Oeuvres de Champlain
Chapitre IX.
leur avois promis. Ceste nouvelle les attrista fort & voulurent prendre une
autre resolution: mais je leur dis & les y sollicitay, qu'ils eussent à continuer
leurs premier dessin, & que moy troisieme, je m'en irois à la guerre avec
eux dans leurs canots pour leur monstrer que quant à moy je ne voulois
manquer de parole en leur, endroit, bien que fusse seul, & que pour lors je
ne voulois forcer personne de mes compagnons de s'embarquer, sinon ceux
qui en auroient la volonté, dont j'en avois trouvé deux, que je menerois avec
moy.
Ils furent fort contens de ce que je leur dis, & d'entendre la resolution que
j'avois, me promettant tousjours de me faire voir choses belles.
Partement du saut de la riviere des Yroquois. Description d'un grand lac.
De la rencontre des ennemis que nous fismes audict lac, & de la façon &
conduite qu'ils usent en allant attacquer les Yroquois.
CHAPITRE IX.
J 257 e party donc dudit saut de la riviere des Yroquois, le 2. Juillet. Tous les
sauvages commencèrent à apporter leurs canots, armes & bagages par terre
quelque demie lieue, pour passer l'impetuosité & la force du saut, ce qui fut
promptement fait.
Note 257: (retour)
Probablement le 12 juillet. Si les dates de l'arrivée de Pont-Gravé à Tadoussac, et
de Desmarais à Québec, sont exactes, la petite flottille dut partir de Québec dans
les derniers jours de juin, et, par conséquent, arriver à Sainte-Croix, non le
premier de juin, mais le premier de juillet, comme nous l'avons remarqué ci-
dessus. Elle en repart le 3 du même mois: elle ne pouvait donc pas avoir passé le
saut de la rivière des Iroquois le 2 de juillet. Mais, si l'on suit attentivement la
marche de cette petite armée depuis Sainte-Croix jusqu'au saut, c'est-à-dire,
jusqu'aux rapides de Chambly, et depuis ce lieu jusqu'à celui où elle rencontra
l'ennemi, le 29, on en viendra à la conclusion qu'elle devait avoir passé le saut
vers le 12. Or il est assez vraisemblable que le typographe, au lieu du 12, ait mis
le 2.
Aussitost ils les mirent tous en l'eau, & deux hommes en chacun avec leur
bagage, & firent aller un des hommes de chasque canot, par terre quelque
trois lieues, que peut contenir ledit saut, mais non si impétueux comme à
l'entrée, sinon en quelques endroits de rochers qui barrent la riviere, qui
n'est pas plus large de 3. à 400 pas. Après que nous eusmes passé le saut,
qui ne fut sans peine, tous les sauvages qui estoient allez par terre, par un
chemin assez beau & pays uny, bien qu'il y aye quantité de bois, se
rembarquèrent dans leurs canots. Les hommes que j'avois furent aussi par
terre, & moy par eau, dedans un canot. Ils firent reveue de tous leurs gens,
& se trouva vingt quatre canots, où il y avoit soixante hommes. Après avoir
fait leur reveue, nous continuasmes le chemin jusques à une isle258 qui tient
trois lieues de long, remplye des plus beaux pins que j'eusse jamais veu. Ils
firent la chasse & y prindrent quelques bestes sauvages. Passant plus outre
environ trois lieues de là, nous y logeasmes pour prendre le repos la nuit
ensuivant.
Note 258: (retour)
L'île Sainte-Thérèse.
Incontinent un chacun d'eux commença, l'un à coupper du bois, les autres à
prendre des escorces d'arbre pour couvrir leurs cabannes, pour se mettre à
couvert: les autres à abbatre de gros arbres pour se barricader sur le bort de
la riviere au tour de leurs cabannes, ce qu'ils sçavent si promptement faire,
qu'en moins de deux heures, cinq cens de leurs ennemis auroient bien de la
peine à les forcer, sans qu'ils en fissent beaucoup mourir. Ils ne barricadent
point le costé de la riviere où sont leurs canots arrengez, pour s'embarquer
si l'occasion le requeroit. Après qu'ils furent logez, ils envoyerent trois
canots avec neuf bons hommes, comme est leur coustume, à tous leurs
logemens, pour descouvrir deux ou trois lieues s'ils n'appercevront rien, qui
après se retirent. Toute la nuit ils se reposent sur la descouverture des avant-
coureurs, qui est une tresmauvaise coustume en eux: car quelque fois ils
sont surpris de leurs ennemis en dormant, qui les assomment, sans qu'ils
ayent le loisir de se mettre sur pieds pour leur defendre. Recognoissant cela
je leur remonstrois la faute qu'ils faisoient,& qu'ils devoient veiller, comme
ils nous avoient veu faire toutes les nuits, & avoir des hommes aux agguets, pour escouter & voir s'ils n'appercevroient rien, & ne point vivre de la façon
comme bestes. Ils me dirent qu'ils ne pouvoient veiller, & qu'ils travailloient
assez de jour à la chasse: d'autant que quand ils vont en guerre ils divisent
leurs troupes en trois, sçavoir, une partie pour la chasse separée en plusieurs
endroits: une autre pour faire le gros, qui sont tousjours sur leurs armes; &
l'autre partie en avant-coureurs, pour descouvrir le long des rivieres, s'ils ne
verront point quelque marque ou signal par où ayent passé leurs ennemis,
ou leurs amis: ce qu'ils cognoissent par de certaines marques que les chefs
se donnent d'une nation à l'autre, qui ne sont tousjours semblables,
s'advertissans de temps en temps quand ils en changent; & par ce moyen ils
recognoissent si sont amis ou ennemis qui ont passé. Les chasseurs ne
chassent jamais de l'advant du gros, ny des avant-coureurs, pour ne donner
d'allarmes ny de désordre, mais sur la retraicte & du costé qu'ils
n'aprehendent leurs ennemis: & continuent ainsi jusques à ce qu'ils soient à
deux ou trois journées de leurs ennemis, qu'ils vont de nuit à la desrobée,
tous en corps, horsmis les coureurs, & le jour se retirent dans le fort des
bois, où ils reposent, sans s'esgarer ny mener bruit, ny faire aucun feu, afin
de n'estre apperceuz, si par fortune leurs ennemis passoient; ny pour ce qui
est de leur manger durant ce temps.
Ils ne font du feu que pour petuner, qui est si peu que rien. Ils mangent de la
farine de bled d'Inde cuite, qu'ils destrempent avec de l'eau, comme bouillie.
Ils conservent ces farines pour leur necessité, & quand ils sont proches de
leurs ennemis, ou quand ils font retraite aprés leurs charges, qu'ils ne
s'amusent à chasser, se retirant promptement.
A tous leurs logemens ils ont leur Pilotois ou Ostemoy259, qui sont
manières de gens, qui sont les devins, en qui ces peuples ont créance, lequel
fait une cabanne, entourée de petis bois, & la couvre de sa robbe: Aprés
qu'elle est faitte, il se met dedans en sorte qu'on ne le voit en aucune façon,
puis prend un des piliers de sa cabanne & la fait bransler, marmotant
certaines paroles entre ses dens par lesquelles il dit qu'il invoque le Diable,
& qu'il s'apparoist à luy en forme de pierre, & luy dit s'ils trouveront leurs
ennemis, & s'ils en tueront beaucoup. Ce Pilotois est prosterné en terre, sans
remuer, ne faisant que parler au diable, & puis aussitost se leve sur les
pieds, en parlant & se tourmentant d'une telle façon, qu'il est tout en eau,
bien qu'il toit nud. Tout le peuple est autour de la cabanne assis sur leur cul comme des singes. Ils me disoient souvent que le branlement que je voyois
de la cabanne, estoit le Diable qui la faisoit mouvoir, & non celuy qui estoit
dedans, bien que je veisse le contraire: car c'estoit, comme j'ay dit cy
dessus, le Pilotois qui prenoit un des bastons de sa cabanne, & la faisoit
ainsi mouvoir. Ils me dirent aussi que je verrois sortir du feu par le haut: ce
que je ne vey point. Ces drosles contrefont aussi leur voix grosse & claire,
parlant en langage inconneu aux autres sauvages. Et quand ils la
representent cassée, ils croyent que c'est le Diable qui parle, & qui dit ce qui
doit arriver en leur guerre, & ce qu'il faut qu'ils facent.
Note 259: (retour)
Ces deux mots étaient employés en Acadie, pour désigner le jongleur ou sorcier.
Le mot pilotais, suivant le P. Biard (Rel. 1611, p. 17), venait des Basques, et les
Souriquois se servaient du mot autmoin, que Lescarbot écrit aoutmoin, et
Champlain ostemoy. Le P. Lejeune, dans la Relation, de 1636 (p. 13), nous
apprend que les Montagnais appelaient leurs sorciers manitousiouekhi, et, d'après
le P. Brebeuf (Rel. 1635, p. 35), les Hurons désignaient les leurs par le nom de
arendiouane.
Neantmoins tous ces garniments qui sont les devins, de cent paroles n'en
disent pas deux véritables, & vont abusans ces pauvres gens, comme il y en
a assez parmy le monde, pour tirer quelque denrée du peuple, ainsi que sont
ces galants. Je leur remonstrois souvent que tout ce qu'ils faisoient n'estoit
que folie, & qu'ils ne devoient y adjouster foy.
Or après qu'ils ont sceu de leurs devins ce qu'il leur doit succeder, les chefs
prennent des bastons de la longueur d'un pied autant en nombre qu'ils sont,
& signallent par d'autres un peu plus grands, leurs chefs: Puis vont dans le
bois & esplanadent une place de 5 ou 6 pieds en quarré, où le chef, comme
sergent major, met par ordre tous ces bastons comme bon luy semble: puis
appelle tous ses compagnons, qui viennent tous armez, & leur monstre le
rang & ordre qu'ils devront tenir lors qu'ils se battront avec leurs ennemis:
ce que tous ces sauvages regardent attentivement, remarquant la figure que
leur chef a faite avec ces bastons: & aprés se retirent de là, & commencent
de se mettre en ordre, ainsi qu'ils ont veu lesdicts bastons: puis se mettent
les uns parmy les autres, & retournent de rechef en leur ordre, continuant
deux ou trois fois, & à tous leurs logemens sans qu'il soit besoin de sergent
pour leur faire tenir leurs rangs, qu'ils sçavent fort bien garder, sans se
mettre en confusion. Voila la reigle qu'ils tiennent à leur guerre.
Nous partismes le lendemain, continuant nostre chemin dans la riviere
jusques à l'entrée du lac. En icelle y a nombre de belles isles, qui sont
basses remplies de tres-beaux bois & prairies, où il y a quantité de gibier &
chasse d'animaux, comme Cerfs, Daims, Faons, Chevreuls, Ours, & autres
sortes d'animaux qui viennent de la grand terre ausdictes isles. Nous y en
prismes quantité. Il y a aussi grand nombre de Castors, tant en la riviere
qu'en plusieurs autres petites qui viennent tomber dans icelle. Ces lieux ne
sont habitez d'aucuns sauvages, bien qu'ils soient plaisans, pour le subject
de leurs guerres, & se retirent des rivieres le plus qu'ils peuvent au profont
des terres, afin de n'estre si tost surprins.
Le lendemain entrasmes dans le lac, qui est de grande estandue comme de
80 ou 100 lieues 260, où j'y vis quatre belles isles, contenant 10, 12 & 15
lieues de long 261, qui autres fois ont esté habitées par les sauvages, comme
aussi la riviere des Yroquois: mais elles ont esté abandonnées depuis qu'ils
ont eu guerre les uns contre les autres: aussi y a il plusieurs rivieres qui
viennent tomber dedans le lac, environnées de nombre de beaux arbres, de
mesmes especes nous avons en France, avec force vignes plus belles qu'en
aucun lieu que j'eusse veu: force chastaigners, & n'en avois encores point
veu que dessus le bort de ce lac, où il y a grande abondance de poisson de
plusieurs especes: Entre autres y en a un, appelé des sauvages du pays
Chaousarou 262, qui est de plusieurs longueurs: mais les plus grands
contiennent, à ce que m'ont dict ces peuples, 8 à 10 pieds. J'en ay veu qui en
contenoyent 5 qui estoient de la grosseur de la cuisse, & avoient la teste
grosse comme les deux points, avec un bec de deux pieds & demy de long,
& à double rang de dents fort agues & dangereuses. Il a toute la forme du
corps tirant au brochet, mais il est armé d'escailles si fortes qu'un coup de
poignard ne les sçauroit percer, & de couleur de gris argenté. Il a aussi
l'extrémité du bec comme un cochon. Ce poisson fait la guerre à tous les
autres qui sont dans ces lacs, & rivieres: & a une industrie merveilleuse, à
ce que m'ont asseuré ces peuples, qui est, quand il veut prendre quelques
oyseaux, il va dedans des joncs ou roseaux, qui font sur les rives du lac en
plusieurs endroits, & met le bec hors l'eau sans se bouger: de façon que lors
que les oiseaux viennent se reposer sur le bec, pensans que ce soit un tronc
de bois, il est si subtil, que serrant le bec qu'il tient entr'ouvert, ils les tire
par les pieds soubs l'eau. Les sauvages m'en donnèrent une teste, dont ils font grand estat, disans que lors qu'ils ont mal à la teste, ils se seignent avec
les dents de ce poisson à l'endroit de la douleur qui se passe soudain.
Note 260: (retour)
Il était bien difficile de se faire ainsi, à première vue, une idée exacte des
dimensions d'un lac aussi étendu que celui de Champlain. Aussi l'auteur lui
donne-t-il presque trois fois la longueur qu'il a réellement.
Note 261: (retour)
Ces quatre îles sont sans doute celles de Contrecoeur (l'île Longue et la Grande-
Ile), l'île La Motte, et celle de Valcour. Elles ne sont pas tout à fait aussi grandes
que l'a cru notre auteur.
Note 262: (retour)
Nous rapprocherons de cette description du Chaousarou celle qu'en fait Sagard
dans son Histoire du Canada (liv. ni, p. 765): «Au lieu nommé par les Hurons
Onthrandéen, & par nous le Cap de Victoire,... je vis en la cabane d'un
montagnais un certain poisson, que quelques-uns appellent Chaousarou, gros
comme un grand brochet. Il n'estoit qu'un des médiocres, car il s'en voit de
beaucoup plus grands, & qui ont jusqu'à 8, 9 & 10 pieds, à ce qu'on dit. Il avoit
un bec d'environ un pied & demy de long, fait à peu prés comme celuy d'une
becasse, sinon qu'il a l'extrémité mousse & non si pointu, gros à proportion du
corps. Il a double rang de dens fort aiguës & dangereuses,... & la forme du corps
tirant au brochet, mais armé de très-fortes & dures escailles, de couleur gris
argenté, & difficile à percer.» D'après cette description, ce poisson doit
appartenir au genre des Lépisostées de Lacépède. Mais les individus décrits par
les Ichtyologistes n'ont pas d'aussi grandes proportions.
Continuant nostre route dans ce lac du costé de l'Occident, considérant le
pays, je veis du costé de l'Orient de fort hautes montagnes, où sur le
sommet y avoit de la neige. Je m'enquis aux sauvages si ces lieux estoient
habitez, ils me dirent que ouy, & que c'estoient Yroquois 263, & qu'en ces
lieux y avoit de belles vallées, & campagnes fertiles en bleds, comme j'en
ay mangé audit pays, avec infinité d'autres fruits: & que le lac alloit proche
des montagnes, qui pouvoient estre esloignées de nous, à mon jugement, de
vingt cinq 264 lieues. J'en veis au midy d'autres qui n'estoient moins hautes
que les premières, horsmis qu'il n'y avoit point de neige. Les sauvages me
dirent que c'estoit où nous devions aller trouver leurs ennemis, & qu'elles
estoient fort peuplées & qu'il falloit passer par un saut d'eau 265 que je vis
depuis: & de là entrer dans un autre lac 266 qui contient quelque 9 ou 10
lieues de long, & qu'estant parvenus au bout d'iceluy, il falloit faire quelque
deux lieues de chemin par terre, & passer une riviere267, qui va tomber en la
coste de Norembegue, tenant à celle de la Floride 268, & qu'ils n'estoient que
deux jours à y aller avec leurs canots, comme je l'ay sçeu depuis par
quelques prisonniers que nous prismes, qui me discoururent fort
particulièrement de tout ce qu'ils en avoyent cognoissance, par le moien de
quelques truchemens Algoumequins, qui sçavoient la langue des Yroquois.
Note 263: (retour)
Si ce rapport des sauvages est exact, il faut croire que la guerre entre les
Mahingans et les Agniers, eut pour effet de rapprocher ceux-ci des autres tribus
iroquoises, et de les faire émigrer au côté occidental du lac. Peut-être aussi les
Montagnais qui accompagnaient Champlain traitaient-ils d'iroquois les
Mahingans eux-mêmes, qui alors pouvaient être les alliés de la nation iroquoise:
car le P. Jérôme Lalemant, en parlant de ce qu'avaient été autrefois les Loups ou
Mahingans, dit (Rel. 1646, 3) i «Les Iroquois Annierronnons les ayans domtez,
ils se sont jettez de leur party.»
Note 264: (retour)
L'édition de 1632 porte 15.
Note 265: (retour)
Ticonderoga.
Note 266: (retour)
Le lac Saint-Sacrement, aujourd'hui le lac George.
Note 267: (retour)
La rivière Hudson.
Note 268: (retour)
Il est probable que le manuscrit de l'auteur portait: «tirant à celle de la Floride»;
car Champlain ne devait pas ignorer qu'entre la côte de Norembegue et la
Floride, se trouvait la côte de la Virginie ou les Virgines, comme il dit lui-même
(Table de sa grande carte, édit. 1632).
Or comme nous commençasmes à approcher à quelques deux ou trois
journées de la demeure de leurs ennemis, nous n'allions plus que la nuit, &
le jour nous nous reposions, neantmoins ne laissoient de faire tousjours
leurs superstitions accoustumées pour sçavoir ce qui leur pourroit succeder
de leurs entreprises; & souvent me venoient demander si j'avois songé, &
avois veu leurs ennemis: le leur disois que non: Neantmoins ne laissois de leur donner du courage, & bonne esperance. La nuit venue nous nous
mismes en chemin jusques au lendemain, que nous nous retirasmes dans le
fort du bois, pour y passer le reste du jour. Sur les dix ou onze heures, après
m'estre quelque peu proumené au tour de nostre logement, je fus me
reposer, & en dormant, je songay que je voyois les Yroquois nos ennemis,
dedans le lac, proche d'une montaigne, qui se noyoient à nostre veue, & les
voulans secourir, nos sauvages alliez me disoient qu'il les falloit tous laisser
mourir & qu'ils ne valoient rien. Estant esveillé, ils ne faillirent comme à
l'acoustumée de me demander si j'avois songé quelque chose: je leur dis en
effect ce que j'avois veu en songe: Cela leur apporta une telle créance qu'ils
ne doutèrent plus de ce qui leur devoit advenir pour leur bien.
Le soir estant venu, nous nous embarquasmes en nos canots pour continuer
nostre chemin, & comme nous allions fort doucement, & sans mener bruit,
le 29 du mois, nous fismes rencontre des Yroquois sur les dix heures du soir
au bout d'un cap 269 qui advance dans le lac du costé de l'occident, lesquels
venoient à la guerre. Eux & nous commençasmes à jetter de grands cris,
chacun se parant de ses armes. Nous nous retirasmes vers l'eau, & les
Yroquois mirent pied à terre, & arrangèrent tous leurs canots les uns contre
les autres, & commencèrent à abbatre du bois avec des meschantes haches
qu'ils gaignent quelquesfois à la guerre, & d'autres de pierre, & se
barricadèrent fort bien.
Note 269: (retour)
Ce cap, ou cette pointe, qui s'avance dans le lac, non loin de la décharge du lac
George, comme l'indique la carte de 1632, nous paraît correspondre à la pointe
Saint-Frédéric (Crown point).
Aussi les nostres tindrent toute la nuit leurs canots arrangez les uns contre
les autres attachez à des perches pour ne s'esgarer, & combattre tous
ensemble s'il en estoit de besoin; & estions à la portée d'une flesche vers
l'eau du costé de leurs barricades. Et comme ils furent armez, & mis en
ordre, ils envoyerent deux canots separez de la trouppe, pour sçavoir de
leurs ennemis s'ils vouloient combatre, lesquels respondirent qu'ils ne
desiroient autre chose: mais que pour l'heure, il n'y avoit pas beaucoup
d'apparence, & qu'il falloit attendre le jour pour se cognoistre: &
qu'aussitost que le soleil se leveroit, ils nous livreroient le combat: ce qui
fut accordé par les nostres: & en attendant toute la nuit se passa en danses & chantons, tant d'un costé, que d'autre, avec une infinité d'injures, & autres
propos, comme, du peu de courage qu'ils avoient, avec le peu d'effet &
resistance contre leurs armes, & que le jour venant, ils le sentiroyent à leur
ruine. Les nostres aussi ne manquoient de repartie, leur disant qu'ils
verroient des effets d'armes que jamais ils n'avoient veu, & tout plain
d'autres discours, comme on a accoustumé à un siege de ville. Après avoir
bien chanté, dansé & parlementé les uns aux autres, le jour venu, mes
compagnons & moy estions tousjours couverts, de peur que les ennemis ne
nous veissent, preparans nos armes le mieux qu'il nous estoit possible,
estans toutesfois separez, chacun en un des canots des sauvages
montagnars. Après que nous fusmes armez d'armes légères, nous prismes
chacun une arquebuse & descendismes à terre. Je vey sortir les ennemis de
leur barricade, qui estoient prés de 200 hommes forts & robustes à les voir,
qui venoient au petit pas audevant de nous, avec une gravité & asseurance
qui me contenta fort à la teste desquels y avoit trois chefs. Les nostres aussi
alloient en mesme ordre & me dirent que ceux qui avoient trois grands
pannaches estoient les chefs, & qu'il n'y en avoit que ces trois, & qu'on les
recognoissoit à ces plumes, qui estoient beaucoup plus grandes que celles
de leurs compagnons, & que je feisse ce que je pourrois pour les tuer. Je
leur promis de faire ce qui seroit de ma puissance, & que j'estois bien fasché
qu'ils ne me pouvoient bien entendre pour leur donner l'ordre & façon
d'attaquer leurs ennemis, & que indubitablement nous les desferions tous;
mais qu'il n'y avoit remède, que j'estois tres-aise de leur monstrer le courage
& bonne volonté qui estoit en moy quand ferions au combat.
Aussitost que fusmes à terre, ils commencèrent à courir quelque deux cens
pas vers leurs ennemis qui estoient de pied ferme, & n'avoient encores
aperçeu mes compagnons, qui s'en allèrent dans le bois avec quelques
sauvages. Les nostres commencèrent à m'appeller à grands cris: & pour me
donner passage ils s'ouvrirent en deux, & me mis à la teste, marchant
quelque 20 pas devant, jusqu'à ce que je fusse à quelque 30 pas des
ennemis, où aussitost ils m'aperceurent, & firent alte en me contemplant, &
moy eux. Comme je les veis esbranler pour tirer sur nous, je couchay mon
arquebuse en joue, visay droit à un des trois chefs, & de ce coup il en tomba
deux par terre, & un de leurs compagnons qui fut blessé, qui quelque temps
après en mourut. J'avois mis quatre balles dedans mon arquebuse. Comme
les nostres virent ce coup si favorable pour eux, ils commencèrent à jetter de si grands cris qu'on n'eust pas ouy tonner; & cependant les flesches ne
manquoyent de costé & d'autre. Les Yroquois furent fort estonnez, que si
promptement deux hommes avoyent esté tuez, bien qu'ils fussent armez
d'armes tissues de fil de cotton, & de bois à l'espreuve de leurs flesches;
Cela leur donna une grande apprehension. Comme je rechargeois, l'un de
mes compagnons tira un coup de dedans le bois, qui les estonna derechef de
telle façon, voyant leurs chefs morts, qu'ils perdirent courage, & se mirent
en fuite, & abandonnèrent le champ, & leur fort, s'enfuyans dedans le
profond des bois, où les poursuivans, j'en fis demeurer encores d'autres. Nos
sauvages en tuèrent aussi plusieurs, & en prindrent 10 ou 12 prisonniers: Le
reste se sauva avec les blessez. Il y en eut des nostres 15 ou 16 de blessez
de coups de flesches, qui furent promptement guéris.
Après que nous eusmes eu la victoire, ils s'amuserent à prendre force bled
d'Inde, & les farines des ennemis, & de leurs armes, qu'ils avoient laissées
pour mieux courir. Après avoir fait bonne chère, dansé & chanté, trois
heures après nous en retournasmes avec les prisonniers. Ce lieu où se fit
ceste charge est par les 43 degrez & quelques minutes 270 de latitude, & fut
nommé le lac de Champlain.
Note 270: (retour)
La décharge du lac George est environ à 44°.
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