Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 4 sur 232

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Oeuvres de Champlain

Préface

 

Dès le moment que l'on commença à étudier plus intimement l'histoire du

Canada, on sentit de suite la nécessité de recourir aux sources, et de

s'appuyer sur des documents irréprochables. Naturellement, l'historien

devait tout d'abord porter ses regards sur l'un des plus anciens, comme des

plus fidèles témoins de nos origines canadiennes, sur celui que tout le pays

peut à bon droit revendiquer comme son père et son fondateur, sur

Champlain. La part immense qu'il prit aux premières fondations tant civiles

que religieuses de ce pays, sa droiture, son intégrité, l'étendue et la variété

de ses connaissances, la position avantageuse qu'il occupait vis-à-vis des

personnages les plus influents de la cour de France, suffiraient sans doute

pour donner à sa parole la plus haute autorité. Mais ce qui ajoute encore une

valeur singulière aux écrits de Champlain, c'est qu'il est pour ainsi dire le

seul de nos plus anciens auteurs que l'on puisse regarder comme source

historique proprement dite. Que nous apprend Lescarbot, par exemple, en

dehors de ce qui concerne l'Acadie? Presque tous les détails qu'il nous

donne sur le fleuve Saint-Laurent, sur Québec et sur le reste du Canada, il

les emprunte à Champlain, quand il ne cite pas Cartier. Sagard lui-même, à

part les renseignements qu'il a pu recueillir de la bouche des religieux de

son ordre, ne parle souvent que d'après le récit de Champlain, qu'il

s'approprie sans lui en tenir compte. Sagard, d'ailleurs, ne fit que passer en

Canada, par conséquent, dans bien des cas, il ne peut guères que parler sur

le témoignage d'autrui, ce dont nous sommes loin, du reste, de lui faire un

reproche. Tandis que Champlain est témoin oculaire de presque tout ce qu'il

rapporte, et que son récit a l'immense avantage d'être comme un journal

fidèle et régulier, où se trouvent consignées tour à tour les découvertes et les

fondations, la narration pure et simple des événements, et l'appréciation des

fautes ou des succès qui les accompagnèrent.

 

La seule importance des ouvrages de Champlain suffisait donc pour en

motiver une nouvelle édition. Mais à cette première raison venait s'en

joindre une seconde: l'excessive rareté et par suite le prix exorbitant des éditions anciennes. On ne connaît qu'un seul exemplaire du Voyage de

1603, celui de la Bibliothèque Impériale de Paris. L'édition de 1613 est si

rare, qu'à peine pourrait-on en trouver dix exemplaires dans tout le pays;

encore n'y a-t-il que celui de la bibliothèque de l'Université Laval qui soit

parfaitement complet, et qui renferme la grande carte de 1612, et les deux

tirages de la petite carte. Nous avons nous-même, dans l'intérêt de la

présente édition, payé cet exemplaire 500 fr. à Paris (somme que M.

Desbarats a eu la générosité de nous rembourser plus tard). L'édition de

1619 est peut-être encore plus rare. Celle de 1632, que l'on trouve aussi

très-difficilement, ne se vend pas moins de 200 fr., même sans la carte, et

cette carte est si rare, qu'il n'y a, à notre connaissance, que l'exemplaire de

la Bibliothèque Fédérale qui la renferme.

 

Il devenait donc absolument nécessaire de rendre plus accessible une source

aussi féconde. Mais comment trouver, en Canada, les moyens de reproduire

dignement un travail si considérable, illustré de tant de dessins et de cartes?

Pareille entreprise était, ce semble, réservée à quelque société littéraire ou

scientifique. De fait, le président de la Société Littéraire et Historique de

Montréal, M. l'abbé H. Verreau, Principal de l'école normale Jacques-

Cartier, ami dévoué de notre histoire, admirateur sincère de Champlain,

avait formé, à peu près en même temps que nous, le projet d'une publication

qui fît honneur au père de la patrie. Mais il nous semblait que Québec

devait se faire un devoir de publier les oeuvres de son fondateur, et la

Société Historique de Montréal non-seulement n'y mit point d'obstacle,

mais voulut même contribuer en quelque sorte à encourager cette entreprise,

en nous permettant d'utiliser les matériaux qu'elle avait déjà commencé à

réunir.

 

C'était en 1858. Nous n'avions encore fait nous-même que quelques

recherches préliminaires. Mais il était facile de prévoir dès lors deux

difficultés, dont chacune pouvait à elle seule nous arrêter. Il fallait d'abord

compter comme toujours avec les moyens pécuniaires; et, en second lieu,

nous n'étions pas libre de disposer de tout le temps nécessaire à

l'accomplissement d'une tâche aussi rude.

 

Une pensée généreuse, due à l'un de ces hommes qui savent s'élever au-

dessus des préjugés du vulgaire, pour ne chercher dans l'histoire que la pure et franche vérité, vint tout à coup aplanir les obstacles, et donner une

nouvelle vie à toutes nos espérances. En 1864, M. John Langton, lauréat

d'Oxford, président alors de la Société Littéraire et Historique de Québec,

voulut lui aussi élever un monument à la mémoire de Champlain. La

faiblesse des ressources que pouvait mettre à sa disposition la Société

Historique, et plus encore peut-être un sentiment de délicatesse que nous

nous serions fait un reproche de n'avoir point apprécié, furent les seules

causes, croyons-nous, qui empêchèrent M. Langton de réaliser le plan qu'il

avait fort à coeur. Néanmoins, cette heureuse pensée ne fut pas perdue; elle

fit naître au sein de la faculté des Arts de l'Université Laval la louable

ambition de réaliser quelque chose de plus grand et de plus parfait. Il fut

décidé que l'Université, secondée par le Séminaire de Québec, accorderait

son patronage à la publication des oeuvres de Champlain telle que nous la

méditions depuis plus de six ans.

 

M. Geo.-E. Desbarats, qui avait déjà bien accueilli M. Langton, voulut dès

lors ne rien épargner pour répondre à l'encouragement de l'Université.

Obligé plus tard de quitter Québec, il poussa la libéralité jusqu'à laisser à

notre disposition tout un matériel bien assorti de caractères antiques, avec le

personnel nécessaire pour compléter l'oeuvre sous nos yeux. Enfin, la

première édition était faite, les clichés transportés à Ottawa, l'impression

presque terminée; lorsque un épouvantable incendie vint réduire en cendres

l'atelier de M. Desbarats. Les seules épreuves tirées à Québec furent tout ce

qui nous resta.

 

Des pertes aussi sensibles étaient bien de nature à faire échouer

complètement une entreprise qui paraissait devoir être si peu rémunérative.

Mais voilà que tout à coup un redoublement de sympathie bien méritée vint

ranimer le courage de M. Desbarats. Le 13 février 1869, il nous écrivait:

«Cher monsieur, vos raisons et la conduite du Séminaire à mon égard, sont

trop bonnes, pour que je ne cède pas, Champlain se réimprimera à Québec...

Eh bien, Champlain m'aura coûté quelques trois mille louis» (60,000 fr).»

 

Pour nous, nous avions un tel sentiment des difficultés de notre travail, que

nous n'étions pas fâché d'avoir à le refaire, ou du moins à le revoir en entier,

heureux de pouvoir encore profiter des judicieuses remarques de plusieurs amis; heureux surtout d'avoir une occasion de réparer des inexactitudes ou

des omissions qui avaient échappé à nos premiers efforts.

 

Nous avons maintenant à expliquer au lecteur la marche que nous avons cru

devoir suivre dans cette réimpression des oeuvres de Champlain.

 

1° Après un examen attentif des diverses éditions des voyages de l'auteur, il

nous a paru nécessaire de les publier toutes en entier, parce qu'elles se

complètent et s'expliquent les unes les autres. C'est pour n'avoir pas eu sous

les yeux les éditions complètes de Champlain, que bien des auteurs ne l'ont

pas compris.

 

2° Nous nous sommes fait une loi, nous pourrions dire un scrupule, de

reproduire le texte absolument tel qu'il est dans les anciennes éditions, sans

nous permettre même de supprimer les notes marginales, qui pourtant ne

paraissent pas avoir toujours été faites par l'auteur, et notre fidélité sur ce

point nous a porté à respecter jusqu'aux irrégularités d'orthographe et de

typographie, parce que ces irrégularités mêmes jettent souvent du jour sur

certaines questions qui peuvent avoir leur intérêt et leur importance.

 

3° Chaque fois que nous avons constaté une faute, soit erreur

typographique, soit méprise de l'auteur, nous avons jeté au bas de la page

les notes nécessaires ou opportunes, en laissant le texte conforme à celui de

l'édition originale. C'est ici la partie de notre travail qui nous a le plus coûté

de temps et de recherches. Telle faute quelquefois sera facile à corriger;

mais, que l'on tourne la page, il faudra, pour reprendre l'auteur, savoir non-

seulement ce qu'il a voulu dire, mais encore où en était la science à son

époque, si l'on ne veut pas s'exposer à être injuste. Il est vrai que nous

n'avons point borné là notre tâche; nous nous sommes efforcé d'éclaircir

certains passages obscurs, ou qui le sont devenus par le changement des

circonstances et des temps. Rien de plus facile que de laisser passer

inaperçues les difficultés de ce genre; mais approfondissez la question: il

faut étudier les lieux, comparer les plans anciens et modernes, les concilier,

les raccorder, recourir aux titres et aux documents primitifs; et, après un

travail d'un grand mois, vous n'avez à mettre au bas de la page qu'une toute

petite demi-ligne. Voilà, bien souvent, quels ont été la nature et le résultat

de nos recherches.