Oeuvres de Champlain
Chapitre IV.
Pour ce qui est de leurs enterremens, quand un homme ou femme meurt, ils
font une fosse, ou ils mettent tout le bien qu'ils auront, comme chaudrons,
fourrures, haches, arcs & flesches, robbes & autres choses; & puis ils
mettent le corps dedans la fosse, & le couvrent de terre, où ils mettent
quantité de grosses pièces de bois dessus, & un bois debout qu'ils peignent
de rouge par le haut. Ils croyent l'immortalité des âmes & disent qu'ils vont
se resjouïr en d'autres pays avec leurs parents & amis, quand ils sont morts.
Riviere du Saguenay & son origine.
CHAPITRE IV.
Le 11e jour de juin, je fus à quelques douze ou quinze lieues dans le
Saguenay, qui est une belle riviere, & a une profondeur incroyable: car je
croy, selon que j'ay entendu deviser d'où elle procède, que c'est d'un lieu
fort hault, d'où il descend un torrent d'eau 26 d'une grande impetuosité; mais
l'eau qui en procède n'est point capable de faire un tel fleuve comme celuy-
là, qui néantmoins ne tient que depuis cedict torrent d'eau, où est le premier
fault, jusques au port de Tadousac, qui est l'entrée de la ditte riviere du
Saguenay, où il y a quelques quarante-cinq ou cinquante lieues, & une
bonne lieue & demye de large au plus, & un quart au plus estroict; qui faict
qu'il y a grand courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu, ce ne sont que
montaignes de rochers la pluspart couvertes de bois de sapins, cyprez &
boulle, terre fort malplaisante, où je n'ay point trouvé une lieue de terre
plaine tant d'un costé que d'autre. Il y a quelques montagnes de sable &
isles en laditte riviere, qui sont haultes eslevées. Enfin ce sont de vrais
deserts inhabitables d'animaux & d'oiseaux; car je vous asseure qu'allant
chasser par les lieux qui me sembloient les plus plaisans, je ne trouvay rien
qui soit sinon de petits oiseaux, qui sont comme rossignols & airondelles,
lesquelles viennent en esté, car autrement je croy qu'il n'y en a point, à cause de l'excessif froid qu'il y faict, ceste riviere venant de devers le
Norouest.
Note 26: (retour) On serait porté à croire d'abord qu'il est ici question de la
décharge du lac Saint-Jean; mais le contexte indique assez que les sauvages lui
ont décrit la route ordinaire des voyageurs, c'est-à-dire, la rivière Chicoutimi, les
lacs Kinogomi, Kinogomichiche et la Belle-Rivière; et alors il est tout naturel
que Champlain n'ait pas trouvé de proportion entre la Décharge et le Saguenay.
Ils me firent rapport qu'ayant passé le premier sault, d'où vient ce torrent
d'eau, ils passent huict autres saults, & puis vont une journée sans en
trouver aucun, puis passent autres dix saults, & viennent dedans un lac 27, où
ils sont deux jours à rapasser; en chasque jour ils peuvent faire à leur aise
quelques douze à quinze lieues. Audict bout du lac, il y a des peuples qui
sont cabannez 28, puis on entre dans trois autres rivieres, quelques trois ou
quatre journées dans chascune; ou, au bout desdittes rivieres, il y a deux ou
trois manières de lacs, d'où prend la source du Saguenay, de laquelle source
jusques audict port de Tadousac il y a dix journées de leurs canots 29. Au
bord desdittes rivieres, il y a quantité de cabannes, où il vient d'autres
nations du costé du Nort, trocquer avec lesdicts Montagnés des peaux de
castor & martre, avec autres marchandises que donnent les vaisseaux
françois aux dicts Montagnés. Lesdicts sauvages du Nort disent qu'ils
voyent une mer qui est salée. Je tiens que si cela est, que c'est quelque
goulfe de ceste mer qui desgorge par la partie du Nort dans les terres 30; &
de vérité il ne peut estre autre chose. Voylà ce que j'ay apprins de la riviere
du Saguenay.
Note 27: (retour) Le lac Saint-Jean, que les sauvages appelaient Piécouagami.
Note 28: (retour) La nation du Porc-Épic (ou des Kakouchaki) demeurait au lac
Saint-Jean probablement dès ce temps-là.
Note 29: (retour)
«Voilà,» dit Lescarbot (liv. III, ch. IX) «ce qu'a écrit Champlain dés l'an six cens
cinq» (lisez mil six cent trois) «de la rivière de Saguenay. Mais depuis il dit en sa
dernière relation que du port de Tadoussac jusques à la mer que les Sauvages de
Saguenay descouvrent au nort, il y a quarante à cinquante journées; ce qui est
bien éloigné des dix que maintenant il a dit.»
Si Lescarbot avait examiné les choses plus attentivement, il aurait remarqué que
Champlain ne dit pas qu'il y ait dix journées de Tadoussac à cette mer du nord