Oeuvres de Champlain
Chapitre XI.
faire & parfaire ce qui estoit requis pour loger soy & les tiens: qui est tout ce qui
se peut faire pour cette année en ce pais la. Car de s'éloigner du parc durant
l'hiver, mêmes après un si long harassement: il n'y avoit point d'apparence. Et
quant au labourage de la terrer je croy qu'ils n'eurent le temps commode pour y
vacquer: car ledit sieur du Pont n'etoit pas homme pour demeurer en repos, ni
pour laisser ses gens oisifs s'il y eût eu moyen de ce faire.» (Liv. IV, ch. VIII.)
Ce qui se passa depuis le partement du sieur de Mons, jusqu'à ce que
voyant qu'on n'avoit point nouvelles de ce qu'il avoit promis, on partist du
port Royal pour retourner en France.
CHAPITRE XI.
Aussi tost que ledit sieur de Mons fut party, de 40 ou 45 qui resterent, une
partie commença à faire des jardins. J'en fis aussi un pour éviter oisiveté,
entouré de fossez plains d'eau, esquels y avoit de fort belles truites que j'y
avois mises, & où descendoient trois ruisseaux de fort belle eaue courante,
dont la pluspart de nostre habitation se fournissoit. J'y fis une petite escluse
contre le bort de la mer, pour escouler l'eau quand je voulois. Ce lieu estoit
tout environné des prairies, où j'accomoday un cabinet avec de beaux
arbres, pour y aller prendre de la fraischeur. J'y fis aussi un petit reservoir
pour y mettre du poisson d'eau sallée, que nous prenions quand nous en
avions besoin. J'y semay quelques graines, qui proffiterent bien: & y
prenois un singulier plaisir: mais auparavant il y avoit bien fallu travailler.
Nous y allons souvent passer le temps: & sembloit que les petits oiseaux
d'alentour en eussent du contentement: car ils s'y amassoient en quantité, &
y faisoient un ramage & gasouillis si aggreable, que je ne pense pas jamais
en avoir ouy de semblable.
Le plan de l'habitation estoit de 10 toises de long, & 8 de large, qui font
trentesix de circuit. Du costé de l'orient est un magazin de la largeur d'icelle,
& une fort belle cave de 5 à 6 pieds de haut. Du costé du Nord est le logis
du sieur de Mons eslevé d'assez belle charpenterie 123. Au tour de la basse
court sont les logemens des ouvriers. A un coing du costé de l'occident y a une platte forme, où on mit quatre pièces de canon, & à l'autre coing vers
l'orient est une palissade en façon de platte forme: comme on peut veoir par
la figure suivante 124.
Note 123: (retour)
C'est le logis qui correspond aux lettres N, N, dans l'abitation du port royal, dont
l'auteur nous a conservé une vue. Autant qu'on peut en juger par le dessin, ce
logis devait avoir environ quarante pieds de long.
Note 124: (retour)
Dans la première édition, la figure de l'habitation était intercalée dans le texte.
Habitation du Port Royal
A Logemens des artisans.
B Plate forme où estoit le canon.
C Le magasin.
D Logement du sieur de Pontgravé & Champlain.
E La forge.
F Palissade de pieux.
G Le four,
H La cuisine.
0 Petite maisonnette où l'on retiroit les utansiles de nos
barques;
que depuis le sieur de Poitrincourt fit rebastir, & y logea
le sieur
Boulay quand le sieur du Pont s'en revint en France.
P (1) La porte de l'abitation.
Q (2) Le cemetiere.
R (3) La riviere.
(1) Cette lettre manque dans le dessin; mais la porte est bien reconnaissable tant par sa figure que par l'avenue qui y aboutit—(2) K, dans le dessin—(3) L, dans le dessin.
Quelques jours après que les bastiments furent achevez, je fus à la riviere S.
Jean, pour chercher le sauvage appellé Secondon, lequel avoit mené les
gens de Preverd à la mine de cuivre, que j'avois desja esté chercher avec le
sieur de Mons, quand nous fusmes au port aux mines, & y perdismes nostre
temps. L'ayant trouvé, je le priay d'y venir avec nous: ce qu'il m'accorda fort librement: & nous la vint monstrer. Nous y trouvasmes quelques petits
morceaux de cuivre de l'espoisseur d'un sold; & d'autres plus, enchassez
dans des rochers grisastres & rouges. Le mineur qui estoit avec nous,
appellé Maistre Jaques, natif d'Esclavonie, homme bien entendu à la
recherche des minéraux, fut tout au tour des costaux voir s'il trouveroit de la
gangue; mais il n'en vid point: Bien trouva il à quelques pas d'où nous
avions prins les morceaux de cuivre susdit, une manière de mine qui en
approchoit aucunement. Il dit que par l'apparence du terrouer, elle pourroit
estre bonne si on y travailloit, & qu'il n'estoit croyable que dessus la terre il
y eut du cuivre pur, sans qu'au fonds il n'y en eut en quantité. La vérité est,
que si la mer ne couvroit deux fois le jour les mines, & qu'elles ne fussent
en rochers si durs, on en espereroit quelque chose.
Apres l'avoir recogneue, nous nous en retournasmes à nostre habitation, où
nous trouvasmes de nos gens malades du mal de la terre, mais non si
griefvement qu'en l'isle S. Croix, bien que de 45 que nous estions il en
mourut 12 dont le mineur fut du nombre, & cinq malades, qui guérirent le
printemps venant. Nostre chirurgien appelle des Champs, de Honfleur,
homme expert en son art, fit ouverture de quelques corps, pour veoir s'il
recognoistroit mieux la cause des maladies, que n'avoient fait ceux de
l'année précédente. Il trouva les parties du corps offencées comme ceux qui
furent ouverts en l'isle S. Croix, & ne peut on trouver remède pour les
guérir non plus que les autres.
Le 20 Decembre il commença à neger: & passa quelques glaces par devant
nostre habitation. L'yver ne fut si aspre qu'il avoit esté l'année d'auparavant,
ny les neges si grandes, ny de si longue durée. Il fit entre autres choses un si
grand coup de vent le 20 de Fevrier 1605 125 qu'il abbattit une grande
quantité d'arbres avec leurs racines, & beaucoup qu'il brisa. C'estoit chose
estrange à veoir. Les pluyes furent assez ordinaires, qui fut occasion du peu
d'yver, au regard du passé, bien que du port Royal à S. Croix, n'y ait que 25
lieues.
Note 125: (retour)
Février 1606. C'est peut-être par inadvertance, plutôt que par un reste de
l'ancienne coutume de commencer l'année à Pâques, que Champlain met ici
1605: car on peut voir plus loin, au chapitre XVI, que, dès l'année suivante, il
compte exactement comme nous.
Le premier jour de Mars, Pont-gravé fit accommoder une barque du port de
17 à 18 tonneaux, qui fut preste au 15 pour aller descouvrir le long de la
coste de la Floride.
Pour cet effect nous partismes le 16 ensuivant, & fusmes contraints de
relascher à une isle au su de Menasne, & ce jour fismes 18 lieues, &
mouillasmes l'ancre dans une ance de sable, à l'ouvert de la mer, où le vent
de su donnoit, qui se renforça la nuit d'une telle impetuosité que ne peusmes
tenir à l'ancre, & fallut par force aller à la coste, à la mercy de Dieu & des
ondes, qui estoient si furieuses & mauvaises, que comme nous appareillions
le bourcet sur l'ancre, pour après coupper le câble sur l'escubier, il ne nous
en donna le loisir car aussitost il se rompit sans coup frapper. A la ressaque
le vent & la mer nous jetterent sur un petit rocher, & n'attendions que
l'heure de voir briser nostre barque, pour nous sauver sur quelques esclats
d'icelle, si eussions peu. En ce desespoir il vint un coup de mer si grand &
favorable, après en avoir receu plusieurs autres, qu'il nous fit franchir le
rocher, & nous jetta en une petite playe de sable, qui nous guarentit pour
ceste fois de naufrage.
La barque estant eschouée, l'on commença promptement à descharger ce
qu'il y avoit dedans, pour voir où elle estoit offencée, qui ne fut pas tant que
nous croyons. Elle fut racoustrée promptement par la diligence de
Champdoré Maistre d'icelle. Estant bien en estat on la rechargea en
attendant le beau temps, & que la fureur de la mer s'apaisast, qui ne fut
qu'au bout de quatre jours, sçavoir le 21 Mars, auquel sortismes de ce
malheureux lieu, & fusmes au port aux Coquilles, à 7 ou 8 lieues de là, qui
est à l'entrée de la riviere saincte Croix, où y avoit grande quantité de neges.
Nous y arrestasmes jusques au 29 dudit mois, pour les brumes & vents
contraires, qui sont ordinaires en ces saisons, que le Pont-gravé print
resolution de relascher au port Royal, pour voir en quel estat estoient nos
compagnons, que nous y avions laissez malades. Y estans arrivés le Pont fut
atteint d'un mal de coeur, qui nous fit retarder jusques au 8 d'Avril.
Et le 9 du mesme mois il s'embarqua, bien qu'il se trouvast encores
maldisposé, pour le desir qu'il avoit de voir la coste de la Floride, & croyant
que le changement d'air luy rendroit la santé. Ce jour fusmes mouiller
l'ancre & passer la nuit à l'entrée du port, distant de nostre habitation deux lieues. Le lendemain devant le jour Champdoré vint demander au Pont-
gravé s'il desiroit faire lever l'ancre, lequel luy respondit que s'il jugeoit le
temps propre, qu'il partist. Sur ce propos Champdoré fit à l'instant lever
l'ancre & mettre le bourcet au vent, qui estoit nort nordest, selon son
rapport. Le temps estoit fort obscur, pluvieux & plain de brumes, avec plus
d'aparence de mauvais que de beau temps. Comme l'on vouloit sortir de
l'emboucheure du port, nous fusmes tout à un coup transportez par les
marées hors du passage, & fusmes plustost sur les rochers du costé de l'est
norouest, que nous ne les eusmes apperceus. Le Pont & moy qui estions
couchez, entendismes les matelots s'escrians & disans, Nous sommes
perdus: ce qui me fit bien tost jetter sur pieds, pour voir ce que c'estoit. Du
Pont estoit encores malade, qui l'empescha de se lever si promptement qu'il
desiroit. Je ne fus pas sitost sur le tillac, que la barque fut jettée à la coste &
le vent se trouva nort, qui nous poussoit sur une pointe. Nous deffrelasmes
la grande voille, que l'on mit au vent, & la haussa l'on le plus qu'il fut
possible pour nous pousser tousjours sur les rochers, de peur que le ressac
de la marée, qui perdoit de bonne fortune, ne nous attirast dedans, d'où il
eust esté impossible de nous sauver. Du premier coup que nostre barque
donna sur les rochers le gouvernail fut rompu, une partie de la quille, &
trois ou quatre planches enfoncées, avec quelques membres brisez, qui nous
donna estonnement: car nostre barque s'emplit incontinent; & ce que nous
peusmes faire, fut d'attendre que la mer se retirast de dessoubs, pour mettre
pied à terre: car autrement nous courions risque de la vie, à cause de la
houlle qui estoit fort grande & furieuse au tour de nous. La mer estant donc
retirée nous descendismes à terre par le temps qu'il faisoit, où promptement
on deschargea la barque de ce qu'il y avoit, & sauvasmes une bonne partie
des commoditez qui y estoient, à l'aide du Capitaine sauvage Secondon, &
de ses compagnons, qui vindrent à nous avec leurs canots, pour reporter en
nostre habitation ce que nous avions sauvé de nostre barque, laquelle toute
fracassée s'en alla au retour de la mer en plusieurs pièces: & nous bien
heureux d'avoir la vie sauve retournasmes en nostre habitation avec nos
pauvres sauvages, qui y demeurèrent presque une bonne partie de l'yver, où
nous louasmes Dieu de nous avoir preservez de ce naufrage, dont
n'esperions sortir à si bon marché.
La perte de nostre barque nous fit un grand desplaisir, pour nous voir, à
faute de vaisseau, hors d'esperance de parfaire le voyage que nous avions entreprins, & de n'en pouvoir fabriquer un autre, car le temps nous pressoit,
bien qu'il y eust encore une barque sur les chantiers: mais elle eut esté trop
long temps à mettre en estat, & ne nous en eussions peu servir qu'au retour
des vaisseaux de France, qu'attendions de jour en autre.
Ce fut une grande disgrace, & faute de prevoyance au Maistre, qui estoit
opiniastre & peu entendu au fait de la marine, qui ne croioit que sa teste. Il
estoit bon Charpentier, adroit à fabriquer des vaisseaux, & soigneux de les
accommoder de choses necessaires: mais il n'estoit nullement propre à les
conduire. Le Pont estant à l'habitation, fit informer à l'encontre de
Champdoré, qui estoit accusé d'avoir malicieusement mis nostre barque à la
coste; & sur ses informations fut emprisonné & emmenotté, d'autant qu'on
le vouloit mener en France pour le mettre entre les mains du sieur de Mons,
& en requérir justice.
Le 15 de Juin le Pont voyant que les vaisseaux de France ne revenoient
point, fit desemmenotter Champdoré pour parachever la barque qui estoit
sur les chantiers, lequel s'aquitta fort bien de son devoir.
Et le 16 juillet, qui estoit le temps que nous nous devions retirer, au cas que
les vaisseaux ne fussent revenus, ainsi qu'il estoit porté par la commission
qu'avoit donnée le sieur de Monts au Pont, nous partismes de nostre
habitation pour aller au cap Breton ou à Gaspé, chercher le moyen de
retourner en France, puis que nous n'en n'avions aucunes nouvelles.
Il y eust deux de nos hommes 126 qui demeurèrent de leur propre volonté
pour prendre garde à ce qui restoit des commoditez en l'habitation, à chacun
desquels le Pont promit cinquante escus en argent, & cinquante autres qu'il
devoit faire valoir leur practique, en les venant requérir l'année suivante.
Note 126: (retour)
Lescarbot nous a conservé les noms de ces deux braves: l'un s'appelait La Taille,
et l'autre Miquelet. «Je ne puis que je ne loue, dit-il, le gentil courage de ces
deux hommes... & méritent bien d'être ici enchassées, pour avoir exposé si
librement leurs vies à la conservation du bien de la Nouvelle-France. Car le sieur
du Pont n'ayant qu'une barque & une patache, pour venir chercher vers la Terre-
neuve des navires de France, ne pouvoit se charger de tant de meubles, blez,
farines & marchandises, qui etoient par-delà, léquels il eût fallu jetter dans la mer
(ce qui eût été à notre grand prejudice, & en avions bien peur) si ces deux