Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 154 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre VI.

 

La cognoissance que de long temps j'ay eue, en la recherche &

descouverture de ces terres, m'a tousjours augmenté le courage de

rechercher les moyens qui m'ont esté possible, pour parvenir à mon dessein,

de cognoistre parfaictement les choses que plusieurs ont douté. Ce que je

tiens pour certain selon les relations des peuples, & ce que j'ay peu

conjecturer de l'assiete du pays, qui sans doute me donne une grande

esperance, que l'on peut faire une chose digne de remarque, & de louange,

estant assisté des peuples des contrées, lesquels il faut contenter par quelque

moyen que ce toit, ce qui (à mon opinion) sera aisé, & à tout le moins arrive

ce qui pourra, pourveu que Dieu conserve les Entrepreneurs, il ne peut qu'il

n'en revienne de grandes commoditez, qui serviront beaucoup en ceste

affaire. Il y a long temps que j'ay proposé & donné mon advis à

Nosseigneurs du Conseil, qui ont tousjours esté bien receus; mais la France

a esté si brouillée ces années dernières, que l'on recherche à faire la paix, ne

pouvant y faire despence. Je peux bien asseurer, que s'il ne se faict rien en

ce temps, malaisément se pourra-il faire quelque chose à l'advenir: tous

hommes ne sont pas propres à risquer, la peine & la fatigue est grande; mais

l'on a rien sans peine: c'est ce qu'il faut s'imaginer en ces affaires; ce sera

quand il plaira à Dieu: de moy, je prepareray tousjours le chemin à ceux qui

voudront après moy, l'entreprendre.

 

Il y a quelque temps, que nos Sauvages moyennerent la paix avec les

Yrocois, leurs ennemis; & jusques à present, il y a eu tousjours quelque

accroche pour la méfiance qu'ils ont des uns & des autres; ils m'en ont parlé

plusieurs fois, & assez souvent m'ont prié d'en donner mon advis, leurs

ayant donné, & treuvé bon qu'ils vesquissent en paix les uns avec les autres,

& que nous les assisterions: mais quand il est question de faire la paix

avecques des Nations, qui sont sans loy, il faut bien penser à ce que l'on doit

faire, pour y avoir une parfaicte seureté. Je leur proposay, leur en donner

des moyens, & seroit un grand bien proche de nous; l'augmentation du

trafic, & la descouverture plus aysée, & la seureté pour la chasse de nos Sauvages, qui vont aux Castors, qui n'osent aller en de certains lieux, où

elle abonde, pour la crainte qu'ils ont les uns des autres; & y ont tousjours

travaillé jusques à present.

 

Le 6 dudit mois de Juin, arriverent deux Yrocois aux trois rivieres, pour

traitter de ceste paix: le Capitaine m'en donne aussi-tost advis, & y

envoyerent deux Canaux, pour les amener à leurs Cabanes, proche de

Québec, où ils estoient logez.

 

Le 9. ils vindrent aux Cabanes de nos Sauvages, lesquels ne manquèrent de

m'envoyer une chalouppe, pour aller voir la réception qu'il leur feroit: le

m'enbarquay, accompagné dudit Sentein, & de cinq de mes compagnons,

avec chacun son mousquet, où arrivant sur le bord du rivage, devant leurs

cabanes, Le Capitaine Mahigan Aticq, accompagné de ses compagnons,

avec les deux Yrocois à son costé, s'en vient au devant de nous, battant

leurs mains, & la mettant en la nostre, & en firent faire autant aux deux

Yrocois, nous tenans chacun par la main, jusques à ce que nous fussions à

la Cabane dudit Capitaine; où arrivant, nous trouvasmes nombre de peuples

assis, chacun selon son rang. Ledit Chef, me tesmoigna estre fort satistaict,

& tous ses compagnons, de ce que je m'estois acheminé vers eux, pour voir

les Yrocois, lesquels firent rapport, envers les leurs, de la bonne intelligence

qui estoit entre nous, & eux. Ce faict, trois de nos Sauvages, avec les deux

Yrocois, danserent, & après m'avoir demandé si je l'aurois agréable, je leur

tesmoignay estre contant.

 

Ceste dance dura une bonne espace de temps; & achevé qu'ils eurent de

danser, chacun d'eux baisa sa main, & me la vindrent mettre en la mienne,

en signe de paix, & bien-vueillance. Le meurtrier estoit l'un de ces trois

danseurs, qui voulut mettre sa main dans la mienne, je ne le voulus jamais

regarder; ce qui luy donna un grand desplaisir, de se voir ainsi mesprisé

devant les Yrocois, & de toute l'assemblée: il n'arresta gueres qu'il ne sortist

de la cabane. Ce pendant le Chef commanda à tous les hommes, femmes &

filles, de danser; ce qu'ils firent quelque temps: La danse finie, il me

remercia à sa façon, & me pria de tousjours les maintenir en amitié: le luy

dis, qu'il ne devoit point douter de mon affection, lors qu'il se comportera

doucement avec nous.

je le priay de me venir voir le lendemain, & douze de ses principaux, & les

deux Yrocois (nous traiterons du subjet de leur venue) ce qu'ils

m'accordèrent; & leur fis tirer quelques coups de mousquets: de là, nous

nous r'embarquasmes pour retourner en nostre habitation. Le lendemain, ils

ne faillirent à venir avec les deux Yrocois; peu après leur arrivée, je leur fis

festin, suivant leur façon de faire: Après qu'ils eurent repeu, nous entrasmes

en discours, sur ce qui estoit du traicté de paix avec les Yrocois, le leur

demanday comment ils entendoient faire ce traicté: ils dirent que l'entreveue

des uns aux autres, estoit avec amitié, tirant parolles de leurs ennemis, de ne

les nuire ny empescher de chasser par tout le païs; & eux au semblable en

feroient de mesme envers les Yroquois: & ainsi, ils n'avoient d'autres

traictez à faire leur paix.

 

Je leur dis que parlementer, estoit véritablement faire les approches à une

paix, mais il falloit les seuretez d'icelle; & puis qu'ils m'en demandoient

mon advis, je leur en dirois ce qui m'en sembleroit, s'ils me vouloient croire,

à quoy ils accorderent, & me prierent derechef, de leur en donner mon advis

qu'ils suivroient au mieux qu'il leur seroit possible; & qu'aussi bien, ils

estoient las & fatiquez des guerres qu'ils avoient eues, depuis plus de

cinquante ans 536; & que leurs pères n'avoient jamais voulu entrer en traicté,

pour le desir de vengeance qu'ils avoient de tirer du meurtre de leurs parens

& amis, qui avoient esté tuez; mais qu'ayant consideré le bien qui en

pourroit revenir, ils se resoudoient, comme dit est, de faire la paix.

 

Note 536: (retour)

 

Ce passage nous donne, au moins d'une manière approximative, l'époque de cette

fameuse querelle dont parlent Nicolas Perrot et la Relation de 1660 (ch. II), et

qui fit des Algonquins et des Iroquois d'irréconciliables ennemis. Cette profonde

division remonterait donc vers l'an 1570, si toutefois ce n'était pas une simple

recrudescence d'une inimitié encore plus ancienne; car les sauvages que Cartier

trouva dans le pays, et qui semblent avoir été ce que l'on a appelé les bons

Iroquois, avaient déjà pour ennemie, dès 1535, une nation vers le sud, appelée

alors Toudamans (les mêmes sans doute que les Tsountouans, ou

Tsonnontouans), «qui leur menoient continuellement la guerre.»

 

Response à la première question que je leur fis sçavoir, si ces deux Yrocois

estoient venus pour leur particulier, ou s'ils avoient esté envoyez de leur

nation.

Ils me dirent, qu'ils estoient venus de leur propre mouvement: & le desir

qu'ils avoient de voir leurs parens & amis, qui estoient parmy eux détenus

prisonniers de longue main, les avoit fait venir; & l'asseurance qu'ils avoient

du traitté de paix, commencé depuis quelque temps, estans comme en tresve

les uns & les autres, jusqu'à ce que la paix fut du tout asseurée ou rompue.

Je leurs dis que puisque ces hommes n'estoient députez du pays, qu'ils les

devoient traitter amiablement, avec toute sorte de paix & amitié, non pas en

la façon comme s'ils estoient députez du pays, & qu'ils devoient estre

receuz, avec plus d'allegresse & de cérémonie. De plus puisqu'ils voulaient

venir à une bonne paix, qu'il falloit qu'ils choisissent quelque homme

d'esprit parmy eux, & l'envoyer avec ces deux Yrocois, ayant charge de

traitter de paix, & les inciter à envoyer en ce lieu de Québec de leur part:

lors qu'ils verroient que nous y assisterions, que cela seroit occasion de se

mieux asseurer, comme estans obligez à les maintenir.

 

Ils trouverent cet advis bon, & de fait ils se resolurent d'y envoyer quatre

hommes, sçavoir deux aux Yrocois, distans de Québec de cent cinquante

lieues, & leur fis donner la valleur de 38 castors de marchandises, des cent

dont ils leurs avoient fait presents, & ces marchandises estoient pour faire

present à leurs ennemis à leur arrivée, comme est leur coustume, & ainsi

s'en allèrent fort contens. Voila un bon acheminement.

 

Arrivée du Sieur du Pont & de la Ralde avec vivres. L'Autheur leur raconte

la paix faicte entre les sauvages. Lettre du Roy à l'Autheur. Arrivée du sieur

de la Ralde à Tadoussac. Ce qui se passa le reste de l'année 1622, & aux

premiers mois de 1623.