Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 131 sur 232

Pages du PDF

Oeuvres de Champlain

Chapitre VII.

 

P 235 236 our cet effect je partis le 18 dudit mois, où la riviere commence à

s'eslargir quelquefois d'une lieue, & lieue & demy en tels endroits. Le pays

va de plus en plus en embellissant. Ce sont costaux en partie le long de la

riviere, & terres unies sans rochers que fort peu. Pour la riviere elle est

dangereuse en beaucoup d'endroits, à cause des bancs & rochers qui sont

dedans, & n'y fait pas bon naviger, si ce n'est la sonde à la main. La riviere

est fort abondante en plusieurs sortes de poisson, tant de ceux qu'avons par

deçà, comme d'autres que n'avons pas. Le pays est tout couvert de grandes

& hautes forests des mesmes sortes qu'avons vers nostre habitation. Il y a

aussi plusieurs vignes & noyers qui sont sur le bord de la riviere, & quantité

de petits ruisseaux & rivieres, qui ne sont navigeables qu'avec des canaux.

Nous passasmes proche de la pointe Saincte Croix. Cette pointe est de sable

qui advance quelque peu dans la riviere, à l'ouvert du norouest, qui bat

dessus. Il y a quelques prairies, mais elles sont innondées des eaues à toutes

les fois que vient la plaine mer, qui pert de prés de deux brasses & demie.

Ce partage est fort dangereux à passer pour la quantité de rochers qui sont

au travers de la riviere, bien qu'il y aye bon achenal, lequel est fort tortu, où

la riviere court comme un ras, & faut bien prendre le temps à propos pour le

passer. Ce lieu a tenu beaucoup de gens en erreur, qui croyoient ne le

pouvoir passer que de plaine mer, pour n'y avoir aucun achenal: maintenant

nous avons trouvé le contraire: car pour descendre du haut en bas, on le

peut de basse mer: mais de monter, il seroit mal-aisé, si ce n'estoit avec un

grand vent, à cause du grand courant d'eau, & faut par necessité attendre un

tiers de flot pour le passer, où il y a dedans le courant 6, 8, 10, 12, 15

brasses d'eau en l'achenal.

 

Note 235: (retour)

 

C'est-à-dire: «Pour faire les descouvertures du pays des Yroquois.» (Voir 1613,

fin du ch. VI, et commencement du ch. VII.)

 

Note 236: (retour)

 

Le 18 juin. (Ibid.)

Continuant nostre chemin, nous fusmes à une riviere qui est fort agréable,

distante du lieu de Saincte Croix de neuf lieues, & de Québec 24 & l'avons

nommée la riviere Saincte Marie 237. Toute ceste riviere depuis Saincte

Croix est fort plaisante & agréable.

 

Note 237: (retour)

 

Aujourd'hui la rivière Sainte-Anne, qui est à une vingtaine de lieues de Québec.

 

Continuant nostre routte, je fis rencontre de deux ou trois cents Sauvages,

qui estoient cabannez proche d'une petite isle appellée S. Eloy238, distante

de Saincte Marie d'une lieue & demie, & là les fusmes recognoistre, &

trouvasmes que c'estoit des nations de Sauvages appeliez Ochateguins &

Algoumequins, qui venoient à Québec, pour nous assister aux

descouvertures du pays des Hiroquois, contre lesquels ils ont guerre

mortelle, n'espargnant aucune chose qui soit à eux.

 

Note 238: (retour)

 

Cette île est située devant l'église de Batiscan. Mais il y a apparence que le petit

chenal qui la sépare de la côte nord, et qui porte encore le nom de Saint-Éloi,

s'est exhaussé depuis le temps de Champlain.

 

Après les avoir recognus, je fus à terre pour les voir, & m'enquis qui estoit

leur chef. Ils me dirent qu'il y en avoit deux, l'un appellé Yroquet, & l'autre

Ochasteguin, qu'ils me monstrerent: & fus en leur cabane, où ils me firent

bonne réception, selon leur coustume. Je commençay à leur faire entendre

le sujet de mon voyage, dont ils furent fort resjouis, & après plusieurs

discours je me retiray. Quelque temps après ils vindrent à ma chaloupe, où

ils me firent present de quelque pelleterie, en me monstrant plusieurs signes

de resjouinance, & de là s'en retournèrent à terre.

 

Le lendemain les deux chefs s'en vindrent me trouver, où ils furent une

espace de temps sans dire mot, en songeant & petunant tousjours. Après

avoir

 

bien pensé, ils commencèrent à haranguer hautement à tous leurs

compagnons qui estoient sur le bord du rivage avec leurs armes en la main,

escoutans fort ententivement ce que leurs chefs leur disoient, sçavoir, Qu'il

y avoit prés de dix lunes, ainsi qu'ils comptent, que le fils d'Yroquet m'avoit veu, & que je luy avois fait bonne réception, & desirions les assister contre

leurs ennemis, avec lesqueîs ils avoient dés long temps la guerre, pour

beaucoup de cruautez qu'ils avoient exercées contre leur nation, souz

prétexte d'amitié; & qu'ayans tousjours depuis desiré la vengeance, ils

avoient sollicité tous les Sauvages sur le bord de la riviere de venir à nous,

pour faire alliance avec nous, & qu'ils n'avoient jamais veu de Chrestiens,

ce qui les avoit aussi meus de nous venir voir, & que d'eux & de leurs

compagnons j'en ferois tout ainsi que je voudrois. Qu'ils n'avoient point

d'enfans avec eux, mais gens qui sçavoient faire la guerre, & pleins de

courage, sçachans le pays & les rivieres qui sont au pays des Hiroquois, &

que maintenant ils me prioient de retourner en nostre habitation, pour voir

nos maisons: que trois tours après nous retournerions à la guerre tous

ensemble: & que pour signe de grande amitié & resjouissance je fisse tirer

des mousquets & harquebuses, & qu'ils seroient fort satisfaits: ce que je fia.

Ils jetèrent de grands cris avec estonnement, & principalement ceux qui

jamais n'en avoient ouy ny veus.

 

Après les avoir ouis, je leur fis response, que pour leur plaire, je desirois

bien m'en retourner à nostre habitation, pour leur donner plus de

contentement, & qu'ils pouvoient juger que je n'avois autre intention que

d'aller faire la guerre, ne portant avec moy que dés armes, & non des

marchandises pour traicter, comme on leur avoit donné à entendre. Que

mon desir n'estoit que d'accomplir ce que je leur avois promis: & si j'eusse

sceu qu'on leur eust rapporté quelque chose de mal, que je tenois ceux là

pour ennemis plus que les leur mesme. Ils me dirent qu'ils n'en croyoient

rien, & que jamais ils n'en avoient ouy parler, neantmoins c'estoit le

contraire: car il y avoit quelques Sauvages qui le dirent aux nostres. Je me

contentay, attendant l'occasion de leur pouvoir monstrer par effect autre

chose qu'ils n'eussent peu esperer de moy.

 

Retour à Quebec, & depuis continuation avec les Sauvages jusques au saut

de la riviere des Hiroquois.