Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 149 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Seconde

 

PARTIE DES

VOYAGES DU SIEUR

 

de Champlain.

LIVRE PREMIER.

 

Voyage de l'Autheur en la Nouvelle France avec sa famille. Son arrivée à

Québec. Prend possession du Pais, au nom de monsieur de Montmorency.

CHAPITRE PREMIER.

 

'AN 1620, je retournay avec ma famille à la Nouvelle France, où arrivasmes

au mois de May499. Nous traversasmes plusieurs Isles, & entr'autres celles

aux Oyseaux, où il y en a tel nombre, qu'on les tue à coups de bastons. Le

24 500 nous passasmes proche Gaspey, entrée du fleuve sainct Laurent.

 

Note 499: (retour)

 

Juin. Champlain, étant arrivé à la rade de Tadoussac le 7 juillet, après une

traversée de deux mois, avait dû partir de Honfleur vers le 8 de mai, comme le

prouve du reste la date de la lettre que le roi lui adressa «sur son parlement» (p.

328, 1ère partie). Il devait donc être en vue de Terreneuve vers le 20 de juin;

puisque le 24 il n'était qu'à Gaspé.

 

Note 500: (retour)

 

Le 24 juin.

 

Le 7 de Juillet nous mouillasmes l'anchre au moulin Baudé, à une lieue du

port de Tadoussac, ayant esté deux mois à la traverse de nostre voyage, où

un chacun loua Dieu de nous voir à port de salut, & principalement moy,

pour le sujet de ma famille, qui avoit beaucoup enduré d'incommoditez en

cette fascheuse traverse.

 

Le lendemain un petit batteau vient à nostre bord, qui nous dit que le

vaisseau où estoit le Sieur Deschesnes, party un mois auparavant nous,

estoit arrivé, qui fut prés de deux mois à sa traverse 501. Le Sieur Boullé,

mon beau frère estoit en ce batteau, qui fut fort estonné de voir sa soeur, &

comme elle s'estoit resolue de passer une mer s fascheuse, & fut

grandement resjouy, & elle & moy au prealable; lequel nous dit que deux

vaisseaux de la Rochelle, l'un du port de 70 tonneaux, l'autre de 45 estoient

venus proche de Tadoussac traitter; nonobstant les deffences du Roy, &

avoient couru fortune d'estre pris par ledit Deschesnes proche du Bicq, à 15

lieues de Tadoussac, neantmoins se sauverent comme meilleurs voilliers. Ils

emportèrent cette année nombre de pelleteries, & avoient donné quantité

d'armes à feu, avec poudre, plomb, mesche, aux Sauvages; chose tres-

pernicieuse & prejudiciable, d'armer ces infidèles de la façon, qui s'en pourroyent servir contre nous aux occasions. Voila comme tousjours ces

rebelles ne cessent de mal faire, n'ayant encore bien commencé,

desobeissant aux commandemens de sa Majesté, qui le défend par ses

Commissions, sur peine de la vie. Telles personnes meriteroient d'estre

chastiez severement, pour enfraindre les Ordonnances: mais quoy, dit on,

sont Rochelois, c'est à dire très mauvais & desobeissans subjects, où il n'y a

point de justice: prenez les si pouvez & les chastiez, le Roy vous le permet

par les commissions qu'il vous donne. D'avantage ces meschans larrons qui

vont en ce païs subornent les sauvages, & leurs tiennent des discours de

nostre Religion, très-pernicieux & meschans, pour nous rendre d'autant plus

odieux en leur endroit.

 

Note 501: (retour)

 

Ce vaisseau était la Sallemande. On voit, par une lettre du P. Jamay, qui y était

passager, avec Frère Bonaventure, qu'il partit de Honneur le 5 d'avril, et arriva à

Tadoussac le 30 mai. «Nous nous divisames en deux bandes,» dit-il, «je partis le

premier avec l'un de nos frères appellé F. Bonaventure, dans le premier Navire,

qu'on nomme la Sallemande; nous sortismes du Havre de Honfleur le Dimanche

de la Passion» (qui, cette année, 1620, tombait le 5 avril), «& arrivâmes le

Samedy des Octaves de l'Ascension» (30 mai), «dans le port de Tadoussac.»

(Sagard. Hist. du Canada, p. 58.)

 

Nous apprismes que les sieurs du Pont & Deschesne estoient partis de

Québec pour aller à mont ledit fleuve affin de traitter à une isle devant la

riviere des Hiroquois, ayant laissé à Tadoussac deux moyennes barques

pour nous attendre, & les dépescher promptement, afin de leur porter

marchandises, avant que sçavoir de nos nouvelles; ce qui fut fait ce jour

mesme, & en envoyerent une devant l'autre, que nous retinsmes pour nous

en aller à Québec. Nous sceusmes la mort de frère Pacifique 502, bon

Religieux, qui estoit très charitable, & celle de la fille 503 de Hébert en

travail d'enfant, tout le reste se portoit bien: & pour l'habitation, elle estoit

en très mauvais estat, pour avoir diverty les Ouvriers à un logement que l'on

avoit fait aux Pères Recollets, à demy lieue de l'habitation, sur le bord de la

riviere sainct Charles504, & deux autres logemens, un pour ledit Hébert à

son labourage 505, un autre proche de l'habitation pour le Serrurier &

Boulenger, qui ne pouvoient estre en l'enclos des logemens. Locquin partit

promptement dans une chaloupe chargée de marchandises, pour aller

treuver ledit du Pont.

Note 502: (retour)

 

Le Frère Pacifique du Plessis «décéda ledit 23e jour d'Aoust, après avoir receu

tous les sacremens en grande devotion, & fut enterré à la Chappelle de Kebec,

avec les cérémonies de la S. Eglise.» (Sagard, Hist. du Canada, p. 55.—

Mortuologe des Récollets, 26 d'août. Archives de l'Archevêché de Québec.)

 

Note 503: (retour)

 

Anne Hébert, fille aînée de Louis Hébert; elle était mariée à Étienne Jonquest.

 

Note 504: (retour)

 

Ce logement des Pères Récollets était précisément à l'endroit où est aujourd'hui

l'Hôpital-Général. «Le 7. Septembre,» dit Sagard (Hist. du Canada, p. 56), «l'on

commença d'amasser les matériaux, & de joindre la charpenterie de nostre

Convent de nostre Dame des Anges, où le Père Dolbeau fist mettre la première

pierre le 3 juin 1620.» «A nostre arrivée,» dit le P. Denis Jamay, dans une lettre

datée de Québec le 15 août 1620, «nous sceumes que le sieur du Pont Gravé

Capitaine pour les Marchands dans l'habitation, avoit commencé à nous faire

bastir une maison (laquelle depuis nostre arrivée nous avons fait achever) dont je

fus fort resjouy tant pour l'assiette du lieu, que de la beauté du bastiment. Le

corps du logis donc est faist de bonne & forte charpente, & entre les grosses

pièces une muraille de 8 & 9 pouces jusques à la couverture, sa longueur est de

trente-quatre pieds, sa largeur de vingt-deux, il est à double estage: nous divisons

le bas en deux: de la moitié nous en faisons nostre Chappelle en attendant mieux:

de l'autre une belle grande chambre, qui nous servira de cuisine & où logeront

nos gens: au second estage nous avons une belle grande chambre, puis quatre

autres petites; dans deux desquelles, que nous avons faict faire tant soit peu plus

grandes que les autres, y a des cheminées pour retirer les malades, à ce qu'ils

soient seuls: la muraille est faicte de bonne pierre, bon sable & meilleure chaux

que celle qui se faict en France, au dessoubs est la cave de vingt pieds en carré,

& sept de profond.» (Sagard, Hist. du Canada, p. 58, 59.)

 

Note 505: (retour)

 

Quelque respect que nous ayons pour les opinions de M. Ferland, nous ne

pouvons admettre que la maison d'Hébert ait été «vers la partie de la rue Saint-

Joseph, où elle reçoit les rues Saint-François et Saint-Flavien» (Notes sur les

Registres, p. 10). D'abord, l'acte de partage de 1634, sur lequel M. Ferland paraît

s'appuyer (Cours d'Hist. P. 190), est fort obscur sur ce point et très-peu

concluant; en second lieu, cette première maison était dans le voisinage de celle

de Couillard, comme le prouve un acte d'arbitrage de 1639, (Étude de Piraube,

Greffe de Québec). Des arbitres, nommés pour faire la visite d'un «estre de

maison scituée proche celle de Couillard, de la succession de deffunt [Guill.]

Hébert, & contenant trente-huict piedz de long sur dix-neuf de large,» le jugent

«inhabitable & non manable... comme fondant en ruyne» depuis longtemps... Or,

en 1639, il ne pouvait y avoir, à la haute-ville, que la maison d'Hébert qui fût

dans un pareil état de vétusté, puisque les autres maisons durent être construites

après 1632. (Relat. 1632.) Cette première maison a dû être vers l'emplacement de

l'archevêché; car la part de Guillaume Hébert et de Guillaume Hubou, à qui était Je resolus d'envoyer ledit Guers avec six hommes aux trois rivieres où estoit

remariée la veuve Hébert, était de ce côté. (Archives du Séminaire de Québec,

acte de partage 1634, et acte d'échange entre Guill. Hébert et Nicolas Pivert en

1637, passé pardevant Audouart 1641.)

 

Le 11 je partis de Tadoussac avec ma famille, & les Religieux que nous

avions menez, au nombre de trois 506, mon beau-frère, qui avoit hyverné

deux ans & demy, & Guers, arrivasmes à Québec, où estant fusmes à la

Chapelle rendre grâces à Dieu de nous voir au lieu ou nous esperions. Le

lendemain je fis charger le canon, ce qu'estant fait, après la saincte Messe

dite un Père Recollet 507 fit un sermon d'Exhortation, où il remonstroit à un

chacun le devoir où l'on se devoit mettre pour le service de sa Majesté, & de

celuy de mondit seigneur de Montmorency, & que chacun eut à se

comporter en l'obeissance de ce que je leur commanderois, suivant les

patentes de sa Majesté, données à mondit seigneur le Viceroy, & la

Commission à moy donnée de son Lieutenant, lesquelles seroient leuës

publiquement en presence de tous, à ce qu'ils n'en pretendissent cause

d'ignorance. Après ceste exhortation l'on sortit de la Chappelle, je fis

assembler tout le monde, & commanday à Guers Commissionnaire, de faire

publique lecture de la Commission de sa Majesté, & de celle de

Monseigneur le Viceroy à moy donnée. Ce faict chacun crie Vive le Roy, le

Canon fut tiré en signe d'allegresse, & ainsi je pris possession de

l'habitation & du Pays au nom de mondit seigneur le Viceroy. Ledit Guers

en fit son procès verbal pour servir en temps & lieu.

 

Note 506: (retour)

 

Il était venu en effet trois religieux, cette année 1620, le P. Denis Jamay, le P.

George le Baillif et le Frère Bonaventure; mais le P. Denis et le Frère

Bonaventure étaient arrivés, depuis plus d'un mois, dans le vaisseau du sieur

Deschesnes (voir ci-dessus, p. 2); le P. Georges était avec Champlain.—Cette

phrase semble donner à entendre que le P. Denis et Frère Bonaventure auraient

attendu à Tadoussac que le second vaisseau fût arrivé, pour monter tous

ensemble à Québec. Ce qu'il y a du moins de certain, d'après Sagard et le Clercq,

c'est que ce fut le P. d'Olbeau qui fit la bénédiction de la première pierre du

couvent de Notre-Dame-des-Anges, le 3 juin; d'où l'on peut inférer avec un peu

de vraisemblance, que le P. Denis, qui revenait avec la charge de supérieur,

n'était pas encore arrivé.

 

Note 507: (retour)

 

D'après le P. le Clercq, ce fut le P. Denis Jamay. (Premier établiss. de la Foy, I,

163.)

le Pont & les Commis de la societé, pour sçavoir ce qui se passeroit par

delà, & moy je fus visiter quelques petits jardinages & les bastiments dont

on m'avoit parlé; & en effect je treuvay cette habitation si desolée & ruinée

qu'elle me faisoit pitié. Il y pleuvoit de toutes parts, l'air entroit par toutes

les jointures des planchers, qui s'estoient restressis de temps en temps, le

magasin s'en alloit tomber, la court si salle & orde, avec un des logements

qui estoit tombé, que tout cela sembloit une pauvre maison abandonnée aux

champs où les Soldats avoient passe, & m'estonnois grandement de tout ce

mesnage: tout cecy estoit pour me donner de l'exercice à reparer ceste

habitation. Et voyant que le plustost qu'on se mettroit à reparer ces choses

estoit le meilleur, j'employay les ouvriers pour y travailler, tant en pierre,

qu'en bois, & toutes choses furent si bien mesnagées, que tout fut en peu de

temps en estat de nous loger, pour le peu d'ouvriers qu'il y avoit, partie

desquels commencèrent un Fort 508, pour eviter aux dangers qui peuvent

advenir, veu que sans cela il n'y a nulle seureté en un pays esloigné presque

de tout secours. J'establis ceste demeure en une scituation très bonne, sur

une montagne 509 qui commandoit sur le travers du fleuve sainct Laurent,

qui est un des lieux des plus estroits de la riviere 510, & tous nos associez

n'avoient peu gouster la necessité d'une place forte, pour la conservation du

Pays & de leur bien. Ceste maison ainsi bastie ne leur plaisoit point, & pour

cela il ne faut pas que je laisse d'effectuer le commandement de

Monseigneur le Viceroy, & cecy est le vray moyen de ne point recevoir

d'affront, pour un ennemy, qui recognoissant qu'il n'y a que des coups à

gaigner, & du temps, & de la despence perdue, se gardera bien de se mettre

au risque de perdre ses vaiseaux & ses hommes. C'est pourquoy il n'est pas

tousjours à propos de suivre les passions des personnes, qui ne veulent

régner que pour un temps, il faut porter sa consideration plus avant.

 

Note 508: (retour)

 

Le fort Saint-Louis. «Le lieu qui fut choisi, dit M. Ferland, est celui où, pendant

près d'un siècle et demi, résidèrent les gouverneurs français du Canada, et d'où

les ordres du représentant des rois très-chrétiens étaient portés jusques aux

confins du Mexique. Longtemps après la cession du Canada aux Anglais, le

drapeau de la Grande-Bretagne a flotté au même endroit, sur la demeure des

gouverneurs généraux de l'Amérique Britannique.» (Cours d'Hist. du Canada, I,

191.)

 

Note 509: (retour)

Environ 172 pieds anglais au-dessus du niveau du fleuve.

 

Note 510: (retour)

 

Le fleuve n'a, en cet endroit, qu'un quart de lieue de large, ou une vingtaine

d'arpents.

 

Quelques tours après lesdits du Pont & Deschesnes descendirent des trois

rivieres avec leurs barques, & les peleteries qu'ils avoient traittées. Il y en

avoit la pluspart à qui ce changement de Viceroy & de l'ordre ne plaisoit

pas; ledit du Pont se resolut de repasser en France qui avoit hyverné, &

laissa Jean Caumont, dit le Mons, pour commis du magazin & des

marchandises pour la traitte. Ledit du Pont s'en alla à Tadoussac 511, & nous

fit apporter le reste de nos vivres, & mande Roumier sous-commis, qui

avoit aussi hyverné, lequel s'en retourna en France, sur ce qu'on ne luy

vouloit rehausser ses gages, & moy demeurant visitay les vivres, pour les

mesnager jusques à l'arrivée des vaisseaux, faisant tousjours fortifier &

continuer les réparations ja commencées, attendant d'en faire une nouvelle

de pierre: car nous avions treuvé de bonnes pierres à chaux, qui estoit une

grande commodité. Ils demeurèrent ceste année à hyverner 60 personnes,

tant hommes, que femmes, Religieux, & enfans, dont il y avoit dix hommes

pour travailler au Séminaire des Religieux & à leurs despens: tout

l'Automne & l'hyver fut employé à reparer l'habitation, & les maisons

d'auprès, & nous fortifier: chacun se porta très-bien, horsmis un homme qui

fut tué par la cheute d'un arbre qui luy tomba sur la teste, & l'escrasa, &

ainsi mourut miserablement.

 

Note 511: (retour)

 

Pont-Gravé dut partir de Québec peu après le 15 d'août, comme le laisse

supposer la date de la lettre du P. Denis. (Sagard, Hist. du Canada, p. 63.)

 

Arrivée des Capitaines du May & Guers en la Nouvelle France. Rencontre

d'un vaisseau Rochelois qui se sauva. Lettres de France apportées au sieur

de Champlain.