'en

l'estime, c'est ce que je n'ay peu sçavoir ny apprendre d'aucuns mariniers,

avec lesquels j'ay communique, sinon que tout se fait avec des règles de

fantaisie, qui sont différentes, les unes meilleures que les autres, dequoy il

faut estre grandement soigneux en la navigation. C'est pourquoy les plus

experts & anciens navigateurs, ont cognoissance plus parfaite aux estimes,

& autres accidents qui arrivent à la mer, que les autres qui souvent s'en font

plus à croire qu'ils ne sçavent. Or comme dit est, il y a des marques

asseurées à la navigation, qui sont oposees aux dangers que l'on pourroit encourir, & si certains que quand l'on les cognoist, le marinier se rejouist, &

ceux qui sont avec luy, comme s'ils estoient ja arrivez au port de salut,

soulagé de tous les soins & estimes passées, recognoissant les fautes qu'il

avoit peu faire, comme s'il estoit trop de l'avant ou trop peu de l'arriére, &

par ce moyen se gouverner & amander une autrefois son estime, & à bien

pointer sa carte: peu à peu on se forme, en pratiquant souvent l'on se rend

plus certains en la navigation.

 

Voyons quelles sont ces amarques & enseignements, commençons par ceux

de la Nouvelle France Occidentale. Il y a entre elle & nous un lieu qui

s'appelle le grand ban, où nombre de vaisseaux tant François que Estrangers

vont faire la pesche de molue, comme à la terre ferme & isle d'icelle, qui s'y

prend en partie de ces lieux en toute saison, manne qui ne se peut estimer

tant pour la France qu'autres Royaumes & contrées, où il s'en fait de très

grands & notables trafics. Ce grand ban tient du quarante & uniesme degré

de latitude jusqu'au cinquante & uniesme sont quatre vingts dix lieues, il est

Nordest & Surrouest, suivant le rapport des navigateurs par le moyen des

sondes, ce qui ne se pouvoit faire autrement, & sa largeur en des endroits

comme sur la hauteur de 44 à 46 degrez à 50, 60, & 70 lieues quelque peu

plus ou moins, selon la hauteur: & de ceste largeur allant au Nort il va en

diminuant peu à peu, & du 44e degré au 42e il se forme à peu prés comme

une ovale, où au bout il y a une pointe fort estroitte, ainsi que le

representent tous les mariniers du passé, par le nombre infiny des sondes

qu'ils y ont jettées, qui peu à peu en ont fait cognoistre la figure, tant de ce

ban que d'autres, qui sont à Ouest & Ouest Norrouest d'iceluy comme le

banc avert, & les banquereaux & autres qui sont peu esloignez de l'isle de

sable, premier que venir à ce grand ban de 25 & 30 lieues en mer. Il se voit

de certains oyseaux par troupes qui s'appellent marmétes, qui donne une

cognoissance au pilote qu'il n'est pas loing de l'escore du ban, qui sont les

bords, alors l'on appreste le plomb & la sonde pour sonder, jusqu'à ce que

l'on parvienne à ceste escore, pour cognoistre quand l'on sera proche

d'entrer sur le grand ban, ceste sonde se jette de 6 en 6 heures de 4 en 4 de 2

en 2 ainsi que le pilote en croit estre proche ou esloigné: or il cognoist

quand il est à l'escore au fond où il y aura en des endroits 90, 80, 70, 65, 60

& 50 brasses d'eaue, un peu plus ou moins, selon la hauteur où il se

treuverra, & estant sur le dit ban, il treuvera 45, 40, 30 & 35 brasses d'eaue,

un peu plus ou moins selon la hauteur. A ce deffaut la sonde aux expérimentez qui donne cognoissance où il est, & est certain que premier

que voir la terre, il doit passer sur ce ban, qui luy fait cognoistre la distance

du chemin qu'il a à faire, & asseuré de ce qu'il a fait, bien que son estime

fust fautive, lequel ban est esloigné de la plus prochaine terre de 25 lieues,

qui est le Cap de Rase, sur la hauteur de 46 degrés, & demy, tenant à l'isle

de Terre Neufve, & entre le ban & la terre il y a grande profondeur, qui

donne cognoisance que l'on est passé l'escore du ban de l'Ouest, Norrouest.

De plus qu'estant sur ce grand ban, on y voit des marques certaines, par le

nombre infiny d'oyseaux, qui sont comme fauquests, maupoules, huars,

mauves, taillevent, poingoins ou apois, & quelques autres qui la plus part

suivent les vaisseaux pescheurs qui prennent la molue, pour manger les

testes & entrailles du poisson que l'on jette à la mer: tout cecy se faict

cognoistre comme dit est, où l'on est, qui donne un grand contentement à un

chacun: Le marinier ayant pris sa hauteur, ce qu'il ne doit négliger en

aucune façon, ou s'il n'a bonne hauteur qui revienne à son estime, ce qu'il

pensera avoir fait, ou s'il a cognoissance de la sonde il fera sa route pour

gaigner le lieu où il desire aller: & le navigateur prevoiant par estime qu'il

est proche de debanquer, il fait jetter la sonde jusqu'à ce qu'il ne treuve plus

de fond, ou pour le moins grande profondeur, comme de 100, 130 ou 140

brasses d'eaue, faisant quelque chemin, comme 10 en 12 lieues l'on

rencontre le Ban Avert qui conduit la sonde, jusqu'au travers des isles sainct

Pierre, separées de l'isle de Terre-Neufve 5 à 6 lieues, ou bien passerez par

autres bans appellez les banquereaux, qui donnent parfaite cognoissance

avec la hauteur où l'on est, & ainsi asseurement l'on fait sa route depuis

ledit grand Ban.

 

Mais si la hauteur n'est asseurée que par estime du ban, l'on tasche le mieux

que l'on peut d'aller cognoistre la terre pour s'arouter avec certitude, comme

le Cap de Rase, saincte Marie, isles sainct Pierre, ou autres caps, attenants à

ladite isle de Terre-Neufve, ou quelques batures qu'aucuns, cognoissent à la

sonde & au poisson qui s'y pesche, & ainsi cherche lieu certain pour

s'adresser & asseurer de la route, & allant recognoistre ces terres, que ce ne

soit durant la brune ny de nuict: il y faut aller sagement & discrettement

faisant faire bon quart, se donner garde des marées suivant le lieu où l'on

est. Ceux qui partent du ban, beaucoup y en a qui sainct Pierre ou cap de

Raye, tenant à ladite isle de Terre-Neufve, entre l'isle sainct Paul ou Cap sainct Laurent, tenant à l'isle du cap Breton, pour entrer au golphe sainct

Laurent, ainsi que chacun desire faire sa route.

 

Et si l'on desire aller à la coste d'Acadie, Souricois, Etechemins, &

Allemouchicois, l'on peut aller recognoistre le Cap Breton ou les isles de

Canseau, l'Isle Verte, Sesambre, la Heve, Cap de Sable, Menasne, Isle

Longue, & celle des Monts Deserts, ou le Cap-blan, proche de Mal Barre

terre basse, à 20 & 25 lieues vers l'eau on à la sonde à 50 brasses fond

attreant, venant à la terre, marque que Dieu a donnée aux navigateurs pour

ne se perdre, pourveu qu'ils ne soient point paresseux ny négligents de

sonder.

 

Toutes cesdites costes & caps, cy dessus nommez, ne sont esloignez dudit

grand Ban jusqu'au cap Breton que de 100, ou de Canseau 120 lieues, entre

deux est l'Isle de Sable, sur la hauteur de 43 degrés & demy de latitude 25 à

30 lieues du Cap Breton, Nort & Sud, fort dangereuse & baturiere, de

laquelle l'on se doit donner garde: les marées portent sur icelle venant du

Nort & Nornorrouest.

 

De façon que la navigation qui se fait en ces païs là est comme asseurée

sans courir beaucoup de risque, encores que les estimes ne soient bien

certaines pour les cognoissances cy dessus dites, on sçait où l'on est,

refaisant une nouvelle, comme si on partoit d'un port, & l'ignorance d'un

marinier qui a passé une ou deux fois seroit bien grande, si en 125 lieues

qu'il y a du grand Ban aux costes de la Nouvelle France, fit tant d'erreurs en

son estime, qu'il ne sceut se donner garde d'aborder la terre, où il iroit

souvent sans la cognoissance dudit grand Ban, qui occasionne que tant de

vaisseaux ne se perdent, comme ils feroient, si cela n'estoit, ce qui r'adresse

le marinier de son estime.

 

Et pour les navigations qui se font de la Nouvelle France Occidentale, aux

costes de France, Angleterre, & Irlande, il y a des marques &

enseignements en la mer, de la sonde que l'on l'apporté 827 de 55 & 30 à 25

lieues en mer en des endroits, suivant la hauteur où l'on se treuve, donne à

cognoistre le lieu où l'on est, le chemin que l'on a à faire & la route que l'on

doit tenir, refaisant nouvelle estime, & si la hauteur n'est que par estime, les

anciens navigateurs par une longue pratique tant du passé que de l'heure

presente recognoissent le fond des sondes, si c'est rocher sable d'orloge, ou vaseux, argile, coquillage, autre fond à grain d'orge, pailleteux, petits

gravois, & ainsi d'autres noms qu'on donne pour cognoistre la différence

des fonds, à ce joincte la profondeur de tant de brasses, il cognoisse le lieu

où ils sont, & la route qu'ils doivent tenir, soit pour aller aux costes de

France, Angleterre ou Escone, & s'ils ne sont mariniers bien cognoissants à

ces sondes, il arrive qu'au lieu d'aller en la manche, ils vont celle de sainct

George tres-mauvaise, si l'on n'en a la cognoissance qui est au Nort de

Sorlingues & costes d'Angleterre: d'ailleurs il est à craindre comme les

costes de Bretagne, mais si le temps est beau, il n'y a rien à apprehender, &

si en si peu de chemin de 55, 30 & 25 lieues, on fait une si mauvaise estime,

pour aller aborder la terre: le marinier seroit bien neuf & ignorant en ce qui

seroit de la navigation, & par ainsi se recognoist la providence de Dieu, &

enseignements qu'il donne aux mariniers, pour se conserver & les soulager

des estimes.

 

Note 827: (retour)

 

Que l'on l'apporte? ou peut-être que l'on a la portée de...?

 

De plus, ce qui soulage grandement le marinier, est qu'és costes d'Espagne il

y a grande profondeur d'eau, & la plus part des terres fort hautes qui se

peuvent voir de loing aux mariniers, qui fait que l'on n'en approche que

selon que le navigateur desire il n'y a que la brune ou la nuict qui le pourroit

endommager, & diray qu'en ce temps de brune on en approcheroit de fort

prés, pour estre la coste saine, & eviter le péril, & remettre à la mer, que l'on

ne seroit si aysement à une terre basse où l'on seroit dessus premier que se

pouvoir garantir, ce qui arrive par l'estime du pilote qui croyoit estre trop de

l'arriére, au contraire il se faut tousjours faire plus de l'avant. Or quoy que

s'en soit l'on a des enseignements, premier qu'arriver à terre, soit par sondes,

hostes, terres, oyseaux, herbiers, qui se rencontrent en d'aucunes mers,

poissons, changement de temps, saisons, & plusieurs autres marques,

desquelles les navigateurs ont cognoissance, qui soulagent fort l'estime du

pilote avec de grandes consolations: que si ces marques & enseignements

n'estoient en la mer, la navigation seroit beaucoup plus perilleuse & suject

aux risques qu'elle n'est, car en un bon vaisseau il n'y a à craindre que la

terre & le feu, c'est pourquoy quand on est entre des terres & proche des

costes, il faut estre grandement soigneux de dormir plus le jour que la nuict,

prendre garde aux transports des marées pour eviter le lieu où elles vous pourroient porter, afin que quand vous arriverez au port de salut, vous

rendiez grâces à Dieu.

 

Or voions les estimes des navigateurs très necessaires au marinier, si on ne

les a prises si justement, au moins en approcher à peu prés, à ce qu'il aye

cognoissance pour le pouvoir r'adresser, pour ce qui est des distances des

longitudes, qui seroient très asseurées, s'il se rencontroit un instrument si

juste qu'il peust enseigner la vraye esgalité de l'heure, continuant sans erreur

(comme il sera dit cy après,) que nous aurons monstré comme selon mon

sentiment l'on se devroit gouverner à dresser les papiers journaux, & celuy

de l'estime.

 

Ayez deux livres journaux, l'un pour les estimes particulières, & l'autre pour

les discours des rencontres, & de ce qui se passera pendant les voyages,

celuy des rencontres se fera en ceste manière.

 

Le 20 de May, sommes partis d'un tel lieu, par la hauteur de 49 degrés de

latitude, à quatre heures du matin, sur les deux heures après midy nous

avons fait rencontre de quatre vaisseaux Holandois, qui nous dirent venir du

destroit, ayant fait rencontre de deux autres de guerre à 20 lieues de

Ourisant, & fait chasse sur eux, mais comme estant meilleurs voiliers

s'estoient sauvez, croyant estre Turcs, & ainsi plusieurs autres choses, & qui

se rencontrent de jour en jour.

 

Et le papier ou livre journal des estimes doit estre particulier, comme il

s'ensuit à la table cy dessous, qui n'apportera nulle confusion au navigateur,

au contraire un grand soulagement de voir tout par ordre, & pour

promptement calculer son estime, pour les tracer sur sa carte ou carton,

ainsi que bon luy semblera, l'on ne doit manquer de deux heures en deux

heures, à arrester l'estime à ladite table cy dessous, du chemin que fait le

vaisseau en premier lieu.

 

Comme l'on doit dresser la table des estimes de jour en jour au papier

journal.

Au dessus est le long de la première colomne, & le long d'icelle escriverez

le mois, le jour & l'heure, que sortira le vaisseau du port ou autre endroit, au

premier quarré sont les heures de deux en deux jusques à douze, &

recommencer deux jusques à autre douze qui feront 24 heures, d'un midy à

autre, qu'assemblerez les lieues de vostre estime, & pointer vostre carte

pour sçavoir le lieu où sera le vaisseau, au deuxiesme est le rumb de vent

sur lequel l'on navige. Le troisiesme sont les lieues du chemin de l'estime.

Au quatriesme le rumb de vent qui fait cingler le vaisseau. Au cinquiesme,

la hauteur où se treuvera le vaisseau: or notez que si partez à quatre heures

du matin ou du soir, commencez à conter les lieues de chemin. Au

deuxiesme quarré où est marqué 4 heures, d'autant que de 4 à 6 il y a deux

heures, afin de rencontrer le midy ou la minuict, pour se treuver en l'ordre

de douze heures, pour venir à 24, où finira l'estime. Ne faut oublier d'estre

soigneux à toutes les fois que l'on peut, de prendre la hauteur & pointer la

carte d'un midy à l'autre d'autant que l'on ne sçauroit estre trop exact &

diligent.

 

Comme si je sortois du port par les 49. degrés de latitude, à quatre heures

du matin, je recognois que navigeant à Ouest un quart au Norrouest,

estimant faire deux lieues par heure, j'escrits deux lieues en la colomne

deuxiesme, & allant estimans jusqu'à douze lieues lesquelles venues je

prens la hauteur s'il m'est possible, la prenant je treuve 48 degrés & 50

minutes, que je mets à la sixiesme colomne vis à vis de 12 heures,

assemblant le chemin de l'estime que j'ay fait depuis 4 heures du matin

jusqu'à midy, je treuve qu'il y a 9 heures qu'il faut doubler & font 18 lieues

de chemin, que marquerez sur la carte. Arrestez le poinct jusqu'au

lendemain que ferez le semblable, chose facile si l'on desire s'en

 

servir, car je n'ay point veu que fort peu d'estimes qui ne soient en quelque

confusion au papier journal des rencontres, menant l'un avec l'autre, ce qui

donne de la peine & plus de soing, qu'il faut éviter en cela le plus qu'il est

possible, en mettant le tout par ordre, comme il suit cy dessous en ceste

table, qui n'est que pour 24 heures, continuant la route de midy jusqu'à mi

nuict, je treuve avoir fait 12. lieues trois quarts qu'il faut doubler, & qui font

25. lieues & demie qu'avez faict, & de minuict l'on continuera jusqu'au

l'endemain à midy, qu'arresterez l'estime & pointerez la carte, & ainsi tousjours continuerez l'ordre de ceste table cy dessus jusqu'à la fin du

voyage.

 

Le 10 de May sortismes du Havre à 4 heures du matin.

 

Heures Rumb pour la route Lieues Rumb pour le vent Degrés

2 - - - -

4 A Ouest ¼ de 2 Le vent Nort 49°

Norrouest

6 A Ouest 2 Le vent Nort

8 A Ouest ¼ au 1½ Le vent Nort ¼ au

Surrouest Nordest

10 A Ouest ¼ au 1¼ Le vent

Surrouest Nortnorrouest

12 Au Surouest ¼ à 2 Le vent Norrouest ¼ 48° 50'

Ouest au Nort

2 Au Surrouest ¼ à 1 Au Norrouest ¼ au

Ouest Nort

4 Au Surouest ¾ Le vent à Ouest

Norrouest

6 A Ouest ¼ au 2½ Le vent Nort

Norrouest

8 A Ouest 2½ Le vent Nortnordest

10 A Ouest 3 Le vent Nordest

12 A Ouest 3 Le vent Est Nordest

 

S'ensuit comme l'on peut sçavoir si un pilote a bien fait

son estime, & pointer la carte.

Si un vaisseau sortoit d'un port qui fut sous la hauteur de 46 degrés de

latitude, & navigeant par le rumb de l'Ouest Surouest, il faudroit sçavoir

precisement l'heure qu'il sortiroit du port, & au préalable l'heure qu'il seroit

quand il voudroit estimer le chemin qu'il auroit fait, & considerant le temps

qu'il y a entre deux, par quelques bons instruments ou horloge la différence

de ces deux lieux seroit la longitude, & ceste différence de temps reduitte en

degrés de l'Esquinoctiale, qui seroit donner pour quatre minutes de temps

un degré, qui en vaut 15 par heure, & en contant les lieues des degrés

suivant le paralelle où se treuve le vaisseau, vous sçaurez s'il a déchu du

rumb de vent de l'Ouest Surouest, soit plus à l'Occident ou moins à l'Orient.

 

Par exemple un vaisseau partant d'un port de 46 degrés de latitude à midy,

& ayant navigé à Ouest Surouest 91 lieues, s'il a faict chemin, il se treuvera

deux degrés plus aval, posé le cas que l'on ayt estimé ce chemin, sçachant la

hauteur certaine de 44 degrés, il se peut faire qu'il sera plus ou moins sur

ledit paralelle, selon le dechet que peut avoir fait le vaisseau. Le soleil

estant à son méridien regardez aussi tost à l'instrument ou horloge, le midy

de ce lieu, & regardez la différence qu'il y a du midy ou l'on est party, &

celuy où l'on se treuve, qui fait la distance du chemin qui sera d'un tiers

d'heure, qui font cinq degrés, qui reviennent à 66 lieues à 12 & demie, &

quelque peu d'avantage par chaque degré de longitude, sur le paralelle de 44

degrés de l'élévation où se treuve le vaisseau, il se voit qu'il a déchu du

rumb de vent Ouest Surouest, & a cinglé à un autre, comme au Surouest un

quart d'Ouest, bien que selon la Boussole il sembloit aller à Ouest Surouest,

d'autant que si le vaisseau avoit navigé ce que le pilote avoit estimé, il

auroit treuvé la différence du midy d'où il est party, à celuy où il pensoit se

treuver, qui eust esté demie heure, ne s'estant treuvé qu'un tiers & se

trouveroit 25 lieues de l'arriére, moins que ce qu'il avoit estimé: par ce

moyen se cognoist le dechet du vaisseau, & la certitude du lieu où il se

treuve, mais il est difficile de treuver des instruments justes, ou des horloges

qui ne s'altèrent peu ou beaucoup, ce qui feroit commettre de grandes fautes

& erreurs par succession de temps.

 

Quoy que s'en soit il est très necessaire au navigateur se servir de l'estime

pour le soulagement de la navigation qui se fait en plusieurs manières, mais

aucun ne donne cognoissance de l'erreur que l'on y commet, mais bien comme l'on doit pointer la carte comme fait Medigne, que la pluspart des

navigateurs suivent, qui est bonne pour pointer, mais non comme l'on doit

amander la faute de l'estime, laissant cela à la sagesse & discretion du

marinier, comme il se voit cy dessous.

 

De pointer la carte.

 

Que l'on regarde d'où est party le vaisseau, où il se treuve, que l'on prenne

deux compas, mettant la pointe de l'un d'où est party le vaisseau, & l'autre

sur le vent qui l'a amené, prenez l'autre compas, mettez une pointe aux

degrés de la hauteur que l'on a treuvé, & l'autre pointe sur le plus proche

vent d'Est, & s'ils viennent à rencontrer les deux compas sans s'esgarer, les

deux pointes qui viennent sur les vents, l'un qui amené le vaisseau, & l'autre

sur l'Est, où les deux pointes de compas viennent à se joindre, à sçavoir

celle qui fut mise d'où partit le vaisseau, & l'autre en la hauteur où il se

treuve, considerant le poinct auquel il se rencontre, & mesurez combien de

lieues l'on conte par degrés, & ayant veu combien de degrés il aura monté

ou descendu depuis le lieu d'où il est party, jusques où il se treuve, il contera

les lieues que montent les degrés, & si les lieues des degrés correspondent

aux lieues du chemin, l'estime sera bonne si on regarde d'où vient la faute.

 

Deux choses sont à presupposer, en premier lieu que le navigateur aye

toujours navigé droictement sur le rumb de vent qu'il a estimé sans

s'esgarer, l'autre que l'estime convienne à la hauteur qu'il trouverra, cela

estant asseuré il y aura apparence que tout ira bien, si les lieues des degrez

correspondent au chemin que l'on aura estimé sur ledit rumb, à tant de

lieues pour elever un degré, ce qui arrive peu souvent.

 

Posons le cas qu'un vaisseau cinglast par un mesme rumb, il pourra arriver

que l'on l'estimera avoir fait 50 lieues, & considerant la hauteur suivant le

chemin, en contant tant de lieues pour elever un degré, l'on croira estre à ce

poinct, prenant la hauteur l'on trouverra demy degré moins au Sud, & l'on

cognoist par là que l'estime n'est bonne, comme si l'on trouvoit en 50 lieues

de chemin, avoir descendu deux degrés par le rumb Surrouest, neantmoins

par la hauteur que l'on treuve, il se voit un tiers de différend, & si on recognoist qu'il a trop estimé l'on doit amander ceste faute, où s'il treuvoit

un tiers de degré plus que les deux degrés, l'on aura assez estimé, ce que

recognoissant que l'on voye sur le Surrouest ce que vaut un tiers, il fera 8

lieues & un tiers, que l'on rabatera de 50 qu'il avoit estimé, restera 41 lieues

& deux tiers qu'il a fait, & un degré & deux tiers qu'il aura descendu: si l'on

treuve un tiers plus au Sud que les deux degrés, il faudra adjouter à 50

lieues 8 & un tiers, pour faire deux degrés & un tiers, le vaisseau ayant

navigé 58 lieues & un tiers, qui est 8 lieues & un tiers qu'il a fait plus qu'il

n'avoit estimé, il n'y a point de doute quand le marinier navigera en

asseurance d'un rumb sans deschoir, en prenant une asseurée hauteur,

convenant à celle que l'on estime, il aura contentement en sa route, tant en

la partie du Nort que du Sud.

 

Ceste difficulté ostée, il s'en presente une autre plus pénible & difficile, où

l'on se treuve bien empesché, pour apprendre quelque règle extraordinaire,

qui feroit sçavoir combien de lieues on sera decheu d'un rumb, par lequel on

navigé avec contrariété de mauvais temps, qui ne se peut juger que par

estime, comme si on navigeoit à Ouest par le vent Nornorrouest, l'on jugera

le dechet selon la violence des vents plus ou moins, c'est icy après avoir fait

plusieurs & longues bordées que l'on fait l'estime qu'on arreste sur la carte

ou papier journal, prenant un rumb pour un autre, le vent venant devant

comme à Ouest du tout contraire à la route, le vaisseau ne peut plus courir

que bordes à autres, au Sud Surrouest, & au Nornorouest, pour ne s'esgarer

de sa route, tenant le mieux que l'on peut sa hauteur. Il ne laisse en ces

contrarietez de dechoir soit du costé du Nort ou du Sud, & pourroit deriver

au Suest ou au Nord est si la violence des vents est si grande, au lieu

d'avancer chemin reculer de sa route, & estre contrainct pour ne perdre

chemin sous voile, d'amener tout bas, amarer la barre du gouvernail sous le

vent, & bien saisir toutes les manoeuvres qui peuvent travailler le vaisseau,

comme amener bas les matereaux de hune, & saisir les vergues, roidir

quelques fois les hauts bans quand ils sont trop lasches, comme le canon

qu'il faut bien tenir en estat, pour eviter tout desordre.

 

Il y a des vaisseaux qui ne se peuvent soustenir, s'ils n'ont le grand corps de

voile au vent, le marinier en cela cognoistra ce qui est necessaire pour son

vaisseau, estant quelques jours, en cet estat fâcheux, agité du vent, de

pluyes, brunes, & autres contrarietez ennuieuses à la navigation. Le vent venant à s'adoucir, la mer de furieuse & mauvaise qu'elle estoit se calme,

l'air devient clair, & nettoyé de nebuleuses & orages, le vaisseau se soulage,

l'on met les voiles au vent, on reprend sa route, les voiles ne se rompent, &

les manoeuvres n'endurent, le vaisseau fait son cinglage doucement, avec

fort peu de dechet, l'estime aisée à faire, l'on n'a soucy comme quand le

vaisseau estoit agité, chacun se réjouit sans se resouvenir du passé. Le

marinier doit rapporter sur la carte toutes les routes dont il a deu tenir conte

exactement, comme de ce qu'il aura decheu d'un bord sur l'autre, & cela fait

il doit pointer sa carte pour sçavoir le lieu où il est.

 

Or comme ces routes se rapportent par l'estime d'un navigateur grandement

expérimenté, ne se trouvera en la mesme peine que d'autres qui font les

entendus, quoy que peu expérimentez, qui pour discourir n'en voudroient

ceder aux plus experts & anciens navigateurs, c'est pourquoy on doit bien

regarder à qui l'on donne la conduicte d'un vaisseau, pour les grands périls

& dangers qu'il y a, qui s'evitent plustost par les bons capitaines de mer ou

pilotes, qui sçavent comme ils se doivent gouverner & les routes qu'il

faudroit tenir. Voicy une manière de pointer la carte, qui m'a tousjours

semblé bonne.

 

Autre manière d'estimer & arrester le poinct sur la carte.

 

Prenez un carton ou papier blanc, sur lequel tracerez au costé des degrés

de latitude, suivant le voyage que l'on fera, chacun contenant 17. lieues &

demie, & faire l'eschelle des lieues conforme à celle des degrés: au milieu

du carton tracerez une ou deux roses de compas, suivant la distance du

chemin qu'aurez à faire, pour plus facilement compasser quand il en sera

besoin. Les 32 rumbs de vents estans exactement tracés, ayez d'autre part

vostre papier journal des estimes, sur lequel d'heure en heure & de jour en

jour ferez conte du chemin qu'aurez fait, & n'oublier, comme dit est, de

prendre hauteur tous les jours s'il vous est possible, ce qui sert de beaucoup,

& de 24 en 24 heures pointer la carte, pour voir le lieu où vous ferez, ce qui

se fera en cette manière: Sur le carton où seront tracez les rumbs de vents &

les degrés, considerez la hauteur d'où vous partez, comme celuy où vous

devez aller, & le rumb de vent qui est necessaire, avec celuy qui fait cingler le vaisseau, duquel devez cognoistre l'assiette si pouvez, ou l'expérience

vous l'apprendra. Cela fait allez à la grâce de Dieu, & suivez vostre route

qui sera à Ouest, Norrouest partant du port qui sera par 46 degrés de

hauteur, soit que l'on aye navigé 91 lieues à ce rumb de vent, qui sont deux

degrés que j'ay monté plus au Nort: me trouvant à 48 de latitude, il arrive

que le vent vient à changer, contraire à ma route je cherche en ma carte le

rumb de vent, le plus proche de ma route pour y naviger, ayant fait à Ouest

Norrouest 91 lieues, je trace ceste route sur le carton, & d'autant que je ne

puis naviger par ce rumb, je vay par celuy du Norrouest, & y fais sur le

rumb 25 ce qui me fait monter un degré de plus: quand de rechef il arrive

du changement de temps. Et d'autant qu'il me faut aller par 50 degrés de

latitude, & faire 180. lieues pour parvenir du lieu d'où je suis party, je prend

en un autre rumb la terre où je veux aller, presque à Ouest un quart au

Norrouest, de hauteur 49 degrés & 65 lieues de chemin à faire, je fais

l'Ouest un quart au Norrouest, 45 lieues qui m'esleve demy degré, & me

treuve de hauteur 49 degrés & demy, reste 23 lieues à faire, le vent se leve

du tout contraire, qui fait que je mets le cap au Norrouest un quart du Nort,

qui ne me vaut que le Nort un quart au Norrouest, je cingle sur iceluy 18

lieues, qui fait que j'esleve demy degré plus que 50 qui fait 50 & demy, le

lieu où je desire aller me demeure à Ouest Surrouest 19 lieues, delà vient

que le vent se trouve si contraire & violent que je ne puis soustenir qu'avec

le grand corps des voiles mettant le cap au Sud, ne m'avallant que le Suest,

ayant demeuré 4 jours en cet estat, ayant fait quelques 50 lieues, ce qui m'a

reculé de la route, je treuve selon l'estime 48 degrés & demy: on veut

sçavoir le lieu où l'on est, & ce que le vaisseau a fait de chemin, & où

demeure la terre où l'on desire aller, & quelle distance il y a, & du lieu où se

suis party, sçachez qu'à mesure que l'escriverez au papier journal, l'on doit

tracer toutes les routes que l'on aura faites suivant l'estime.

 

Or du dernier point où est le vaisseau qui est 48 degrés & demy, tirez de ce

centre ou lieu deux lignes, l'une d'où vous estes party de 46 degrés, & l'autre

où desirez aller à 50 voyez ces deux lignes, quels rumbs de vent ce sont, &

combien l'on y conte de lieues pour elever un degré, suivant que seront

lesdits deux rumbs, & si les lieues du chemin faites ou à faire, conviennent

justement avec la hauteur des degrés l'estime sera bonne, ce que verrez sur

le carton, & treuverez que l'on est esloigné du lieu où l'on se treuve, sçavoir

que Ouest Norrouest est la route qu'on doit tenir à peu prés, pour aller au 50 degré & 60 lieues de chemin à faire, & la terre d'où vous estes party,

demeure à l'Est Suest de distance qu'avez fait 125 lieues n'estant que cinq

lieues plus au midy de la droite route que je devois tenir du port de 46

degrés, il faut que vous ayez pris la hauteur, d'autant que cela vous

r'adressera si vous avez trop ou trop peu estimé pour amander le deffaut s'il

s'en treuve, & par ce petit carton vous verrez toutes vos routes, le chemin &

dechet qu'aurez fait en la navigation, ceste demonstration est facile & bonne

quand elle est bien entendue.

 

Autre manière d'estimer que font beaucoup de navigateurs.

 

Ils tracent sur un papier ou carton une rose de compas avec les 32 vents, &

s'ils navigent au Nort 20 lieues, ils marquent sur le rumb de vent au carton

qui est Nort, 20 lieues, s'ils navigent au Nortnorrouest 30 lieues, ils les

mettent sur ce mesme rumb de vent, & ainsi consecutivement à tous les

rumbs où ils navigent, quand ils veulent pointer la carte ils rapportent ce qui

est des lieues suivant les rumbs de leur rose à ceux de la carte.

 

Autre manière, de pointer après l'estimé faicte.

 

Aprés comme dit est, que vous aurez tracé sur le carton tous les degrés &

rumb de vent que l'on aura navigé, marquez le lieu où se trouve le vaisseau

selon l'estime qu'aurez faite, & le degré auquel pensez estre, tirez de ce lieu

une ligne jusqu'à celuy d'où vous estes party, considerez à quel rumb de

vent il convient, contant les lieues qu'il faudra pour élever un degré, se

rapportant justement aux degrés qu'aurez descendu ou monté, suivant

l'estime il y a quelque apparence de vérité, il faut voir si l'estime est bonne,

que l'on prenne hauteur, & si elle se rencontre à celle que l'on aura estimé:

le chemin comme dit est convenant à la quantité des degrés qu'avez monté,

l'estime sera bonne si avez tousjours navigé sur ledit air de vent sans

dechoir, mais si la hauteur est de demy degré moins que l'on n'a estimé ou

demy degré plus, l'on procédera en ceste manière: du poinct où l'on a estimé

estre le vaisseau, tirez une ligne perpendiculaire qui marquera le méridien

du lieu où l'on est: ayant pris la hauteur si treuvez demy degré moins que ce

qu'avez estimé, tirez une ligne paralelle du degré que aurez treuvé, & où elle coupera la perpendiculaire sera le lieu où vous devrez estre, tirant une

ligne de ce lieu à celuy d'où vous estes party, fait cognoistre qu'avez navigé

par un autre rumb plus au Nort que celuy qu'aviez estimé, & s'il se treuvé

demy degré davantage tirant comme à la première fois une paralelle,

suivant la hauteur que l'on aura treuvé coupant la ligne diametralle, en ce

lieu doit estre le vaisseau plus au midy que l'estime qui en sera faite, tirant

une ligne comme cy dessus est dit, vous verrez qu'aurez navigé par un autre

rumb que celuy qu'avez estimé, laquelle par consequent se treuve fautive,

c'est là où le défaut se treuve qui ne se peut amender parfaictement, que par

le moyen des instruments ou horloges qui seroyent justes comme j'ay dit cy

dessus, ce qui se peut cognoistre quand l'on arrive sur l'ecore du Grand Ban,

ou à la sonde des costes de France & d'Angleterre, & autres enseignements

comme dit est, où le marinier se r'adressera pour refaire nouvelle estime, &

amander les défauts: quand on navige le coute largue avec bon vent, les

estimes se rencontrent assez souvent meilleures que ceux qui ordinairement

navigent à la boulline un bort sur autre, avec contrariété de mauvais temps

qui fait faire maintes erreurs en la navigation.

 

Autre manière d'estimer, que j'ay veu pratiquer parmy aucuns Anglais

bons navigateurs, qui m'a semblé fort seure au respect des estimes que

l'on fait ordinairement828.

 

Note 828: (retour)

 

C'est le loch, dont l'usage a été adopté généralement.

 

Il faut avoir une planchette de 3 pieds de hauteur sur 15 poulces de largeur,

qui soit divisée en 13 parties en sa longueur, & en cinq en sa largeur, au

premier quarré les heures, & les quarrez suivant jusques à 12 recommençant

à 2 aller de rechef à 12 autres, qui feront 24 heures aux 12 quarrez comme

voyez en la figure suivante. Au second quarré ensuivant, seront marquez le

nombre des noeuds, au troisiesme les brasses, & au quatriesme &

cinquiesme les rumbs de vent sur lesquels on navige. Il faut une ligne qui ne

soit pas trop grosse, affin qu'elle se file plus promptement, au bout de

laquelle faut mettre une petite palette de bois de chesne d'environ un pied sur six poulces de large, qui soit chargée d'une petite bande de plomb sur

l'arriére, avec un petit tuyau de bois, qui sera attaché à une petite fiscelle

aux deux costés de l'extrémité de la palette, & un autre petit bois en façon

de fausset qui entre audit tuyau assez doucement, c'est ce qui fait que la

palette se tient toujours droite derrière le vaisseau estant en la mer, & cela

ne se défait que lors que l'on tire ladite palette de l'eau.

 

La ligne attachée à la palette doit avoir quelques 8 ou 10. brasses qui ne

soient à rien conter, avant que venir au premier noeud qui pourra estre

environ plus ou moins la hauteur du lieu où l'on l'a jettée, qui est sur

l'arriére du vaisseau jusqu'à ce qu'elle soit en la mer, & que veniez au

premier noeud, un homme doit tenir la ligne, un autre une petite horloge de

fable, contenant le temps de demie minute, qui peut estre l'intervalle de

conter jusqu'à 80 vingts sans se haster, à mesme temps que le premier noeud

passe par les mains de celuy qui jette la ligne, la laissant librement couler

selon la vistesse du vaisseau, faire en vostre presence tourner le petit

horloge jusques à ce qu'il soit achevé de passer, à mesme temps l'on doit

retenir la ligne & ne la laisser plus filer ou couler: la retirant, voir combien

de brasses il y aura jusques au premier noeud de sa main en tirant ladite

ligne, conter après tous les noeuds qui auront coulé en la mer pendant que

l'orloge passoit. Notez qu'autant de noeuds & d'espace qu'il y a entre chacun

l'on faict 2000 de chemin en deux heures, il y a 7 brasses entre chaque

noeud, de deux en deux heures l'on doit jetter en la mer la palette tant le

jour que la nuict, & n'oublier 24 heures passées de faire vostre estime, en

adjoustant vos nombres, pour sçavoir combien on aura fait de mille réduits

en lieues, seront 3000 pour lieues.

 

Par exemple comme l'on se doit comporter en ce conte, je treuve qu'en 24

heures l'on a navigé & jetté la ligne de deux en deux heures, & d'autant que

le vaisseau va plus ou moins selon la violence des vents ou marées, s'il

dechet aussi il y aura plus ou moins de noeuds coulez selon l'air du

vaisseau: desirant supputer combien le vaisseau a fait de chemin, l'on

adjouste tous les nombres des noeuds qui sont au 12 quarrés de la tablette,

& se voit qu'il y en a 44 noeuds, & de plus trente six brasses & demie à 7

brasses par noeud y aura cinq brasses, adjoutez le tout sçavoir 44 noeuds &

cinq font 49 noeuds, multipliez par deux feront 98 mille à 2000. pour

noeuds, les reduisant en lieues se monteront à 32 lieues trois quarts & quelque peu davantage, à 3000. pour lieue qui est ce que le vaisseau aura

fait de chemin en 24 heures, l'on ne doit oublier de prendre hauteur à toutes

occasions, pour r'adresser le chemin ou route, & tenir conte sur le papier

journal, par ce moyen on cognoist ce que le vaisseau fait de chemin, & le

dechet, & où il se treuve, & où leur demeure, le lieu où il espere aller 829, &

quelle route il faut prendre pour y parvenir, & diray que de 8 vaisseaux qui

estoient de compagnie sur 500 lieues avoir dit à une heure & demie prés

que l'on auroit sondé 830, ce qui fut treuvé véritable.

 

Note 829: (retour)

 

Lisez: et où lors demeure le lieu où il espère aller.

 

Note 830: (retour)

 

Que l'on auroit sonde.

 

Heures Noeuds Brasses Routes. Rumbs

 

2 3 2 Cap au Nort ¼ du Nordest

 

4 2 4 Cap au Nort-Nordest

 

6 4 2 Cap au Nordest

 

8 5 3 Cap au Nordest

 

10 2 3½ Cap au Nort ¼ du Nordest

 

12 3 5 Cap au Nort-Nordest

 

2 2 3 Cap au Nordest ¼ de l'Est

 

4 2 4 Cap au Nordest

 

6 6 1 Cap au Nort

 

8 6 3 Cap au Nordest ¼ du

Nordest

 

10 6 2 Cap au Nort ¼ du Nordest

 

12 3 4 Cap au Nort-Nordest

Autre, manière de sçavoir le lieu où se treuve un vaisseau

 

cinglant par quelque vent que ce soit.

 

Supposez qu'un vaisseau parte d'un port qui soit par les 44 degrés de

latitude, & navigé sur le rumb de vent Surrouest, faites vostre estime

accoustumée, & si vous croyez que le vent aye esté si favorable qu'il n'aye

point fait de dechet, le plustost que l'on pourra prendre hauteur que l'on le

faicte, ce fait tirez une ligne parallele sur cette hauteur qui se treuvera en la

carte de naviger, tirez aussi une ligne meridienne du port d'où vous estes

party, qui coupe à angle droit la parallele de la hauteur qu'on aura prise:

prenez un compas & mettez une pointe au port d'où l'on est party, & l'autre

sur la ligne meridienne, qui coupe à angles droits la parallele, ne bougeant

ceste pointe & levant l'autre du lieu d'où vous estes party, la faisant courir

sur les rumbs de vent que croyriez avoir navigé, & où la pointe dudit

compas coupera le rumb de vent, sera le poinct du lieu où doit estre le

vaisseau: avec ceste asseurance que le vaisseau n'aura fait aucun dechet,

autrement n'auriez ce que desireriez que par estime.

 

Autre façon d'estimer par fantaisie.

 

C'est qu'ayant pris la hauteur du lieu où l'on est, comme si l'on se treuvoit

en la hauteur de 45. degrés de latitude, & ayant estime avoir fait 45 lieues

plus ou moins sur un rumb de vent qu'on aura jugé estre necessaire à la

route, & pour voir ce qui est véritable l'on prendra les 45 lieues sur

l'eschelle de la carte, que mettrez sur le rumb de vent qu'on aura navigé, &

si les lieues dudit rumb en faisant tant pour elever un degré, respondent à

celles qu'on aura estimé que peut avoir fait le vaisseau, l'on cognoistra

l'estime estre bonne: mais si les lieues de l'estime sont moins ou plus que

celle du rumb, pour parvenir en la hauteur où l'on se treuve: il est très certain & asseuré que le vaisseau a navigé par un autre rumb que l'on ne

pensoit, & à ceste observation on met le poinct à sa fantaisie, pour

lesquelles choses & toutes autres dependantes à la navigation, le grand

soing & continuelle pratique fait beaucoup, tant pour la seureté du vaisseau

que de ceux qui y navigent: c'est pourquoy que les bons & vrais

expérimentez navigateurs & pilotes sont à rechercher & en faire estat en les

maintenant, pour tant plus leur donner courage de bien faire en cet art de

navigation, lequel est grandement à priser de toutes les nations du monde,

pour les grands biens & advantages qu'en reçoivent les Royaumes &

contrées, pour proches ou esloignées qu'elles soient.

 

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