Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 66 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Chapitre IX.

leur avois promis. Ceste nouvelle les attrista fort & voulurent prendre une

autre resolution: mais je leur dis & les y sollicitay, qu'ils eussent à continuer

leurs premier dessin, & que moy troisieme, je m'en irois à la guerre avec

eux dans leurs canots pour leur monstrer que quant à moy je ne voulois

manquer de parole en leur, endroit, bien que fusse seul, & que pour lors je

ne voulois forcer personne de mes compagnons de s'embarquer, sinon ceux

qui en auroient la volonté, dont j'en avois trouvé deux, que je menerois avec

moy.

 

Ils furent fort contens de ce que je leur dis, & d'entendre la resolution que

j'avois, me promettant tousjours de me faire voir choses belles.

 

Partement du saut de la riviere des Yroquois. Description d'un grand lac.

De la rencontre des ennemis que nous fismes audict lac, & de la façon &

conduite qu'ils usent en allant attacquer les Yroquois.

 

CHAPITRE IX.

 

J 257 e party donc dudit saut de la riviere des Yroquois, le 2. Juillet. Tous les

sauvages commencèrent à apporter leurs canots, armes & bagages par terre

quelque demie lieue, pour passer l'impetuosité & la force du saut, ce qui fut

promptement fait.

 

Note 257: (retour)

 

Probablement le 12 juillet. Si les dates de l'arrivée de Pont-Gravé à Tadoussac, et

de Desmarais à Québec, sont exactes, la petite flottille dut partir de Québec dans

les derniers jours de juin, et, par conséquent, arriver à Sainte-Croix, non le

premier de juin, mais le premier de juillet, comme nous l'avons remarqué ci-

dessus. Elle en repart le 3 du même mois: elle ne pouvait donc pas avoir passé le

saut de la rivière des Iroquois le 2 de juillet. Mais, si l'on suit attentivement la

marche de cette petite armée depuis Sainte-Croix jusqu'au saut, c'est-à-dire,

jusqu'aux rapides de Chambly, et depuis ce lieu jusqu'à celui où elle rencontra

l'ennemi, le 29, on en viendra à la conclusion qu'elle devait avoir passé le saut

vers le 12. Or il est assez vraisemblable que le typographe, au lieu du 12, ait mis

le 2.

 

Aussitost ils les mirent tous en l'eau, & deux hommes en chacun avec leur

bagage, & firent aller un des hommes de chasque canot, par terre quelque

trois lieues, que peut contenir ledit saut, mais non si impétueux comme à

l'entrée, sinon en quelques endroits de rochers qui barrent la riviere, qui

n'est pas plus large de 3. à 400 pas. Après que nous eusmes passé le saut,

qui ne fut sans peine, tous les sauvages qui estoient allez par terre, par un

chemin assez beau & pays uny, bien qu'il y aye quantité de bois, se

rembarquèrent dans leurs canots. Les hommes que j'avois furent aussi par

terre, & moy par eau, dedans un canot. Ils firent reveue de tous leurs gens,

& se trouva vingt quatre canots, où il y avoit soixante hommes. Après avoir

fait leur reveue, nous continuasmes le chemin jusques à une isle258 qui tient

trois lieues de long, remplye des plus beaux pins que j'eusse jamais veu. Ils

firent la chasse & y prindrent quelques bestes sauvages. Passant plus outre

environ trois lieues de là, nous y logeasmes pour prendre le repos la nuit

ensuivant.

 

Note 258: (retour)

 

L'île Sainte-Thérèse.

 

Incontinent un chacun d'eux commença, l'un à coupper du bois, les autres à

prendre des escorces d'arbre pour couvrir leurs cabannes, pour se mettre à

couvert: les autres à abbatre de gros arbres pour se barricader sur le bort de

la riviere au tour de leurs cabannes, ce qu'ils sçavent si promptement faire,

qu'en moins de deux heures, cinq cens de leurs ennemis auroient bien de la

peine à les forcer, sans qu'ils en fissent beaucoup mourir. Ils ne barricadent

point le costé de la riviere où sont leurs canots arrengez, pour s'embarquer

si l'occasion le requeroit. Après qu'ils furent logez, ils envoyerent trois

canots avec neuf bons hommes, comme est leur coustume, à tous leurs

logemens, pour descouvrir deux ou trois lieues s'ils n'appercevront rien, qui

après se retirent. Toute la nuit ils se reposent sur la descouverture des avant-

coureurs, qui est une tresmauvaise coustume en eux: car quelque fois ils

sont surpris de leurs ennemis en dormant, qui les assomment, sans qu'ils

ayent le loisir de se mettre sur pieds pour leur defendre. Recognoissant cela

je leur remonstrois la faute qu'ils faisoient,& qu'ils devoient veiller, comme

ils nous avoient veu faire toutes les nuits, & avoir des hommes aux agguets, pour escouter & voir s'ils n'appercevroient rien, & ne point vivre de la façon

comme bestes. Ils me dirent qu'ils ne pouvoient veiller, & qu'ils travailloient

assez de jour à la chasse: d'autant que quand ils vont en guerre ils divisent

leurs troupes en trois, sçavoir, une partie pour la chasse separée en plusieurs

endroits: une autre pour faire le gros, qui sont tousjours sur leurs armes; &

l'autre partie en avant-coureurs, pour descouvrir le long des rivieres, s'ils ne

verront point quelque marque ou signal par où ayent passé leurs ennemis,

ou leurs amis: ce qu'ils cognoissent par de certaines marques que les chefs

se donnent d'une nation à l'autre, qui ne sont tousjours semblables,

s'advertissans de temps en temps quand ils en changent; & par ce moyen ils

recognoissent si sont amis ou ennemis qui ont passé. Les chasseurs ne

chassent jamais de l'advant du gros, ny des avant-coureurs, pour ne donner

d'allarmes ny de désordre, mais sur la retraicte & du costé qu'ils

n'aprehendent leurs ennemis: & continuent ainsi jusques à ce qu'ils soient à

deux ou trois journées de leurs ennemis, qu'ils vont de nuit à la desrobée,

tous en corps, horsmis les coureurs, & le jour se retirent dans le fort des

bois, où ils reposent, sans s'esgarer ny mener bruit, ny faire aucun feu, afin

de n'estre apperceuz, si par fortune leurs ennemis passoient; ny pour ce qui

est de leur manger durant ce temps.

 

Ils ne font du feu que pour petuner, qui est si peu que rien. Ils mangent de la

farine de bled d'Inde cuite, qu'ils destrempent avec de l'eau, comme bouillie.

Ils conservent ces farines pour leur necessité, & quand ils sont proches de

leurs ennemis, ou quand ils font retraite aprés leurs charges, qu'ils ne

s'amusent à chasser, se retirant promptement.

 

A tous leurs logemens ils ont leur Pilotois ou Ostemoy259, qui sont

manières de gens, qui sont les devins, en qui ces peuples ont créance, lequel

fait une cabanne, entourée de petis bois, & la couvre de sa robbe: Aprés

qu'elle est faitte, il se met dedans en sorte qu'on ne le voit en aucune façon,

puis prend un des piliers de sa cabanne & la fait bransler, marmotant

certaines paroles entre ses dens par lesquelles il dit qu'il invoque le Diable,

& qu'il s'apparoist à luy en forme de pierre, & luy dit s'ils trouveront leurs

ennemis, & s'ils en tueront beaucoup. Ce Pilotois est prosterné en terre, sans

remuer, ne faisant que parler au diable, & puis aussitost se leve sur les

pieds, en parlant & se tourmentant d'une telle façon, qu'il est tout en eau,

bien qu'il toit nud. Tout le peuple est autour de la cabanne assis sur leur cul comme des singes. Ils me disoient souvent que le branlement que je voyois

de la cabanne, estoit le Diable qui la faisoit mouvoir, & non celuy qui estoit

dedans, bien que je veisse le contraire: car c'estoit, comme j'ay dit cy

dessus, le Pilotois qui prenoit un des bastons de sa cabanne, & la faisoit

ainsi mouvoir. Ils me dirent aussi que je verrois sortir du feu par le haut: ce

que je ne vey point. Ces drosles contrefont aussi leur voix grosse & claire,

parlant en langage inconneu aux autres sauvages. Et quand ils la

representent cassée, ils croyent que c'est le Diable qui parle, & qui dit ce qui

doit arriver en leur guerre, & ce qu'il faut qu'ils facent.

 

Note 259: (retour)

 

Ces deux mots étaient employés en Acadie, pour désigner le jongleur ou sorcier.

Le mot pilotais, suivant le P. Biard (Rel. 1611, p. 17), venait des Basques, et les

Souriquois se servaient du mot autmoin, que Lescarbot écrit aoutmoin, et

Champlain ostemoy. Le P. Lejeune, dans la Relation, de 1636 (p. 13), nous

apprend que les Montagnais appelaient leurs sorciers manitousiouekhi, et, d'après

le P. Brebeuf (Rel. 1635, p. 35), les Hurons désignaient les leurs par le nom de

arendiouane.

 

Neantmoins tous ces garniments qui sont les devins, de cent paroles n'en

disent pas deux véritables, & vont abusans ces pauvres gens, comme il y en

a assez parmy le monde, pour tirer quelque denrée du peuple, ainsi que sont

ces galants. Je leur remonstrois souvent que tout ce qu'ils faisoient n'estoit

que folie, & qu'ils ne devoient y adjouster foy.

 

Or après qu'ils ont sceu de leurs devins ce qu'il leur doit succeder, les chefs

prennent des bastons de la longueur d'un pied autant en nombre qu'ils sont,

& signallent par d'autres un peu plus grands, leurs chefs: Puis vont dans le

bois & esplanadent une place de 5 ou 6 pieds en quarré, où le chef, comme

sergent major, met par ordre tous ces bastons comme bon luy semble: puis

appelle tous ses compagnons, qui viennent tous armez, & leur monstre le

rang & ordre qu'ils devront tenir lors qu'ils se battront avec leurs ennemis:

ce que tous ces sauvages regardent attentivement, remarquant la figure que

leur chef a faite avec ces bastons: & aprés se retirent de là, & commencent

de se mettre en ordre, ainsi qu'ils ont veu lesdicts bastons: puis se mettent

les uns parmy les autres, & retournent de rechef en leur ordre, continuant

deux ou trois fois, & à tous leurs logemens sans qu'il soit besoin de sergent

pour leur faire tenir leurs rangs, qu'ils sçavent fort bien garder, sans se

mettre en confusion. Voila la reigle qu'ils tiennent à leur guerre.

Nous partismes le lendemain, continuant nostre chemin dans la riviere

jusques à l'entrée du lac. En icelle y a nombre de belles isles, qui sont

basses remplies de tres-beaux bois & prairies, où il y a quantité de gibier &

chasse d'animaux, comme Cerfs, Daims, Faons, Chevreuls, Ours, & autres

sortes d'animaux qui viennent de la grand terre ausdictes isles. Nous y en

prismes quantité. Il y a aussi grand nombre de Castors, tant en la riviere

qu'en plusieurs autres petites qui viennent tomber dans icelle. Ces lieux ne

sont habitez d'aucuns sauvages, bien qu'ils soient plaisans, pour le subject

de leurs guerres, & se retirent des rivieres le plus qu'ils peuvent au profont

des terres, afin de n'estre si tost surprins.

 

Le lendemain entrasmes dans le lac, qui est de grande estandue comme de

80 ou 100 lieues 260, où j'y vis quatre belles isles, contenant 10, 12 & 15

lieues de long 261, qui autres fois ont esté habitées par les sauvages, comme

aussi la riviere des Yroquois: mais elles ont esté abandonnées depuis qu'ils

ont eu guerre les uns contre les autres: aussi y a il plusieurs rivieres qui

viennent tomber dedans le lac, environnées de nombre de beaux arbres, de

mesmes especes nous avons en France, avec force vignes plus belles qu'en

aucun lieu que j'eusse veu: force chastaigners, & n'en avois encores point

veu que dessus le bort de ce lac, où il y a grande abondance de poisson de

plusieurs especes: Entre autres y en a un, appelé des sauvages du pays

Chaousarou 262, qui est de plusieurs longueurs: mais les plus grands

contiennent, à ce que m'ont dict ces peuples, 8 à 10 pieds. J'en ay veu qui en

contenoyent 5 qui estoient de la grosseur de la cuisse, & avoient la teste

grosse comme les deux points, avec un bec de deux pieds & demy de long,

& à double rang de dents fort agues & dangereuses. Il a toute la forme du

corps tirant au brochet, mais il est armé d'escailles si fortes qu'un coup de

poignard ne les sçauroit percer, & de couleur de gris argenté. Il a aussi

l'extrémité du bec comme un cochon. Ce poisson fait la guerre à tous les

autres qui sont dans ces lacs, & rivieres: & a une industrie merveilleuse, à

ce que m'ont asseuré ces peuples, qui est, quand il veut prendre quelques

oyseaux, il va dedans des joncs ou roseaux, qui font sur les rives du lac en

plusieurs endroits, & met le bec hors l'eau sans se bouger: de façon que lors

que les oiseaux viennent se reposer sur le bec, pensans que ce soit un tronc

de bois, il est si subtil, que serrant le bec qu'il tient entr'ouvert, ils les tire

par les pieds soubs l'eau. Les sauvages m'en donnèrent une teste, dont ils font grand estat, disans que lors qu'ils ont mal à la teste, ils se seignent avec

les dents de ce poisson à l'endroit de la douleur qui se passe soudain.

 

Note 260: (retour)

 

Il était bien difficile de se faire ainsi, à première vue, une idée exacte des

dimensions d'un lac aussi étendu que celui de Champlain. Aussi l'auteur lui

donne-t-il presque trois fois la longueur qu'il a réellement.

 

Note 261: (retour)

 

Ces quatre îles sont sans doute celles de Contrecoeur (l'île Longue et la Grande-

Ile), l'île La Motte, et celle de Valcour. Elles ne sont pas tout à fait aussi grandes

que l'a cru notre auteur.

 

Note 262: (retour)

 

Nous rapprocherons de cette description du Chaousarou celle qu'en fait Sagard

dans son Histoire du Canada (liv. ni, p. 765): «Au lieu nommé par les Hurons

Onthrandéen, & par nous le Cap de Victoire,... je vis en la cabane d'un

montagnais un certain poisson, que quelques-uns appellent Chaousarou, gros

comme un grand brochet. Il n'estoit qu'un des médiocres, car il s'en voit de

beaucoup plus grands, & qui ont jusqu'à 8, 9 & 10 pieds, à ce qu'on dit. Il avoit

un bec d'environ un pied & demy de long, fait à peu prés comme celuy d'une

becasse, sinon qu'il a l'extrémité mousse & non si pointu, gros à proportion du

corps. Il a double rang de dens fort aiguës & dangereuses,... & la forme du corps

tirant au brochet, mais armé de très-fortes & dures escailles, de couleur gris

argenté, & difficile à percer.» D'après cette description, ce poisson doit

appartenir au genre des Lépisostées de Lacépède. Mais les individus décrits par

les Ichtyologistes n'ont pas d'aussi grandes proportions.

 

Continuant nostre route dans ce lac du costé de l'Occident, considérant le

pays, je veis du costé de l'Orient de fort hautes montagnes, où sur le

sommet y avoit de la neige. Je m'enquis aux sauvages si ces lieux estoient

habitez, ils me dirent que ouy, & que c'estoient Yroquois 263, & qu'en ces

lieux y avoit de belles vallées, & campagnes fertiles en bleds, comme j'en

ay mangé audit pays, avec infinité d'autres fruits: & que le lac alloit proche

des montagnes, qui pouvoient estre esloignées de nous, à mon jugement, de

vingt cinq 264 lieues. J'en veis au midy d'autres qui n'estoient moins hautes

que les premières, horsmis qu'il n'y avoit point de neige. Les sauvages me

dirent que c'estoit où nous devions aller trouver leurs ennemis, & qu'elles

estoient fort peuplées & qu'il falloit passer par un saut d'eau 265 que je vis

depuis: & de là entrer dans un autre lac 266 qui contient quelque 9 ou 10

lieues de long, & qu'estant parvenus au bout d'iceluy, il falloit faire quelque

deux lieues de chemin par terre, & passer une riviere267, qui va tomber en la

coste de Norembegue, tenant à celle de la Floride 268, & qu'ils n'estoient que

deux jours à y aller avec leurs canots, comme je l'ay sçeu depuis par

quelques prisonniers que nous prismes, qui me discoururent fort

particulièrement de tout ce qu'ils en avoyent cognoissance, par le moien de

quelques truchemens Algoumequins, qui sçavoient la langue des Yroquois.

 

Note 263: (retour)

 

Si ce rapport des sauvages est exact, il faut croire que la guerre entre les

Mahingans et les Agniers, eut pour effet de rapprocher ceux-ci des autres tribus

iroquoises, et de les faire émigrer au côté occidental du lac. Peut-être aussi les

Montagnais qui accompagnaient Champlain traitaient-ils d'iroquois les

Mahingans eux-mêmes, qui alors pouvaient être les alliés de la nation iroquoise:

car le P. Jérôme Lalemant, en parlant de ce qu'avaient été autrefois les Loups ou

Mahingans, dit (Rel. 1646, 3) i «Les Iroquois Annierronnons les ayans domtez,

ils se sont jettez de leur party.»

 

Note 264: (retour)

 

L'édition de 1632 porte 15.

 

Note 265: (retour)

 

Ticonderoga.

 

Note 266: (retour)

 

Le lac Saint-Sacrement, aujourd'hui le lac George.

 

Note 267: (retour)

 

La rivière Hudson.

 

Note 268: (retour)

 

Il est probable que le manuscrit de l'auteur portait: «tirant à celle de la Floride»;

car Champlain ne devait pas ignorer qu'entre la côte de Norembegue et la

Floride, se trouvait la côte de la Virginie ou les Virgines, comme il dit lui-même

(Table de sa grande carte, édit. 1632).

 

Or comme nous commençasmes à approcher à quelques deux ou trois

journées de la demeure de leurs ennemis, nous n'allions plus que la nuit, &

le jour nous nous reposions, neantmoins ne laissoient de faire tousjours

leurs superstitions accoustumées pour sçavoir ce qui leur pourroit succeder

de leurs entreprises; & souvent me venoient demander si j'avois songé, &

avois veu leurs ennemis: le leur disois que non: Neantmoins ne laissois de leur donner du courage, & bonne esperance. La nuit venue nous nous

mismes en chemin jusques au lendemain, que nous nous retirasmes dans le

fort du bois, pour y passer le reste du jour. Sur les dix ou onze heures, après

m'estre quelque peu proumené au tour de nostre logement, je fus me

reposer, & en dormant, je songay que je voyois les Yroquois nos ennemis,

dedans le lac, proche d'une montaigne, qui se noyoient à nostre veue, & les

voulans secourir, nos sauvages alliez me disoient qu'il les falloit tous laisser

mourir & qu'ils ne valoient rien. Estant esveillé, ils ne faillirent comme à

l'acoustumée de me demander si j'avois songé quelque chose: je leur dis en

effect ce que j'avois veu en songe: Cela leur apporta une telle créance qu'ils

ne doutèrent plus de ce qui leur devoit advenir pour leur bien.

 

Le soir estant venu, nous nous embarquasmes en nos canots pour continuer

nostre chemin, & comme nous allions fort doucement, & sans mener bruit,

le 29 du mois, nous fismes rencontre des Yroquois sur les dix heures du soir

au bout d'un cap 269 qui advance dans le lac du costé de l'occident, lesquels

venoient à la guerre. Eux & nous commençasmes à jetter de grands cris,

chacun se parant de ses armes. Nous nous retirasmes vers l'eau, & les

Yroquois mirent pied à terre, & arrangèrent tous leurs canots les uns contre

les autres, & commencèrent à abbatre du bois avec des meschantes haches

qu'ils gaignent quelquesfois à la guerre, & d'autres de pierre, & se

barricadèrent fort bien.

 

Note 269: (retour)

 

Ce cap, ou cette pointe, qui s'avance dans le lac, non loin de la décharge du lac

George, comme l'indique la carte de 1632, nous paraît correspondre à la pointe

Saint-Frédéric (Crown point).

 

Aussi les nostres tindrent toute la nuit leurs canots arrangez les uns contre

les autres attachez à des perches pour ne s'esgarer, & combattre tous

ensemble s'il en estoit de besoin; & estions à la portée d'une flesche vers

l'eau du costé de leurs barricades. Et comme ils furent armez, & mis en

ordre, ils envoyerent deux canots separez de la trouppe, pour sçavoir de

leurs ennemis s'ils vouloient combatre, lesquels respondirent qu'ils ne

desiroient autre chose: mais que pour l'heure, il n'y avoit pas beaucoup

d'apparence, & qu'il falloit attendre le jour pour se cognoistre: &

qu'aussitost que le soleil se leveroit, ils nous livreroient le combat: ce qui

fut accordé par les nostres: & en attendant toute la nuit se passa en danses & chantons, tant d'un costé, que d'autre, avec une infinité d'injures, & autres

propos, comme, du peu de courage qu'ils avoient, avec le peu d'effet &

resistance contre leurs armes, & que le jour venant, ils le sentiroyent à leur

ruine. Les nostres aussi ne manquoient de repartie, leur disant qu'ils

verroient des effets d'armes que jamais ils n'avoient veu, & tout plain

d'autres discours, comme on a accoustumé à un siege de ville. Après avoir

bien chanté, dansé & parlementé les uns aux autres, le jour venu, mes

compagnons & moy estions tousjours couverts, de peur que les ennemis ne

nous veissent, preparans nos armes le mieux qu'il nous estoit possible,

estans toutesfois separez, chacun en un des canots des sauvages

montagnars. Après que nous fusmes armez d'armes légères, nous prismes

chacun une arquebuse & descendismes à terre. Je vey sortir les ennemis de

leur barricade, qui estoient prés de 200 hommes forts & robustes à les voir,

qui venoient au petit pas audevant de nous, avec une gravité & asseurance

qui me contenta fort à la teste desquels y avoit trois chefs. Les nostres aussi

alloient en mesme ordre & me dirent que ceux qui avoient trois grands

pannaches estoient les chefs, & qu'il n'y en avoit que ces trois, & qu'on les

recognoissoit à ces plumes, qui estoient beaucoup plus grandes que celles

de leurs compagnons, & que je feisse ce que je pourrois pour les tuer. Je

leur promis de faire ce qui seroit de ma puissance, & que j'estois bien fasché

qu'ils ne me pouvoient bien entendre pour leur donner l'ordre & façon

d'attaquer leurs ennemis, & que indubitablement nous les desferions tous;

mais qu'il n'y avoit remède, que j'estois tres-aise de leur monstrer le courage

& bonne volonté qui estoit en moy quand ferions au combat.

 

Aussitost que fusmes à terre, ils commencèrent à courir quelque deux cens

pas vers leurs ennemis qui estoient de pied ferme, & n'avoient encores

aperçeu mes compagnons, qui s'en allèrent dans le bois avec quelques

sauvages. Les nostres commencèrent à m'appeller à grands cris: & pour me

donner passage ils s'ouvrirent en deux, & me mis à la teste, marchant

quelque 20 pas devant, jusqu'à ce que je fusse à quelque 30 pas des

ennemis, où aussitost ils m'aperceurent, & firent alte en me contemplant, &

moy eux. Comme je les veis esbranler pour tirer sur nous, je couchay mon

arquebuse en joue, visay droit à un des trois chefs, & de ce coup il en tomba

deux par terre, & un de leurs compagnons qui fut blessé, qui quelque temps

après en mourut. J'avois mis quatre balles dedans mon arquebuse. Comme

les nostres virent ce coup si favorable pour eux, ils commencèrent à jetter de si grands cris qu'on n'eust pas ouy tonner; & cependant les flesches ne

manquoyent de costé & d'autre. Les Yroquois furent fort estonnez, que si

promptement deux hommes avoyent esté tuez, bien qu'ils fussent armez

d'armes tissues de fil de cotton, & de bois à l'espreuve de leurs flesches;

Cela leur donna une grande apprehension. Comme je rechargeois, l'un de

mes compagnons tira un coup de dedans le bois, qui les estonna derechef de

telle façon, voyant leurs chefs morts, qu'ils perdirent courage, & se mirent

en fuite, & abandonnèrent le champ, & leur fort, s'enfuyans dedans le

profond des bois, où les poursuivans, j'en fis demeurer encores d'autres. Nos

sauvages en tuèrent aussi plusieurs, & en prindrent 10 ou 12 prisonniers: Le

reste se sauva avec les blessez. Il y en eut des nostres 15 ou 16 de blessez

de coups de flesches, qui furent promptement guéris.

 

Après que nous eusmes eu la victoire, ils s'amuserent à prendre force bled

d'Inde, & les farines des ennemis, & de leurs armes, qu'ils avoient laissées

pour mieux courir. Après avoir fait bonne chère, dansé & chanté, trois

heures après nous en retournasmes avec les prisonniers. Ce lieu où se fit

ceste charge est par les 43 degrez & quelques minutes 270 de latitude, & fut

nommé le lac de Champlain.

 

Note 270: (retour)

 

La décharge du lac George est environ à 44°.

 

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