Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 51 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre XI.

faire & parfaire ce qui estoit requis pour loger soy & les tiens: qui est tout ce qui

se peut faire pour cette année en ce pais la. Car de s'éloigner du parc durant

l'hiver, mêmes après un si long harassement: il n'y avoit point d'apparence. Et

quant au labourage de la terrer je croy qu'ils n'eurent le temps commode pour y

vacquer: car ledit sieur du Pont n'etoit pas homme pour demeurer en repos, ni

pour laisser ses gens oisifs s'il y eût eu moyen de ce faire.» (Liv. IV, ch. VIII.)

 

Ce qui se passa depuis le partement du sieur de Mons, jusqu'à ce que

voyant qu'on n'avoit point nouvelles de ce qu'il avoit promis, on partist du

port Royal pour retourner en France.

 

CHAPITRE XI.

 

Aussi tost que ledit sieur de Mons fut party, de 40 ou 45 qui resterent, une

partie commença à faire des jardins. J'en fis aussi un pour éviter oisiveté,

entouré de fossez plains d'eau, esquels y avoit de fort belles truites que j'y

avois mises, & où descendoient trois ruisseaux de fort belle eaue courante,

dont la pluspart de nostre habitation se fournissoit. J'y fis une petite escluse

contre le bort de la mer, pour escouler l'eau quand je voulois. Ce lieu estoit

tout environné des prairies, où j'accomoday un cabinet avec de beaux

arbres, pour y aller prendre de la fraischeur. J'y fis aussi un petit reservoir

pour y mettre du poisson d'eau sallée, que nous prenions quand nous en

avions besoin. J'y semay quelques graines, qui proffiterent bien: & y

prenois un singulier plaisir: mais auparavant il y avoit bien fallu travailler.

Nous y allons souvent passer le temps: & sembloit que les petits oiseaux

d'alentour en eussent du contentement: car ils s'y amassoient en quantité, &

y faisoient un ramage & gasouillis si aggreable, que je ne pense pas jamais

en avoir ouy de semblable.

 

Le plan de l'habitation estoit de 10 toises de long, & 8 de large, qui font

trentesix de circuit. Du costé de l'orient est un magazin de la largeur d'icelle,

& une fort belle cave de 5 à 6 pieds de haut. Du costé du Nord est le logis

du sieur de Mons eslevé d'assez belle charpenterie 123. Au tour de la basse

court sont les logemens des ouvriers. A un coing du costé de l'occident y a une platte forme, où on mit quatre pièces de canon, & à l'autre coing vers

l'orient est une palissade en façon de platte forme: comme on peut veoir par

la figure suivante 124.

 

Note 123: (retour)

 

C'est le logis qui correspond aux lettres N, N, dans l'abitation du port royal, dont

l'auteur nous a conservé une vue. Autant qu'on peut en juger par le dessin, ce

logis devait avoir environ quarante pieds de long.

 

Note 124: (retour)

 

Dans la première édition, la figure de l'habitation était intercalée dans le texte.

 

Habitation du Port Royal

 

A Logemens des artisans.

B Plate forme où estoit le canon.

C Le magasin.

D Logement du sieur de Pontgravé & Champlain.

E La forge.

F Palissade de pieux.

G Le four,

H La cuisine.

0 Petite maisonnette où l'on retiroit les utansiles de nos

barques;

que depuis le sieur de Poitrincourt fit rebastir, & y logea

le sieur

Boulay quand le sieur du Pont s'en revint en France.

P (1) La porte de l'abitation.

Q (2) Le cemetiere.

R (3) La riviere.

 

(1) Cette lettre manque dans le dessin; mais la porte est bien reconnaissable tant par sa figure que par l'avenue qui y aboutit—(2) K, dans le dessin—(3) L, dans le dessin.

 

Quelques jours après que les bastiments furent achevez, je fus à la riviere S.

Jean, pour chercher le sauvage appellé Secondon, lequel avoit mené les

gens de Preverd à la mine de cuivre, que j'avois desja esté chercher avec le

sieur de Mons, quand nous fusmes au port aux mines, & y perdismes nostre

temps. L'ayant trouvé, je le priay d'y venir avec nous: ce qu'il m'accorda fort librement: & nous la vint monstrer. Nous y trouvasmes quelques petits

morceaux de cuivre de l'espoisseur d'un sold; & d'autres plus, enchassez

dans des rochers grisastres & rouges. Le mineur qui estoit avec nous,

appellé Maistre Jaques, natif d'Esclavonie, homme bien entendu à la

recherche des minéraux, fut tout au tour des costaux voir s'il trouveroit de la

gangue; mais il n'en vid point: Bien trouva il à quelques pas d'où nous

avions prins les morceaux de cuivre susdit, une manière de mine qui en

approchoit aucunement. Il dit que par l'apparence du terrouer, elle pourroit

estre bonne si on y travailloit, & qu'il n'estoit croyable que dessus la terre il

y eut du cuivre pur, sans qu'au fonds il n'y en eut en quantité. La vérité est,

que si la mer ne couvroit deux fois le jour les mines, & qu'elles ne fussent

en rochers si durs, on en espereroit quelque chose.

 

Apres l'avoir recogneue, nous nous en retournasmes à nostre habitation, où

nous trouvasmes de nos gens malades du mal de la terre, mais non si

griefvement qu'en l'isle S. Croix, bien que de 45 que nous estions il en

mourut 12 dont le mineur fut du nombre, & cinq malades, qui guérirent le

printemps venant. Nostre chirurgien appelle des Champs, de Honfleur,

homme expert en son art, fit ouverture de quelques corps, pour veoir s'il

recognoistroit mieux la cause des maladies, que n'avoient fait ceux de

l'année précédente. Il trouva les parties du corps offencées comme ceux qui

furent ouverts en l'isle S. Croix, & ne peut on trouver remède pour les

guérir non plus que les autres.

 

Le 20 Decembre il commença à neger: & passa quelques glaces par devant

nostre habitation. L'yver ne fut si aspre qu'il avoit esté l'année d'auparavant,

ny les neges si grandes, ny de si longue durée. Il fit entre autres choses un si

grand coup de vent le 20 de Fevrier 1605 125 qu'il abbattit une grande

quantité d'arbres avec leurs racines, & beaucoup qu'il brisa. C'estoit chose

estrange à veoir. Les pluyes furent assez ordinaires, qui fut occasion du peu

d'yver, au regard du passé, bien que du port Royal à S. Croix, n'y ait que 25

lieues.

 

Note 125: (retour)

 

Février 1606. C'est peut-être par inadvertance, plutôt que par un reste de

l'ancienne coutume de commencer l'année à Pâques, que Champlain met ici

1605: car on peut voir plus loin, au chapitre XVI, que, dès l'année suivante, il

compte exactement comme nous.

Le premier jour de Mars, Pont-gravé fit accommoder une barque du port de

17 à 18 tonneaux, qui fut preste au 15 pour aller descouvrir le long de la

coste de la Floride.

 

Pour cet effect nous partismes le 16 ensuivant, & fusmes contraints de

relascher à une isle au su de Menasne, & ce jour fismes 18 lieues, &

mouillasmes l'ancre dans une ance de sable, à l'ouvert de la mer, où le vent

de su donnoit, qui se renforça la nuit d'une telle impetuosité que ne peusmes

tenir à l'ancre, & fallut par force aller à la coste, à la mercy de Dieu & des

ondes, qui estoient si furieuses & mauvaises, que comme nous appareillions

le bourcet sur l'ancre, pour après coupper le câble sur l'escubier, il ne nous

en donna le loisir car aussitost il se rompit sans coup frapper. A la ressaque

le vent & la mer nous jetterent sur un petit rocher, & n'attendions que

l'heure de voir briser nostre barque, pour nous sauver sur quelques esclats

d'icelle, si eussions peu. En ce desespoir il vint un coup de mer si grand &

favorable, après en avoir receu plusieurs autres, qu'il nous fit franchir le

rocher, & nous jetta en une petite playe de sable, qui nous guarentit pour

ceste fois de naufrage.

 

La barque estant eschouée, l'on commença promptement à descharger ce

qu'il y avoit dedans, pour voir où elle estoit offencée, qui ne fut pas tant que

nous croyons. Elle fut racoustrée promptement par la diligence de

Champdoré Maistre d'icelle. Estant bien en estat on la rechargea en

attendant le beau temps, & que la fureur de la mer s'apaisast, qui ne fut

qu'au bout de quatre jours, sçavoir le 21 Mars, auquel sortismes de ce

malheureux lieu, & fusmes au port aux Coquilles, à 7 ou 8 lieues de là, qui

est à l'entrée de la riviere saincte Croix, où y avoit grande quantité de neges.

Nous y arrestasmes jusques au 29 dudit mois, pour les brumes & vents

contraires, qui sont ordinaires en ces saisons, que le Pont-gravé print

resolution de relascher au port Royal, pour voir en quel estat estoient nos

compagnons, que nous y avions laissez malades. Y estans arrivés le Pont fut

atteint d'un mal de coeur, qui nous fit retarder jusques au 8 d'Avril.

 

Et le 9 du mesme mois il s'embarqua, bien qu'il se trouvast encores

maldisposé, pour le desir qu'il avoit de voir la coste de la Floride, & croyant

que le changement d'air luy rendroit la santé. Ce jour fusmes mouiller

l'ancre & passer la nuit à l'entrée du port, distant de nostre habitation deux lieues. Le lendemain devant le jour Champdoré vint demander au Pont-

gravé s'il desiroit faire lever l'ancre, lequel luy respondit que s'il jugeoit le

temps propre, qu'il partist. Sur ce propos Champdoré fit à l'instant lever

l'ancre & mettre le bourcet au vent, qui estoit nort nordest, selon son

rapport. Le temps estoit fort obscur, pluvieux & plain de brumes, avec plus

d'aparence de mauvais que de beau temps. Comme l'on vouloit sortir de

l'emboucheure du port, nous fusmes tout à un coup transportez par les

marées hors du passage, & fusmes plustost sur les rochers du costé de l'est

norouest, que nous ne les eusmes apperceus. Le Pont & moy qui estions

couchez, entendismes les matelots s'escrians & disans, Nous sommes

perdus: ce qui me fit bien tost jetter sur pieds, pour voir ce que c'estoit. Du

Pont estoit encores malade, qui l'empescha de se lever si promptement qu'il

desiroit. Je ne fus pas sitost sur le tillac, que la barque fut jettée à la coste &

le vent se trouva nort, qui nous poussoit sur une pointe. Nous deffrelasmes

la grande voille, que l'on mit au vent, & la haussa l'on le plus qu'il fut

possible pour nous pousser tousjours sur les rochers, de peur que le ressac

de la marée, qui perdoit de bonne fortune, ne nous attirast dedans, d'où il

eust esté impossible de nous sauver. Du premier coup que nostre barque

donna sur les rochers le gouvernail fut rompu, une partie de la quille, &

trois ou quatre planches enfoncées, avec quelques membres brisez, qui nous

donna estonnement: car nostre barque s'emplit incontinent; & ce que nous

peusmes faire, fut d'attendre que la mer se retirast de dessoubs, pour mettre

pied à terre: car autrement nous courions risque de la vie, à cause de la

houlle qui estoit fort grande & furieuse au tour de nous. La mer estant donc

retirée nous descendismes à terre par le temps qu'il faisoit, où promptement

on deschargea la barque de ce qu'il y avoit, & sauvasmes une bonne partie

des commoditez qui y estoient, à l'aide du Capitaine sauvage Secondon, &

de ses compagnons, qui vindrent à nous avec leurs canots, pour reporter en

nostre habitation ce que nous avions sauvé de nostre barque, laquelle toute

fracassée s'en alla au retour de la mer en plusieurs pièces: & nous bien

heureux d'avoir la vie sauve retournasmes en nostre habitation avec nos

pauvres sauvages, qui y demeurèrent presque une bonne partie de l'yver, où

nous louasmes Dieu de nous avoir preservez de ce naufrage, dont

n'esperions sortir à si bon marché.

 

La perte de nostre barque nous fit un grand desplaisir, pour nous voir, à

faute de vaisseau, hors d'esperance de parfaire le voyage que nous avions entreprins, & de n'en pouvoir fabriquer un autre, car le temps nous pressoit,

bien qu'il y eust encore une barque sur les chantiers: mais elle eut esté trop

long temps à mettre en estat, & ne nous en eussions peu servir qu'au retour

des vaisseaux de France, qu'attendions de jour en autre.

 

Ce fut une grande disgrace, & faute de prevoyance au Maistre, qui estoit

opiniastre & peu entendu au fait de la marine, qui ne croioit que sa teste. Il

estoit bon Charpentier, adroit à fabriquer des vaisseaux, & soigneux de les

accommoder de choses necessaires: mais il n'estoit nullement propre à les

conduire. Le Pont estant à l'habitation, fit informer à l'encontre de

Champdoré, qui estoit accusé d'avoir malicieusement mis nostre barque à la

coste; & sur ses informations fut emprisonné & emmenotté, d'autant qu'on

le vouloit mener en France pour le mettre entre les mains du sieur de Mons,

& en requérir justice.

 

Le 15 de Juin le Pont voyant que les vaisseaux de France ne revenoient

point, fit desemmenotter Champdoré pour parachever la barque qui estoit

sur les chantiers, lequel s'aquitta fort bien de son devoir.

 

Et le 16 juillet, qui estoit le temps que nous nous devions retirer, au cas que

les vaisseaux ne fussent revenus, ainsi qu'il estoit porté par la commission

qu'avoit donnée le sieur de Monts au Pont, nous partismes de nostre

habitation pour aller au cap Breton ou à Gaspé, chercher le moyen de

retourner en France, puis que nous n'en n'avions aucunes nouvelles.

 

Il y eust deux de nos hommes 126 qui demeurèrent de leur propre volonté

pour prendre garde à ce qui restoit des commoditez en l'habitation, à chacun

desquels le Pont promit cinquante escus en argent, & cinquante autres qu'il

devoit faire valoir leur practique, en les venant requérir l'année suivante.

 

Note 126: (retour)

 

Lescarbot nous a conservé les noms de ces deux braves: l'un s'appelait La Taille,

et l'autre Miquelet. «Je ne puis que je ne loue, dit-il, le gentil courage de ces

deux hommes... & méritent bien d'être ici enchassées, pour avoir exposé si

librement leurs vies à la conservation du bien de la Nouvelle-France. Car le sieur

du Pont n'ayant qu'une barque & une patache, pour venir chercher vers la Terre-

neuve des navires de France, ne pouvoit se charger de tant de meubles, blez,

farines & marchandises, qui etoient par-delà, léquels il eût fallu jetter dans la mer

(ce qui eût été à notre grand prejudice, & en avions bien peur) si ces deux