Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 27 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre XIII.

De ladicte mine jusques au commencement de l'entrée desdittes rivieres, il y

a quelques 60 ou 80 lieues par terre. Mais du costé de la mer, selon mon

jugement, depuis la sortie de l'isle de Sainct Laurent & terre ferme 141, il

peut y avoir plus de 50. ou 60. lieues jusques à la ditte mine.

 

Note 141: (retour) De cette sortie, qui est évidemment le détroit de Canseau,

jusqu'au bassin des Mines, il y a, par mer, environ cent soixante lieues.

 

Tout ce païs est très beau & plat, où il y a de toutes les sortes d'arbres que

nous avons veus allant au premier sault de la grande riviere de Canadas, fort

peu de sapins & cyprez.

 

Voylà au certain ce que j'ay apprins & ouy dire audict sieur Prevert.

 

D'un monstre espouvantable que les Sauvages appellent Gougou,

& de nostre bref & heureux retour en France.

 

CHAPITRE XIII.

 

Il y a encore une chose estrange, digne de reciter, que plusieurs sauvages

m'ont asseuré estre vray 142: c'est que, proche de la Baye de Chaleurs, tirant

au Su, est une isle où faict residence un monstre espouvantable que les

sauvages appellent Gougou, & m'ont dict qu'il avoit la forme d'une femme,

mais fort effroyable, & d'une telle grandeur, qu'ils me disoient que le bout

des mats de nostre vaisseau ne luy fust pas venu jusques à la ceinture, tant

ils le peignent grand; & que souvent il a devoré & devore beaucoup de

sauvages; lesquels ils met dedans une grande poche, quand il les peut

attraper, & puis les mange; & disoient ceux qui avoient esvité le péril de

ceste malheureuse beste, que sa poche estoit si grande, qu'il y eust pu mettre

nostre vaisseau. Ce monstre faict des bruits horribles dedans ceste isle, que

les sauvages appellent le Gougou; & quand ils en parlent, ce n'est que avec

une peur si estrange qu'il ne se peut dire plus, & m'ont asseuré plusieurs l'avoir veu. Mesme ledict sieur Prevert de Sainct Malo, en allant à la

descouverture des mines, ainsi que nous avons dict au chapitre précèdent,

m'a dict avoir passé si proche de la demeure de ceste effroyable beste, que

luy & tous ceux de son vaisseau entendoient des sifflements estranges du

bruit qu'elle faisoit, & que les sauvages qu'il avoit avec luy, luy dirent que

c'estoit la mesme beste, & avoient une telle peur qu'ils se cachoient de toute

part, craignant qu'elle fust venue à eux pour les emporter & qu'il me faict

croire ce qu'ils disent, c'est que tous les sauvages en général la craignent &

en parlent si estrangement, que si je mettois tout ce qu'ils en disent, l'on le

tiendroit pour fables; mais je tiens que ce soit la residence de quelque diable

qui les tourmente de la façon. Voylà ce que j'ay appris de ce Gougou.

 

Note 142: (retour) Les premiers voyageurs qui abordèrent aux côtes du nouveau

monde étaient bien disposés à y trouver un ordre de choses tout différent de celui

du monde ancien; et Champlain tout le premier, en parcourant des régions encore

à peu près inexplorées, pouvait croire trop facilement à l'existence de monstres

fabuleux. Cependant, si l'on considère ce récit dans son ensemble, on verra qu'il

ne fait guère que rapporter textuellement ce que les sauvages et le sieur Prévert

étaient unanimes à raconter. Mais, de ce qu'il admettait volontiers l'existence du

fait, il ne s'ensuit pas qu'il ait cru tout ce qu'on disait de ce prétendu monstre.

C'est ce que prouve assez la réflexion par laquelle il termine: «Mais je tiens que

ce soit (qu'il faut que ce soit) la residence de quelque diable qui les tourmente de

la façon.» Et Lescarbot lui-même, après avoir employé plus de deux pages à

expliquer les causes des fausses visions & imaginations, et à prouver que le

Gougou, c'est proprement le remord de la conscience, finit aussi par dire: «Et

n'est pas incroyable que le diable possédant ces peuples ne leur donne beaucoup

d'illusions. Mais proprement, & à dire la vérité, ce qui a fortifié l'opinion du

Gougou a été le rapport dudit Prevert, lequel contoit un jour au sieur de

Poutrincourt une fable de même aloy, disant qu'il avoit veu un Sauvage jouer à la

croce contre un diable, & qu'il voyoit bien la croce du diable jouer, mais quant à

Monsieur le diable il ne le voyoit point. Le sieur de Poutrincourt qui prenoit

plaisir à l'entendre, faisoit semblant de le croire, pour lui en faire dire d'autres...

Or si ledit Champlein a été credule, un sçavant personnage que j'honore

beaucoup pour sa grande literature, est encore en plus grand'faute, ayant mis en

sa Chronologie septenaire de l'histoire de la paix imprimée l'an mille six cens

cinq, tout le discours dudit Champlein sans nommer son autheur, & ayant baillé

les fables des Armouchiquois & du Gougou pour bonne monnoye. Je croy que si

le conte du diable jouant à la croce eût aussi été imprimé, il l'eût creu, & mis par

escrit, comme le reste.»

 

Premier que partir de Tadousac pour nous en retourner en France, un des

Sagamo des Montagnez, nommé Bechourat143, donna son fils au sieur du

Pont, pour l'emmener en France, & lui fut fort recommandé par le grand

Sagamo Anadabijou, le priant de le bien traiter & de lui faire veoir ce que les autres deux sauvages que nous avions remenez, avoient veu. Nous leur