Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 140 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Du Sieur de

 

 

CHAMPLAIN.

LIVRE QUATRIESME.

 

Partement de France; & ce qui se passa jusques à nostre arrivée au Sault

Sainct Louys.

CHAPITRE PREMIER.

 

J 315 e partis de Rouen le 5 Mars pour aller Honfleur, où je

m'embarquay316, & le 7 May j'arrivay à Québec, où je trouvay ceux qui y

avoient hyverné en bonne disposition, sans avoir esté malades, lesquels

nous dirent que l'hyver n'avoit point esté grand, & que la riviere n'avoit

point gelé. Les arbres commençoient aussi à se revestir de fueilles, & les

champs à s'esmailler de fleurs.

 

Note 315: (retour)

 

De l'année 1613. Pour plus amples détails, voir 1613, p. 283-287, et ci-après, ch.

v.

 

Note 316: (retour)

 

Il s'embarqua le lendemain, 6 de mars, dans le vaisseau de Pont-Gravé. (1613, P.

287.)

 

Le 13, je partis de Québec pour aller au Sault Sainct Louys, où j'arrivay le

21 317. Or n'ayant que deux canaux, je ne pouvois mener avec moy que 4

hommes, entre lesquels estoit un nommé Nicolas de Vignau, le plus

impudent menteur qui se soit veu de long temps, comme la suitte de ce

discours le fera voir, lequel autrefois avoit hyverné avec les Sauvages, &

que j'avois envoyé aux descouvertes les années précédentes. Il me rapporta

à son retour à Paris en l'année 1612. qu'il avoit veu la mer du nort. Que la

riviere des Algoumequins318 sortoit d'un lac qui s'y deschargeoit, & qu'en

17 journées l'on pouvoit aller & venir du Sault Sainct Louys à ladite mer.

Qu'il avoit veu le bris & fracas d'un vaisseau Anglois, qui s'estoit perdu à la

coste, où il y avoit 80 hommes qui s'estoient sauvez à terre, que les

Sauvages tuèrent, à cause que lesdits Anglois leur vouloient prendre leurs

bleds d'Inde, & autres vivres, par force, & qu'il en avoit veu les testes,

qu'iceux Sauvages avoient escorchées (selon leur coustume) lesquelles ils

me vouloient faire voir, ensemble me donner un jeune garçon Anglois qu'ils

m'avoient gardé. Ceste nouvelle m'avoit fort resjouy, pensant avoir trouvé

bien prés ce que je cherchois bien loin. Ainsi je le conjuray de me dire la verité, afin d'en advertir le Roy, & luy remonstray que s'il donnoit quelque

mensonge à entendre, il se mettoit la corde au col: aussi que si sa relation

estoit veritable, il se pouvoit asseurer d'estre bien recompensé. Il me

l'asseura encor avec serments plus grands que jamais. Et pour mieux jouer

son rolle, il me bailla une relation du pays, qu'il disoit avoir faite au mieux

qu'il luy avoit esté possible. L'asseurance donc que je voyois en luy, la

simplicité de laquelle se le jugeois plein, la relation qu'il avoit dressée, le

bris & fracas du vaisseau, & les choses cy-devant dites, avoient grande

apparence, avec le voyage des Anglois vers Labrador, en l'année 1612. où

ils ont trouvé un destroit qu'ils ont couru jusques par le 63 degré de latitude,

& 290 de longitude, & ont hyverné par le 53 degré & perdu quelques

vaisseaux, comme leur relation en fait foy319. Ces choses me faisans croire

son dire véritable, j'en fis dés lors rapport à Monsieur le Chancelier 320; &

le fis voir à Messieurs le Mareschal de Brissac, & President Jeanin, &

autres Seigneurs de la Cour, lesquels me dirent qu'il falloit que je veisse la

chose en personne. Cela fut cause que je priay le sieur Georges, marchand

de la Rochelle, de luy donner passage dans son vaisseau, ce qu'il fit

volontiers; où estant, il l'interrogea pourquoy il faisoit ce voyage. Et

d'autant qu'il luy estoit inutile, il luy demanda s'il esperoit quelque salaire,

lequel fit response que non, & qu'il n'en pretendoit d'autre que du Roy, &

qu'il n'entreprenoit le voyage que pour me monstrer la mer du nort, qu'il

avoit veue, & luy en fit à la Rochelle une déclaration pardevant deux

Notaires.

 

Note 317: (retour)

 

Conf. 1613, p. 290, 291.

 

Note 318: (retour)

 

L'Outaouais.

 

Note 319: (retour)

 

Voir 1613, p. 293.

 

Note 320: (retour)

 

Nicolas Brûlart de Sillery.

 

Or comme je prenois congé de tous les Chefs, le our de la Pentecoste321,

aux prières desquels je me recommandois, & de tous en général, je luy dis en leur presence, que si ce qu'il m'avoit cy devant dit n'estoit vray, qu'il ne

me donnast la peine d'entreprendre le voyage, pour lequel faire, il falloit

courir< plusieurs dangers. Il asseura encores derechef tout ce qu'il avoit dit,

au péril de sa vie.

 

Note 321: (retour)

 

La Pentecôte, cette année, tombait le 26 de mai.

 

Ainsi nos canaux chargez de quelques vivres, de nos armes &

marchandises, pour faire present aux Sauvages, je partis le Lundy 27 May

de l'isle de Saincte Heleine, avec quatre François & un Sauvage, & me fut

donné un adieu de nostre barque avec quelques coups de petites pièces. Ce

jour nous ne fusmes qu'au Sault Sainct Louys, qui n'est qu'une lieue au

dessus, à cause du mauvais temps, qui ne nous permit de passer plus outre.

 

Le 29, nous le passasmes partie par terre, partie par eau, où il nous fallut

porter nos canaux, hardes, vivres & armes sur nos espaules, qui n'est pas

petite peine à ceux qui n'y sont pas accoustumez: & après l'avoir esloigné

deux lieues, nous entrasmes dans un lac 322 qui a de circuit environ 12

lieues, où se deschargent 3 rivieres323, l'une venant de l'ouest, du costé des

Ochataiguins, esloignez du grand sault de 150 ou 200 lieues: l'autre du sud

pays des Hiroquois, de pareille distance: & l'autre vers le nort, qui vient des

Algoumequins & Nebicerini, aussi à peu prés de semblable distance. Ceste

riviere du nort (suivant le rapport des Sauvages) vient de plus loin 324, &

passe par des peuples qui leur sont incogneus, distans environ de 300 lieues

d'eux.

 

Note 322: (retour)

 

Le lac Saint-Louis. (Voir 1613, p. 294, note 2.)

 

Note 323: (retour)

 

Voir 1613, p. 295, notes 1, 2, 3, 4.

 

Note 324: (retour)

 

Vient de plus loin que les Nebicerini: l'Outaouais, comme on sait, prend sa

source une cinquantaine de lieues plus au nord que le lac Nipissing.

Ce lac est remply de belles & grandes isles, qui ne sont que prairies, où il y

a plaisir de chasser, la venaison & le gibbier y estans en abondance, aussi

bien que le poisson. Le pays qui l'environne est remply de grandes forests.

Nous fusmes coucher à, l'entrée dudit lac, & fismes des barricades, à cause

des Hiroquois qui rodent par ces lieux pour surprendre leurs ennemis; &

m'asseure que s'ils nous eussent tenu, ils nous eussent fait le mesme

traittement; c'est pourquoy toute la nuict nous fismes bon guet. Le

lendemain je prins la hauteur de ce lieu, qui est par les 45 degrez 18

minutes de latitude. Sur les trois heures du soir nous entrasmes dans la

riviere qui vient du nort, & passasmes un petit sault par terre pour soulager

nos canaux, & fusmes à une isle le reste de la nuict en attendant le jour. Le

dernier May nous passasmes par un autre lac 325 qui a 7 ou 8 lieues de long,

& 3 de large, où il y a quelques isles. Le pays d'alentour est fort uny,

horsmis en quelques endroits, où il y a des costaux couverts de pins. Nous

passasmes un sault, qui Sault de est appellé de ceux du pays

Quenechouan326, qui est remply de pierres & rochers, où l'eau y court de

grand' vistesse; & nous fallut mettre en l'eau, & traisner nos canaux bord à

bord de terre avec une corde. A demie lieue de là nous en passasmes un

autre petit à force d'avirons, ce qui ne se fait sans suer, & y a une grande

dextérité à passer ces sauts, pour eviter les bouillons & brisans qui les

traversent: ce que les Sauvages sont d'une telle adresse, qu'il est impossible

de plus, cherchans les destours & lieux plus aisez qu'ils cognoissent à l'oeil.

 

Note 325: (retour)

 

Le lac des Deux-Montagnes.

 

Note 326: (retour)

 

Voir 1613, p. 296, note 4.

 

Le Samedy premier de Juin nous passasmes encor deux autres sauts: le

premier contenant demie lieue de long, & le second une lieue, où nous

eusmes bien de la peine: car la rapidité du courant est si grande, qu'elle fait

un bruit effroyable; & descendant de degré en degré, fait une escume si

blanche par tout, que l'eau ne paroist aucunement. Ce sault est semé de

rochers, & quelques isles qui sont ça & là, couvertes de pins & cèdres

blancs. Ce fut là où nous eusmes de la peine: car ne pouvans porter nos

canaux par terre, à cause de l'espoisseur du bois, il nous les falloit tirer dans l'eau avec des cordes, & en tirant le mien, je me pensay perdre, à cause qu'il

traversa dans un des bouillons; & si je ne fusse tombé favorablement entre

deux rochers, le canot m'entraisnoit, d'autant que je ne peus défaire assez à

temps la corde qui estoit entortillée à l'entour de ma main, qui me l'offensa

fort, & me la pensa couper. En ce danger je m'escriay à Dieu, &

commençay à tirer mon canot, qui me fut renvoyé par le remouil de l'eau

qui se fait en ces sauts: & lors estant eschapé je louay Dieu, le priant nous

preserver. Nostre Sauvage vint après pour me secourir, mais j'estois hors de

danger; & ne se faut estonner si j'estois curieux de conserver nostre canot:

car s'il eust esté perdu, il falloit faire estat de demeurer, ou attendre que

quelques Sauvages passassent par là, qui est une pauvre attente à ceux qui

n'ont dequoy disner, & qui ne sont accoustumez à telle fatigue. Pour nos

François, ils n'en eurent pas meilleur marché, & par plusieurs fois pensoient

estre perdus: mais la divine bonté nous preserva tous.

 

Le reste de la journée nous nous reposasmes, ayans assez travaillé.

 

Nous rencontrasmes le lendemain 15 canaux de Sauvages appellez

Quenongebin 327, dans une riviere, ayans passé un petit lac long de 4 lieues,

& large de 2, lesquels avoient esté advertis de ma venue par ceux qui

avoient passé au sault S. Louis, venans de la guerre des Hiroquois. Je fus

fort aise de leur rencontre, & eux aussi, qui s'estonnerent de me voir avec si

peu de gens, & avec un seul Sauvage. Après nous estre saluez à la mode du

pays, je les priay de ne passer outre, pour leur déclarer ma volonté, &

fusmes cabaner dans une isle.

 

Note 327: (retour)

 

Ou Kinounchepirini. (Voir 1613, p. 298, note I.)

 

Le lendemain je leur fis entendre que j'estois allé en leur pays pour les voir,

& pour m'acquitter de la promesse que je leur avois par cy devant faite; &

que s'ils estoient resolus d'aller à la guerre, cela m'agréroit fort, d'autant que

j'avois amené des gens à ceste intention, dequoy ils furent fort satisfaits. Et

leur ayant dit que je voulois passer outre, pour advertir les autres peuples,

ils m'en voulurent destourner, disans qu'il y avoit un meschant chemin, &

que nous n'avions rien veu jusques alors. Pour ce je les priay de me donner un de leurs gens pour gouverner nostre deuxiesme canot, & aussi pour nous

guider, car nos conducteurs n'y cognoissoient plus rien.

 

Ils le firent volontiers & en recompense je leur fis un present, & leur baillay

un de nos François, le moins necessaire, lequel je renvoyois au sault, avec

une fueille de tablette, dans laquelle, à faute de papier, je faisois sçavoir de

mes nouvelles.

 

Ainsi nous nous separasmes: & continuant nostre routte à mont ladite

riviere, en trousasmes une autre fort belle & spacieuse, qui vient d'une

nation appellée Ouescharini328, lesquels se tiennent au nort d'icelle, & à 4

journées de l'entrée. Ceste riviere est fort plaisante, à cause des belles isles

qu'elle contient, & des terres garnies de beaux bois clairs qui la bordent: &

la terre est bonne pour le labourage.

 

Note 328: (retour)

 

Ou Ouaouiechkaïrini, la Petite Nation. (Voir 1613, p. 299, note 1.)

 

Le 4, nous passasmes proche d'une autre riviere 329 qui vient du nort, où se

tiennent des peuples appellez Algoumequins, laquelle va tomber dans le

grand fleuve Sainct Laurent, trois lieues aval le Sault Sainct Louys 330 qui

fait une grande isle contenant prés de 40 lieues, laquelle 331 n'est pas large,

mais remplie d'un nombre infiny de sauts, qui sont fort difficiles à passer.

Quelquefois ces peuples passent par ceste riviere pour eviter les rencontres

de leurs ennemis, sçachans qu'ils ne les recherchent en lieux de il difficile

accez.

 

Note 329: (retour)

 

La Gatineau.

 

Note 330: (retour)

 

En remontant la Gatineau, on va tomber par le Saint-Maurice, trente lieues à val

le saut Saint-Louis. (Voir 1613, p. 299, note 3.)

 

Note 331: (retour)

 

Laquelle rivière, c'est-à-dire, la Gatineau.

A l'emboucheure d'icelle il y en a une autre 332 qui vient du sud, où à son

entrée il y a une cheutte d'eau admirable: car elle tombe d'une telle

impetuosité de 20 ou 25 brasses 333 de haut, qu'elle fait une arcade, ayant de

largeur prés de 400 pas. Les Sauvages passent dessouz par plaisir, sans se

mouiller, que du poudrin que fait ladite eau. Il y a une isle au milieu de

ladite riviere, qui est comme tout le terroir d'alentour, remplie de pins &

cèdres blancs. Quand les Sauvages veulent entrer dans la riviere, ils

montent la montagne en portant leurs canaux, & font demie lieue par terre.

Les terres des environs sont remplies de toute sorte de chasse, qui fait que

les Sauvages s'y arrestent plustost. Les Hiroquois y viennent aussi

quelquefois les surprendre au passage.

 

Note 332: (retour)

 

La rivière Rideau.

 

Note 333: (retour)

 

Cette chute a une trentaine de pieds de haut.

 

Nous passasmes un sault à une lieue de là, qui est large de demie lieue, &

descend de 6 à 7 brasses de haut. Il y a quantité de petites isles, qui ne sont

que rochers aspres & difficiles, couverts de meschans petits bois. L'eau

tombe à un endroit de telle impetuosité sur un rocher, qu'il s'y est cavé par

succession de temps un large & profond bassin: si bien que l'eau courant là

dedans circulairement, & au milieu y faisant de gros bouillons, a fait que les

Sauvages l'appellent asticou, qui veut dire chaudiere. Ceste cheutte d'eau

meine un tel bruit dans ce bassin, que l'on l'entend de plus de deux lieues.

Les Sauvages passans par là, font une cérémonie que nous dirons en son

lieu. Nous eusmes beaucoup de peine à monter contre un grand courant, à

force de rames, pour parvenir au pied dudit sault, où les Sauvages prirent

les canaux, & nos François & moy, nos armes, vivres, & autres

commoditez, pour passer par l'aspreté des rochers environ un quart de lieue

que contient le sault, & aussi tost nous fallut embarquer, puis derechef

mettre pied à terre pour passer par des taillis environ 300 pas; & aprés se

mettre en l'eau pour faire passer nos canaux par dessus les rochers aigus,

avec autant de peine que l'on sçauroit s'imaginer. Je prins la hauteur du lieu,

& trouvay 45 degrez 38 minutes de latitude 334.

 

Note 334: (retour)

Le saut de la Chaudière est à environ 45° 12'.

 

Après midy nous entrasmes dans un lac335 ayant 5 lieues de long, & 2 de

large, où il y a de fort belles isles remplies de vignes, noyers, & autres

arbres agréables: & 10 ou 12 lieues de là amont la riviere nous passasmes

par quelques isles remplies de pins. La terre est sablonneuse, & s'y trouve

une racine qui teint en couleur cramoisie, de laquelle les Sauvages se

peindent le visage, & mettent de petits affiquets à leur usage. Il y a aussi

une coste de montagnes du long de ceste riviere, & le pays des environs

semble assez fascheux. Le reste du jour nous le passasmes dans une ise fort

agréable.

 

Note 335: (retour)

 

Le lac de la Chaudière.

 

Le lendemain 336 nous continuasmes nostre chemin jusques à un grand

sault 337, qui contient prés de 3 lieues de large, où l'eau descend comme de

10 ou 12 brasses de haut en talus, & fait un merveilleux bruit. Il est remply

d'une infinité d'isles couvertes de pins & de cèdres; & pour le passer il nous

fallut resoudre de quitter nostre maïs ou bled d'Inde, & peu d'autres vivres

que nous avions, avec les hardes moins necessaires, reservans seulement

nos armes & filets, pour nous donner à vivre selon les lieux, & l'heur de la

chasse. Ainsi, allégez, nous passasmes tant à l'aviron, que par terre, en

portant nos canaux & armes par ledit sault, qui a une lieue & demie de long,

où nos Sauvages qui sont infatigables à ce travail, & accoustumez à endurer

telles necessitez, nous soulagerent beaucoup.

 

Note 336: (retour)

 

Le 5 de juin.

 

Note 337: (retour)

 

Ce saut et les deux autres mentionnés plus loin, forment ce qu'on appelle le

rapide des Chats.

 

Poursuivans nostre routte nous passasmes deux autres sauts, l'un par terre,

l'autre à la rame, & avec des perches en debouttant, puis entrasmes dans un

lac 338 339 ayant 6 ou 7 lieues de long, où se descharge une riviere venant du

sud, où à cinq journées de l'autre riviere il y a des peuples qui y habitent appellez Matououescarini. Les terres d'environ ledit lac sont sablonneuses,

& couvertes de pins, qui ont esté presque tous bruslez par les Sauvages. Il y

a quelques isles, dans l'une desquelles nous reposasmes, & veismes

plusieurs beaux cyprès rouges, les premiers que j'eusse veu en ce pays,

desquels je fis une croix, que je plantay à un bout de l'isle, en lieu eminent,

& en veue, avec les armes de France, comme j'ay fait aux autres lieux où

nous avions posé. Je nommay cette isle, l'isle Ste Croix.

 

Note 338: (retour)

 

Le lac des Chats.

 

Note 339: (retour)

 

La rivière de Madaouaska, ou des Madaouaskaïrini.

 

Le 6 nous partismes de ceste isle saincte Croix, où la riviere est large d'une

lieue & demie, & ayans fait 8 ou 10 lieues, nous passasmes un petit sault à

la rame, & quantité d'isles de différentes grandeurs. Icy nos Sauvages

laisserent leurs sacs avec leurs vivres, & les choses moins necessaires, afin

d'estre plus légers pour aller par terre, & eviter plusieurs sauts qu'il falloit

passer. Il y eut une grande contestation entre nos Sauvages & nostre

imposteur, qui affermoit qu'il n'y avoit aucun danger par les sauts, & qu'il y

falloit passer. Nos Sauvages luy dirent, Tu es las de vivre. Et à moy, que je

ne le devois croire, & qu'il ne disoit pas vérité. Ainsi ayant remarqué

plusieurs fois qu'il n'avoit aucune cognoissance desdits lieux, je suivis

l'advis des Sauvages, dont bien m'en print, car il cherchoit des difficultez

pour me perdre, ou pour me dégouster de l'entreprise, comme il confessa

depuis (dequoy sera parlé cy-aprés). Nous traversasmes donc la riviere à

l'ouest, qui couroit au nort, & pris la hauteur de ce lieu, qui estoit par 46°

2/3340 de latitude. Nous eusmes beaucoup de peine à faire ce chemin par

terre, estant chargé seulement pour ma part de trois harquebuzes, autant

d'avirons, de mon capot, & quelques petites bagatelles. J'encourageois nos

gens, qui estoient un peu plus chargez, & plus grevez des mousquites, que

de leur charge.

 

Note 340: (retour)

 

Il faut lire 45° et deux tiers. (Voir 1613, p. 303, note 1.)

Ainsi après avoir passe quatre petits estangs, & cheminé deux lieues &

demie, nous estions tant fatiguez, qu'il nous estoit impossible de passer

outre, à cause qu'il y avoit prés de 24 heures que n'avions mangé qu'un peu

de poisson rosty, sans autre saulce, car nous avions laisse nos vivres,

comme j'ay dit cy-dessus. Nous nous reposasmes sur le bord d'un estang,

qui estoit assez agréable, & fismes du feu pour chasser les mousquites qui

nous molestoient fort, l'importunité desquelles est si estrange, qu'il est

impossible d'en pouoir faire la description. Nous tendismes nos filets pour

prendre quelques poissons.

 

Le lendemain 341 nous passasmes cet estang, qui pouvoit contenir une lieue

de long, & puis par terre cheminasmes 3 lieues par des pays difficiles plus

que n'allions encor veu, à cause que les vents avoient abbatu des pins les

uns sur les autres, qui n'est pas petite incommodité, car il faut passer tantost

dessus & tantost dessouz ces arbres. Ainsi nous parvinsmes à un lac342,

ayant 6 lieues de long, & 2 de large, fort abondant en poisson, aussi les

peuples des environs y font leur pescherie. Prés de ce lac y a une habitation

de Sauvages qui cultivent la terre, & recueillent du maïs. Le chef se nomme

Nibachis, lequel nous vint voir avec sa troupe, esmerveillé comment nous

avions peu passer les sauts & mauvais chemins qu'il y avoit pour parvenir à

eux. Et après nous avoir presenté du petum selon leur mode, il commença à

haranguer ses compagnons, leur disant; Qu'il falloit que fussions tombez

des nues, ne sçachant comment nous avions peu passer, & qu'eux

demeurans au pays avoient beaucoup de peine à traverser ces mauvais

passages, leur faisant entendre que je venois à bout de tout ce que mon

esprit vouloit. Bref qu'il croyoit de moy ce que les autres Sauvages luy en

avoient dit. Et sçachans que nous avions faim, ils nous donnèrent du

poisson, que nous mangeasmes: & après disné, je leur fis entendre par

Thomas mon truchement, l'aise que j'avois de les avoir rencontrez. Que

j'estois en ce pays pour les assister en leurs guerres, & que je desirois aller

plus avant voir quelques autres Capitaines pour mesme effect, dequoy ils

furent joyeux, & me promirent assistance. Ils me monstrerent leurs

jardinages & champs, où il y avoit du maïs. Leur terroir est sablonneux, &

pource s'adonnent plus à la chasse qu'au labeur, au contraire des

Ochataiguins 343. Quand ils veulent rendre un terroir labourable, ils coupent

& bruslent les arbres, & ce fort aisément: car ce ne sont que chesnes & ormes. Le bois bruslé ils remuent un peu la terre, & plantent leur maïs grain

à grain, comme ceux de la Floride. Il n'avoit pour lors que 4 doigts de haut.

 

Note 341: (retour)

 

Le 7 de juin.

 

Note 342: (retour)

 

Le lac au Rat-Musqué.

 

Note 343: (retour)

 

Ou Hurons.

 

Continuation. Arrivée vers Tessouat, & le bon accueil qu'il me fit. Façon de

leurs cimetières. Les Sauvages me promirent quatre canaux pour continuer

mon chemin. Tost après me les refusent. Harangue des Sauvages pour me

dissuader mon entreprise, me remonstrans les difficultés. Response à ces

difficultés. Tessouat argue mon conducteur de mensonge, & n'avoir esté ou

il disoit. Il leur maintint son dire véritable. Je les presse de me donner des

canaux. Plusieurs refus. Mon conducteur convaincu de mensonge, & sa

confession.