Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 23 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre IX.

me faict croire qu'il n'y a point de riviere par où cedict lac refflue, veu le

nombre de toutes les autres rivieres qui reffluënt dedans, c'est que les

sauvages n'ont vu aucune riviere qui prinst son cours par dedans les terres,

qu'au lieu où ils ont esté: ce qui me faict croire que c'est la mer du Su, estant

sallée 93, comme ils disent. Toutesfois il n'y faut pas tant adjouster de foy,

que ce soit avec raisons apparentes, bien qu'il y en aye quelque peu.

 

Note 93: (retour) Eau mauvaise ou salée était la même chose pour les sauvages.

 

Voylà au certain tout ce que j'ay veu cy-dessus, & ouy dire aux sauvages sur

ce que nous les avons interrogez.

 

Retour du Sault à Tadoussac, avec la confrontation du rapport de

plusieurs sauvages touchant la longueur & le commencement de la

grande riviere de Canadas, du nombre des saults & lacs qu'elle

traverse.

 

CHAPITRE IX.

 

N 94 ous partismes dudict sault, le Vendredy, quatriesme jour de Juin , &

revinsmes cedict jour à la riviere des Irocois. Le Dimanche, sixiesme jour

de juin, nous en partismes & vinsmes mouiller l'ancre au lac. Le Lundy

ensuyvant, nous fusmes mouiller l'ancre au Trois Rivieres. Cedict jour nous

feismes quelques quatre lieues par delà lesdictes Trois Rivieres. Le Mardy

ensuyvant, nous vinsmes à Québec, & le lendemain, nous fusmes au bout de

l'isle d'Orléans, où les sauvages vindrent à nous, qui estoient cabannez à la

grande terre du Nort. Nous interrogeasmes deux ou trois Algoumequins,

pour sçavoir s'ils se conformeroient avec ceux que nous avions interrogez

touchant la fin & le commencement de ladicte riviere de Canadas.

Ils dirent comme ils l'ont figuré, que, passé le sault que nous avions veu,

environ deux ou trois lieues, il y a une riviere en leur demeure, qui est en la

bande du Nort, continuant le chemin dans ladicte grande riviere, ils passent

un sault, où ils portent leurs canots, & viennent à passer cinq autres saults,

lesquels peuvent contenir du premier au dernier quelques neuf ou dix lieues,

& que lesdicts saults ne sont

 

Note 94: (retour) Dans cette phrase et la suivante, l'édition originale met, par

inadvertance, le mois de juin au lieu de juillet.

 

point difficiles à passer, & ne font que traîner leurs canots en la pluspart

desdicts saults, hormis à deux, où ils les portent. De là, viennent à entrer

dedans une riviere qui est comme une manière de lac, laquelle peut contenir

comme six ou sept lieues; & puis passent cinq autres saults, où ils traînent

leurs canots comme auxdicts premiers, hormis à deux, où ils les portent

comme aux premiers, & que du premier au dernier il y a quelques vingt ou

vingt-cinq lieues. Puis viennent dedans un lac qui contient quelque cent

cinquante lieues de long 95; & quelques quatre ou cinq lieues à l'entrée

dudict lac, il y a une riviere 96 qui va aux Algoumequins vers le Nort, & une

autre 97 qui va aux Irocois; par où lesdicts Algoumequins & Irocois se font

la guerre. Et un peu plus haut à la bande du Su dudict lac, il y a une autre

riviere 98 qui va aux Irocois; puis venant à la fin dudict lac, ils rencontrent

un autre sault, où ils portent leurs canots, delà ils entrent dedans un autre

très grand lac, qui peut contenir autant comme le premier. Ils n'y ont esté

que fort peu dans ce dernier, & ont ouy dire qu'à la fin dudict lac, il y a une

mer dont ils n'ont veu la fin, ne ouy dire qu'aucun l'aye veu; mais que là où

ils ont esté, l'eau n'est point mauvaise, d'autant qu'ils n'ont point advancé

plus haut; & que le cours de l'eau vient du costé du soleil couchant venant à

l'Orient, & ne sçavent si passé le dits lacs qu'ils ont veu il y a autre cours

d'eau qui aille du costé de l'Occident; que le soleil se couche à main droite

dudict lac, qui est, selon mon jugement, au Norouest peu plus ou moins; &

qu'au premier lac l'eau ne gelle point, ce qui me fait juger que le temps y est

tempéré. Et que toutes les terres des Algoumequins est terre basse, remplie

de fort peu de bois; & du costé des Irocois est terre montaigneuse;

neantmoins elles sont très bonnes & fertiles, & meilleures qu'en aucun

endroict qu'ils ayent veu. Les Irocois se tiennent à quelque cinquante ou

soixante lieues dudict grand lac. Voilà au certain ce qu'ils m'ont dist avoir

veu, qui ne diffère de bien peu au rapport des premiers.

Note 95: (retour) Jusqu'ici, ce second rapport s'accorde passablement avec le

premier, sauf les distances, qui diffèrent un peu.

 

Note 96: (retour) La rivière Trent et la baie de Quinte.

 

Note 97: (retour) La rivière Noire.

 

Note 98: (retour) La rivière de Cliouaguen, ou Oswego.

 

Cedict jour, nous fusmes proche de l'isle aux Coudres, comme environ trois

lieues. Le Jeudy dudict mois, nous vinsmes à quelque lieue & demye de

l'isle au Lievre, du costé du Nort, où il vint d'autres sauvages en notre

barque, entre lesquels il y avoit un jeune homme Algoumequin, qui avoit

fort voyagé dedans ledict grand lac: nous l'interrogeasmes fort

particulièrement comme nous avions fait les autres sauvages. Il nous dict

que, passé ledict sault que nous avions veu, qu'à quelques deux ou trois

lieues il y a une riviere qui va ausdicts Algoumequins, où ils sont cabannez;

& qu'allant en ladicte grande riviere, il y a cinq saults, qui peuvent contenir

du premier au dernier quelque huict ou neuf lieues, dont il y en a trois où ils

portent leurs canots, & deux autres où ils les traînent, que chascun desdicts

saults peut tenir un quart de lieue de long. Puis viennent dedans un lac qui

peut contenir quelque quinze lieues. Puis ils passent cinq autres saults, qui

peuvent contenir du premier au dernier quelques vingt à vingt-cinq lieues,

où il n'y a que deux desdicts saults qu'ils passent avec leurs canots; aux

autres trois ils ne les font que traîner. Delà ils entrent dedans un grandissime

lac qui peut contenir quelques trois cents lieues de long 99. Advançant

quelque cent lieues dedans ledict lac, ils rencontrent une isle qui est fort

grande, où, audelà de ladicte isle, l'eau est salubre; mais que passant

quelques cent lieues plus avant, l'eau est encore plus mauvaise; arrivant à la

fin dudict lac, l'eau est du tout salée. Qu'il y a un sault qui peut contenir une

lieue de large, d'où il descend un grandissime courant d'eau dans le dict

lac 100; que passé ce sault, on ne voit plus de terre ny d'un costé, ne d'autre,

sinon une mer si grande qu'ils n'en n'ont point veu la fin, ny ouy dire

qu'aucun l'aye veu. Que le soleil se couche à main droite dudict lac, & qu'à

son entrée il y a une riviere qui va aux Algoumequins, & l'autre aux Irocois,

par où ils se font la guerre. Que la terre des Irocois est quelque peu

montaigneuse, neantmoins fort fertile, où il y a quantité de bled d'Inde, &

autres fruicts qu'ils n'ont point en leur terre. Que la terre des Algoumequins

est basse & fertile.

Note 99: (retour) Quelque trois cents lieues de tour, et encore ce serait beaucoup.

 

Note 100: (retour) Malgré les inexactitudes qui précèdent, on ne peut s'empêcher

de reconnaître ici la chute de Niagara.

 

Je leur demandis s'ils n'avoient point cognoissance de quelques mines. Ils

nous dirent qu'il y a une nation qu'on appelle les bons Irocois 101, qui

viennent pour troquer des marchandises que les vaisseaux françois donnent

aux Algoumequins; lesquels disent qu'il y a à la partie du Nort une mine de

franc cuivre, dont ils nous en ont montré quelques bracelets qu'ils avoient

eu desdicts bons Irocois. Que si l'on y voulloit aller, ils y meneroient ceux

qui seroient depputez pour cest effect.

 

Note 101: (retour) Les bons Iroquois étaient sans doute les Hurons, qui parlaient

un dialecte de la même langue.

 

Voilà tout ce que j'ay pu apprendre des uns & des autres, ne se differant que

bien peu, sinon que les seconds qui furent interrogez, dirent n'avoir point

beu de l'eau salée, aussi ils n'ont pas esté si loing dans ledict lac comme les

autres, & different quelque peu du chemin, les uns le faisant plus court, &

les autres plus long: de façon que selon leur rapport, du sault où nous avons

esté, il y a jusques à la mer salée, qui peut estre celle du Su, quelques quatre

cents lieues. Sans doubte, suyvant leur rapport, ce ne doibt estre autre chose

que la mer du Su, le soleil se couchant où ils disent.

 

Le Vendredy, dixiesme 102 dudict mois, nous fusmes de retour à Tadousac,

où estoit nostre vaisseau.

 

Note 102: (retour) Le vendredi était le 11 du mois de juillet.

 

Voyage de Tadousac en l'isle Percée, description de la baye des

Molues, de l'isle de Bonne-adventure, de la Baye de Chaleurs, de

plusieurs rivieres, lacs & pays où se trouve plusieurs sortes de mines.