Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 87 sur 232 · partie 4/6

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Oeuvres de Champlain

Voyage du Sieur

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

porter aucune haine & mauvaise volonté les uns envers les autres &

demeurer bons amis comme auparavant, & ce faisant qu'ils nous

obligeroient à les aymer, & les assister comme j'avois faict par le passé, &

neantmoins, où ils ne seroient contans de mon advis, je les priay de se

trouver le plus grand nombre d'entr'eux qu'ils pourroient à nostre habitation,

où devant tous les Cappitaines des vaisseaux on confirmeroit d'avantage ceste amitié, & adviseroit-on de donner ordre pour les garentir de leurs

ennemis, à quoy il falloit penser.

 

Alors ils commançerent à dire que j'avois bien parlé, & qu'ils tiendroient

tout ce que je leur avois dict, & tous contents en apparance s'en retournèrent

en leurs cabannes, sinon les Algommequins, qui deslogerent pour faire

retraicte en leur Village, mais selon mon oppinion ils faisoient

demonstration de n'estre pas trop contens, d'autant qu'ils disoient entr'eux

que ils ne viendroient plus hyverner en ces lieux. Ceste mort de ces deux

hommes leur ayant par trop cousté, pour mon regard je m'en retournay chez

mon hoste, à qui je donnay le plus de courage qu'il me fut possible, affin de

l'esmouvoir à venir à nostre habitation, & d'y amener avec luy tous ceux du

pays.

 

Durant le temps de l'hyver qui dura quatre mois, j'eu assez de loisir pour

considerer leur pays, moeurs, coustumes, & façon de vivre & la forme de

leurs assemblées, & autres choses que je desirerois volontiers décrire. Mais

auparavant il est necessaire de parler de la situation du pays 121, & contrées,

tant pour ce qui regarde les nations, que pour les distances d'iceux. Quand à

l'estendue, tirant de l'Orient à l'Occident, elle contient prés de quatre cent

cinquante lieues de long, & quelque quatre-vingt ou cent lieues par

endroicts de largeur du Midy au Septentrion, soubs la hauteur de quarante

& un degré de latitude, jusques à quarante huit & quarante-neuf degrez.

Ceste terre 122 est presque une isle, que la grande riviere de Saint Laurens

entoure, passant par plusieurs lacs de grande estendue, sur le rivage

desquels il habite plusieurs nations, parlans divers langages, qui ont leurs

demeures arrestées, tous amateurs du labourage de la terre, lesquels

neantmoins ont diverses façons de vivres, & de moeurs, & les uns meilleurs

que les autres. Au costé vers le Nort, icelle grande riviere tirant à l'Occident

quelque cent lieues par de là vers les Attigouautans123. Il y a de très-hautes

montagnes, l'air y est tempéré plus qu'en aucun autre lieu desdites contrées,

& soubs la hauteur de quarante & un degré de latitude: toutes ces parties &

contrées sont abondantes en chasses, comme de Cerfs, Caribous, Eslans,

Dains, Buffles, Ours, Loups, Castors, Regnards, Fouines, Martes, &

plusieurs autres especes d'animaux, que nous n'avons pas par deçà. La

pesche y est abondante en plusieurs sortes & especes de poisson, tant de

ceux que nous avons, que d'autres que nous n'avons pas aux costes de France. Pour la chasse des oyseaux, elle y est aussi en quantité, & qui y

viennent en leur temps, & saison: Le pays est traversé de grand nombre de

rivieres, ruisseaux, & estangs, qui se deschargent les unes dans les autres, &

en leur fin aboutissent dedans ledict fleuve Sainct Laurens, & dans les lacs

par où il passe: Le païs est fort plaisant en son Printemps, il est chargé de

grandes & hautes forests, & remplies des bois de pareilles especes que ceux

que nous avons en France, bien est-il vray qu'en plusieurs endroicts il y a

quantité de païs deserté, où ils sement des bleds d'Inde: aussi que ce pays

est abondant en prairies, pallus, & marescages, qui sert pour la nourriture

desdicts animaux. Le pays du Nort de ladite grande riviere est fort aspre &

montueux, soubs la hauteur de quarante-sept à quarante-neuf degrez de

latitude, remply de rochers forts en quelques endroicts, à ce que j'ay peu

voir, lesquels sont habitez de Sauvages qui vivent errants parmy le pays, ne

labourans, & ne faisans aucune culture, du moins si peu que rien, & sont

chasseurs 124 125 , estans ores en un lieu, & tantost en un autre, le païs y

estant assez froid & incommode. L'estendue d'icelle terre du Nord soubs la

hauteur de quarante-neuf degrez de latitude, de l'Orient à l'Occident a six

cents lieues de longitude, qui est aux lieux dont nous avons ample

cognoissance. Il y a aussi plusieurs belles & grandes rivieres qui viennent

de ce costé-là, & se deschargent dedans ledit fleuve, accompagnez d'un

nombre infiny de belles prairies, lacs, & estangs, par où elles passent, dans

lesquels y a abondance de poissons, & force isles, la pluspart desertes, qui

sont délectables à voir, où en la pluspart il y a grande quantité de vignes, &

autres fruicts Sauvages 126. Quand aux parties qui tirent plus à l'Occident,

nous n'en pouvons, sçavoir bonnement le traget, d'autant que les peuples

n'en ont aucune cognoissance, sinon de deux ou trois cents lieues, ou plus,

vers l'Occident, d'où vient ladicte grande riviere qui passe entr'autres lieux,

par un lac qui contient prés de trante journées de leurs canaux, à sçavoir

celuy qu'avons nommé la Mer douce, eu esgard à sa grande estendue, ayant

prés de quatre cent lieues de long 127: aussi que les Sauvages avec lesquels

nous avons accez, ont guerre avec autres nations, tirant à l'Occident dudit

grand lac, qui est la cause que nous n'en pouvons avoir plus ample

cognoissance, sinon qu'ils nous ont dict plusieurs fois que quelques

prisonniers de cent lieues leur ont rapporté y avoir des peuples semblables à

nous en blancheur, & autres choses, ayans par eux veu de la chevelure de

ces peuples, qui est fort blonde, & qu'ils estiment beaucoup, pource qu'ils

les disent estre comme nous. Je ne puis que penser là dessus, sinon que ce fussent gens plus civilisez qu'eux, & qu'ils disent nous ressembler: il seroit

bien besoing d'en sçavoir la vérité par la veue, mais il faut de l'assistance, il

n'y a que le temps, & le courage de quelques personnes de moyens, qui

puissent, ou vueillent, entreprendre d'assister ce desseing, affin qu'un jour

on puisse faire une ample & parfaite découverture de ces lieux, affin d'en

avoir une cognoissance certaine.

 

Note 121: (retour)

 

Par pays il faut entendre ici le pays en général, ou la Nouvelle-France, et non pas

le pays des Hurons, encore moins le pays des Algonquins, comme a fait Sagard

(Hist. du Canada, p. 201, 202).

 

Note 122: (retour)

 

Cette terre où était Champlain, c'est-à-dire, le Haut-Canada.

 

Note 123: (retour)

 

Voici comme l'édition de 1632 corrige ce passage: «Au costé vers le nort d'icelle

grande riviere tirant au surouest environ cent lieues par delà vers les

Attigouamans, le pays est partie montagneux... » On voit donc que Champlain

veut parler ici de cette chaîne de montagnes que nous appelons aujourd'hui les

Laurentides.

 

Note 124: (retour)

 

L'édition de 1627, remplace ce mot chasseurs par ambullatoires.

 

Note 125: (retour)

 

Maintenant.

 

Note 126: (retour)

 

Dans l'édition de 1627, presque toute cette phrase a été modifié notablement.

Après le mot fleuve, on y lit ce qui suit: «& d'autres qui à mon oppinion se

deschargent en la Mer, par la partie & costé du Nort, soubs la hauteur de

cinquante à cinquante & un degrez de latitude, suivant le rapport & resolution

que m'en ont faict ceux qui y vont négocier, & traicter, avec les peuples qui y

habitent.»

 

Note 127: (retour)

 

Voir la note 2 de la p. 25, ci-dessus.

 

Pour ce qui est du Midy de ladite grande riviere, elle est fort peuplée, &

beaucoup plus que le costé du Nort, & de diverses nations ayans guerres les uns contre les autres. Le pays y est fort aggreable, beaucoup plus que le

costé du Septentrion, & l'air plus tempéré, y ayant plusieurs especes

d'arbres & fruicts qu'il n'y a pas au Nort dudit fleuve, aussi y a-il beaucoup

de choses au Nort qui le recompense, qui n'est pas du costé du Midy 128:

Pour ce qui est du costé de l'Orient, ils sont assez cogneus, d'autant que la

grand'Mer Oceanne borne ces endroicts-là, à sçavoir les costes de la Brador,

terre-Neufve, Cap Breton, la Cadie, Almonchiguois129, lieux assez

communs, en ayant traité à suffire au discours de mes voyages précédents,

comme aussi des peuples qui y habitent, c'est pourquoy je n'en feray

mention en ce traicté, mon subject n'estant que faire un rapport par discours

succint & véritable de ce que j'ay veu & recogneu de plus particulier.

 

Note 128: (retour)

 

Dans l'édition de 1627, la dernière partie de cette phrase a été ainsi corrigée:

«aussi n'est-il pas de tant de proffist & d'utilité, quand aux lieux où se font les

traictez des Pelletries.»

 

Note 129: (retour)

 

Lisez Almouchiquois. La côte des Almouchiquois répond à ce que les Anglais

ont appelé Nouvelle-Angleterre (New England).

 

La contrée de la nation des Attigouautan est soubs la hauteur de 44 degrez

& demy de latitude, & deux cents trante lieues 130 de longitude à l'Occident

& dix de latitude, & en ceste estendue de pays il y a dix-huict Villages 131,

dont six dont clos & fermez de pallissades de bois à triple rang, entre-lassez

les uns dans les autres, où au dessus ils ont des galleries, qu'ils garnissent de

pierres, & d'eau, pour ruer & estaindre le feu que leurs ennemis pourroient

appliquer contre leurs pallissades. Ce pays est beau & plaisant, la pluspart

deserté, ayant la forme & mesme situation que la Bretagne, estans presque

environnez & circuits de la Mer douce 132, & prennent ces 18 villages estre

peuplés de deux mil hommes de guerre, sans en ce comprendre le commun,

qui peuvent faire en nombre 30000 âmes: leurs cabannes 133 sont en façon

de tonnelles, ou berceau, couvertes d'escorces d'arbres de la longueur de 25

à 30 toises, plus ou moins, & six de large, laissant par le milieu une allée de

10 à 12 pieds de large, qui va d'un bout à l'autre, aux deux costez y a une

manière d'establie 134, de la hauteur de 4 pieds, où ils couchent en Esté,

pour éviter l'importunité des puces dont ils ont grande quantité, & en hyver

ils couchent en bas sur des nattes, proches du feu pour estre plus chaudement que sur le haut de l'establie, ils font provision de bois sec, & en

emplissent leurs cabannes, pour brûler en hyver, & au bout d'icelles

cabannes y a une espace, où ils conservent leurs bleds d'Indes, qu'ils mettent

en de grandes tonnes, faites d'escorce d'arbres, au milieu de leur logement:

il y a des bois qui sont suspendus, où ils mettent leurs habits, vivres, &

autres choses, de peur des souris qui y sont en grande quantité. En telle

cabanne y aura douze feux, qui sont vingt-quatre mesnages, & où il fume à

bon escient, qui fait que plusieurs en reçoivent de grandes commoditez aux

yeux, à quoy ils sont subjects, jusques à en perdre la veue sur la fin de leur

aage, n'y ayant fenestre aucune, ni ouverture que celle qui est au dessus de

leurs cabannes, par où la fumée fort, qui est tout ce qui se peut dire &

sçavoir de leurs comportements, vous ayant descript entièrement ceste

forme d'habitation de ces peuples, comme elle se peut sçavoir, mesme de

toutes les nations qui habitent en ces contrées de pays. Ils changent

quelquesfois leur Village de dix, de vingt, ou trente ans, & le transportent

d'une, deux, ou trois lieues du précèdent lieu, s'ils ne sont contraints par

leurs ennemis, de desloger, & s'eslongnez plus loing, comme ont fait les

Antouhonorons de quelque 40 à 50 lieues. Voila la forme de leur logements

qui sont separez les uns des autres, comme de trois à quatre pas, pour la

crainte du feu qu'ils appréhendent fort.

 

Note 130: (retour)

 

Le seul moyen, suivant nous, de rendre ce passage intelligible, est de remplacer

deux cent trente par douze ou treize. Car il est évident que l'auteur, après avoir

déterminé la hauteur moyenne du pays huron, veut en donner les dimensions en

longitude, ou de l'orient à l'occident, et en latitude, ou du nord au sud. Or, en

longitude, le pays huron n'a que douze ou treize lieues; c'est tout ce que l'on peut

compter depuis le Couteau-Croche, jusqu'à l'extrémité la plus occidentale du

canton de Tiny. Du nord au sud, il pouvait avoir une dizaine de lieues, comme dit

l'auteur. Il est possible que le manuscrit de Champlain portât 23, ou 20 à 30; avec

quoi l'imprimeur aurait bien pu faire 230.

 

Note 131: (retour)

 

Sagard, quelques années après, en comptait «vingt ou vingt-cinq» (Hist. du

Canada, p. 247); mais il est clair qu'il ne prétend donner qu'un nombre

approximatif. «Nos Hurons,» dit le P. Brebeuf à la fin de la Relation de 1636,

«sont en vingt villages environ trente mille âmes.»

 

Note 132: (retour)

 

Cette expression montre bien que Champlain ne parle ici que du pays huron

proprement dit, qui était en effet presque environné des eaux de la mer Douce. Il

était borné à l'ouest et au nord par le lac Huron, au nord-est, par la rivière

Matchidache, et du côté de l'est et du sud-est par les lacs Couchichine et Simcoe,

qui se déchargent eux-mêmes dans le lac Huron.

 

Note 133: (retour)

 

«Qu'ils appellent ganonchiac», ajoute Sagard (Hist. du Canada, p. 248).

 

Note 134: (retour)

 

«Qu'ils appellent endicha.» (Sagard, ibid.)

 

Leur vie est miserable au regard de la nostre, mais heureuse entr'eux qui

n'en ont pas gousté de meilleure, croyant qu'il ne s'en trouve pas de plus

excellente. Leur principal manger, & ordinaire vivre, est le bled d'Inde, &

febves du bresil qu'ils accommodent en plusieurs façons, ils en pillent en

des mortiers de bois, le reduisent en farine, de laquelle ils prennent la fleur

par le moyen de certains vants, faits d'escorce d'arbres, & d'icelle farine font

du pain avec des febves, qu'ils font premièrement bouillir, comme le bled

d'Inde un bouillon, pour estre plus aysé à battre, mettent le tout ensemble,

quelquesfois y mettent des blues, ou des framboises seiches, autrefois y

mettent des morceaux de graisse de Cerf, mais ce n'est pas souvent, leur

estant fort rare, puis après ayant le tout destrampé avec eau tiède ils en font

des pains en forme de gallettes ou tourteaux, qu'ils font cuire soubs les

cendres, & estant cuittes, ils les lavent, & en font assez souvent d'autres, ils

les enveloppent de feuilles de bled d'inde, qu'ils attachent, & mettent, en

l'eaue bouillante, mais ce n'est pas leur ordinaire, ains ils en font d'une autre

sorte qu'ils appellent Migan 135, à sçavoir, ils prennent le bled d'inde pillé,

sans oster la fleur, duquel ils mettent deux ou trois poignées dans un pot de

terre plein d'eau, le font bouillir, en le remuant de fois à autre, de peur qu'il

ne brusle, ou qu'il ne se prenne au pot, puis mettent en ce pot un peu de

poisson frais, ou sec, selon la saison, pour donner goust audit Migan, qui est

le nom qu'ils luy donnent, & en font fort souvent, encores que ce soit chose

mal odorante, principalement en hyver, pour ne le sçavoir accommoder, ou

pour n'en vouloir prendre la peine: Ils en font de deux especes, &

l'accommodent assez bien quand ils veulent, & lors qu'il y a de ce poisson

ledit Migan ne sent pas mauvais, ains seulement à la venaison. Le tout

estant cuit ils tirent le poisson, & l'escrasent bien menu, ne regardant de si

prés à oster les arrestes, les escailles, ny les trippes, comme nous faisons,

mettant le tout ensemble dedans ledit pot, qui cause le plus souvent le mauvais goust, puis estant ainsi fait, le despartent à chacun quelque portion:

Ce Migan est fort clair, & non de grande substance, comme on peut bien

juger: Pour le regard du boire, il n'est point de besoing estant ledit Migan

assez clair de soymesme. Ils ont une autre sorte de Migan, à sçavoir, ils font

greller du bled nouveau, premier qu'il soit à maturité, lequel ils conservent,

& le font cuire entier avec du poisson, ou de la chair, quand ils en ont: une

autre façon, ils prennent le bled d'Inde bien sec le font greller dans les

cendres, puis le pilent, & le reduisent en farine, comme l'autre cy-devant,

lequel ils conservent pour les voyages qu'ils entreprennent, tant d'une part

que d'autre, lequel Migan faict de ceste façon est le meilleur, à mon goust.

En la figure H. se voit comme les femmes pilent leurs bleds d'Inde. Et pour

le faire, ils font cuire force poisson, & viande, qu'ils découppent par

morceaux, puis la mettent dans de grandes chaudières qu'ils emplissent

d'eau, la faisant fort bouillir: ce faict, ils recueillent avec une cuillier la

graisse de dessus, qui provient de la chair, & poisson, puis mettent d'icelle

farine grullée dedans, en la mouvant tousjours, jusques à ce que ledit Migan

toit cuit, & rendu espois comme bouillie. Ils en donnent & despartent à

chacun un plat, avec une cuillerée de la dite graisse, ce qu'ils ont de

coustume de faire aux festins & non pas ordinairement, mais peu souvent:

or est-il que ledict bled nouveau grullé, comme est cy-dessus, est

grandement estimé entr'eux. Ils mangent aussi des febves qu'ils font bouillir

avec le gros de la farine grullée, y meslant un peu de graisse, & poisson.

Les Chiens sont de requeste en leurs festins qu'ils font souvent les uns & les

autres, principallement durant l'hyver qu'ils font à loisir: Que s'ils vont à la

chasse aux Cerfs, ou au poisson, ils le reservent pour faire ces festins, ne

leur demeurant rien en leurs cabannes que le Migan clair pour ordinaire,

lequel ressemble à de la brannée, que l'on donne à manger aux pourceaux.

Ils ont une autre manière de manger le bled d'Inde, & pour l'accommoder ils

le prennent par espics, & le mettent dans l'eau, sous la bourbe, le laissant

deux ou trois mois en cet estat, & jusques à ce qu'ils jugent qu'il soit pourry,

puis ils l'ostent de là & le font bouillir avec la viande ou poisson, puis le

mangent, aussi le font-ils gruller, & est meilleur en cette façon que bouilly,

mais je vous asseure qu'il n'y a rien qui sente si mauvais, comme fait cedit

bled sortant de l'eau tout boueux: néantmoins les femmes, & enfans, le

prennent & le sucent comme on faict les cannes de succre, n'y ayant autre

chose qui leur semble de meilleur goust, ainsi qu'ils en font la

demonstration, leur ordinaire n'est que de faire deux repas par jour: Quant à nous autres, nous y avons jeusné le Karesme entier, & plus pour les

esmouvoir à quelque exemple, mais c'estoit perdre temps: Ils engraissent

aussi des Ours, qu'ils gardent deux ou trois ans, pour faire des festins

entr'eux: j'ay recognu que si ces peuples avoient du bestail, ils en seroient

curieux, & le conserveroient fort bien, leur ayant montré la façon de le

nourrir, chose qui leur seroit aisée, attendu qu'ils ont de bons pasturages, &

en grande quantité en leur païs, pour toute sorte de bestail, soit chevaux,

boeufs, vaches, mouttons, porcs, & autres especes, à faute desquels bestiaux

on les juge miserables comme il y a de l'apparance: Neantmoins avec toutes

leurs miseres je les estime heureux entr'eux, d'autant qu'ils n'ont autre

ambition que de vivre, & de se conserver, & sont plus asseurez que ceux qui

sont errants par les forests, comme bestes bruttes: aussi mangent-ils force

sitrouilles, qu'il font bouillir, & rostir soubs les cendres. Quand à leur habit,

ils sont de plusieurs sortes, & façons, & diversitez de peaux de bestes

sauvages, tant de celles qu'ils prennent, que d'autres qu'ils eschangent pour

leur bled d'inde, farines, pourcelines, & fillets à pescher, avec les

Algommequins, Piserenis, & autres nations, qui sont chasseurs, & n'ont

leurs demeures arrestées: tous leurs habits sont d'une même façon, sans

diversité d'invention nouvelle: ils passent & accommodent assez

raisonnablement les peaux, faisant leur brayer d'une peau de Cerf,

moyennement grande, & d'un autre le bas de chausses, ce qui leur va

jusques à la ceinture, estant fort plissé, leurs souliers sont de peaux de

Cerfs, Ours, & Castors, dont ils usent en bon nombre: Plus, ils ont une

robbe de mesme fourrure, en forme de couverte, qu'ils portent à la façon

Irlandoise, ou Ægyptienne, & des manches qui s'attachent avec un cordon

par le derrière: voila comme ils sont habillez durant l'hyver, comme il se

voit en la figure D. Quand ils vont par la campagne, ils seignent leur robbe

autour du corps, mais estans à leur Village, ils quittent leurs manches, & ne

se seignent point: les passements de Milan pour enrichir leurs habits sont de

colle & de la raclure desdites peaux, dont ils font des bandes en plusieurs

façons, ainsi qu'ils s'avisent, y mettant par endroits des bandes de painture

rouge, brun, parmy celles de colle, qui parroissent tous-jours blanchastres,

n'y perdant point leurs façons, quelques salles qu'elles puissent estre. Il y en

a entre ces nations qui sont bien plus propre à passer les peaux les uns que

les autres, & ingénieux pour inventer des compartiments à mettre dessus

leurs habits: Sur tous autres nos Montagnais, & Algommequins, ce sont

ceux qui y prennent plus de peine, lesquels mettent à leurs robbes des bandes de poil de porc-espy, qu'ils taindent en fort belle couleur d'escarlatte:

ils tiennent ces bandes bien chères entr'eux, & les destachent pour les faire

servir à d'autres robbes, quand ils en veulent changer, plus pour embellir la

face, & avoir meilleure grâce, quand ils se veulent bien parer: La pluspart se

paindent le visage noir, & rouge, qu'ils desmeslent avec de l'huyle, faite de

la graine d'herbe au Soleil, ou bien avec de la graisse d'ours, ou autres

animaux, comme aussi ils se taindent les cheveux qu'ils portent, les uns

longs, les autres courts, les autres d'un costé seulement: Pour les femmes, &

les filles, elles les portent tousjours d'une mesme façon, elles sont vestus

comme les hommes, horsmis qu'elles ont tousjours leurs robbes saintes, qui

leur viennent en bas, jusques au genouil: c'est en quoy elles différent des

hommes, elles ne sont point honteuses de montrer le corps, à sçavoir depuis

la cainture en haut, & depuis la moitié des cuisses en bas, ayant tousjours le

reste couvert & sont chargées de quantité de pourceline, tant en colliers, que

chaisnes, qu'elles mettent devant leurs robbes, pendans à leurs ceintures,

bracelets, & pendants d'oreilles, ayant les cheveux bien paignez, paints, &

graissez, & ainsi s'en vont aux dances, ayans un touffeau de leurs cheveux

par derrière, qui leur sont liez de peaux d'anguilles, qu'ils accommodent &

font servir de cordon, ou quelquesfois ils attachent des platines d'un pied en

carré, couvertes de ladite pourceline, qui pend par derrière, & en ceste façon

poupinement vestues & habillées, elles se montrent volontiers aux dances,

où leurs pères, & mères les envoyent, n'oubliant rien de ce qu'ils peuvent

apporter d'invention pour embellir & parer leurs filles, & puis asseurer avoir

veu en des dances ou j'ay esté, telle fille qui avoit plus de douze livres de

pourceline sur elles, sans les autres bagatelles, dont elles sont chargées &

attourées. En la figure desja citée se voit comme les femmes sont habillées,

comme montre F. & les filles allant à la dance, G.

 

Note 135: (retour)

 

Dans le tirage de 1620, on a corrigé, en marge seulement, et l'on a mis le mot

michan au lieu de migan. Ce changement se retrouve encore dans l'édition de

1627. L'on sait que, dans l'écriture de cette époque, les lettres ch avaient

beaucoup de ressemblance avec le g.

 

OceanofPDF.com Tous ces peuples sont d'une humeur assez joviale, bien qu'il y en aye

beaucoup de complexion triste, & saturnienne entr'eux: Ils sont bien

proportionnés de leurs corps, y ayant des hommes bien formez, forts, &

robustes, comme aussi des femmes, & filles, dont il s'en trouve un bon

nombre d'agréable, & belles, tant en la taille, couleur, qu'aux traicts du

visage, le tout à proportion, elles n'ont point le saing ravallé que fort peu, si

elles ne sont vieilles, & se trouvent parmy ces nations de puissantes

femmes, & de hauteur extraordinaire: car ce sont elles qui ont presque tout

le soing de la maison, & du travail, car elles labourent la terre, sement le

bled d'Inde, font la provision de bois pour l'hyver, tillent la chanvre, & la

fillent, dont du fillet ils font les rets à pescher, & prendre le poisson, &

autres choses necessaires, dont ils ont affaire, comme aussi ils ont le soing

de faire la cueillette de leurs bleds, les serrer, accommoder à manger, &

dresser leur mesnage, & de plus sont tenues de suivre & aller avec leurs

maris, de lieu en lieu, aux champs, où elles servent de mulle à porter le

bagage, avec mille autres sortes d'exercices, & services, que les femmes

font & sont tenues faire. Quant aux hommes, ils ne font rien qu'aller à la

chasse du Cerf, & autres animaux, pécher du poisson, de faire des cabannes,

& aller à la guerre.

 

Ces choses faites, ils vont aux autres nations, où ils ont de l'accès, &

cognoissance, pour traicter & faire des eschanges de ce qu'ils ont, avec ce

qu'ils n'ont point, & estans de retour, ils ne bougent des festins, & dances,

qu'ils se font les uns aux autres, & à l'issue se mettent à dormir, qui est le

plus beau de leur exercice.

 

Ils ont une espece de mariage parmy eux, qui est tel, que quand une fille eat

en l'âge d'onze, douze, treize, quatorze, ou quinze ans, elle aura des

serviteurs, & plusieurs, qu'elle fera, & selon ses bonnes grâces, la

rechercheront quelque temps: cela faict, elles seront demandées aux pères,

& mères, bien que souvent elles ne prennent pas leur consentement, fors

celles qui sont les plus sages & mieux advisées, qui se soubsmettent à la

volonté de leur père & mère. Cet amoureux, ou serviteur, presentera à la

fille quelques colliers, chaisnes, & bracelets de pourceline: si la fille a ce

serviteur aggreable, elle reçoit ce present, ce faict, cet amoureux viendra

coucher avec elle trois ou quatre nuicts sans lui dire mot, durant ce temps, & là ils recueillent le fruict de leurs affections, d'où il arrivera le plus

souvent qu'après avoir passé huict, ou quinze jours, s'ils ne se peuvent

accorder, elle quittera son serviteur, lequel y demeurera engagé pour ses

colliers, & autres dons par luy faicts, n'en retirant qu'un maigre passe-

temps: & cela passé, frustré de son esperance, il recerchera un autre femme,

& elle un autre serviteur, s'ils voyent qu'il soit à propos, & ainsi continuent

ceste façon de faire, jusques à une bonne rencontre: Il s'en trouve telle qui

passe ainsi sa jeunesse, qui aura eu plus de vingt maris, lesqueîs vingt maris

ne sont pas seuls en la jouyssance de la beste, quelques mariez qu'ils soient:

car la nuict venue, les jeunes femmes courent d'une cabanne en une autre,

comme font les jeunes hommes de leur costé, qui en prennent par où bon

leur semble, toutesfois sans violance aucune, remettant le tout à la volonté

de la femme: Le Mary fera le semblable à sa voisine, nulle jalousie ne se

trouve entr'eux pour cela, & n'en reçoivent aucune infamie, ny injure, la

coustume du pays estant telle. Or le temps qu'elles ne delaissent point leurs

maris est quand elles ont des enfans: les Maris précédants reviennent vers

elles, leur remonstrer l'affecrion, & amitié, qu'ils leur ont portée par le

passé, & plus que nul autre, & que l'enfant qu'elles auront est à luy, & est de

son faict: un autre luy en dira autant, en fin c'est à qui mieux, & qui le

pourra emporter, & l'avoir pour femme: & par ainsi il est au choix & option

de la femme, de prendre, & d'accepter celuy qui luy plaira le plus, ayant en

ses recerches, & amours, gaigné beaucoup de pourceline, & de plus, ceste

élection de Mary: Elles demeurent avec luy sans plus le delaisser, ou si elles

le laissent, il faut que ce soit avec un grand subject, autre que l'impuissance,

car il est à l'espreuve: neantmoins estant avec ce mary elle ne laisse pas de

se donner carrière, mais elle se tient, & reside, tousjours au mesnage,

faisant bonne mine, de façon que les enfans qu'ils ont ensemble, ainsi nez

d'une telle femme, ne se peuvent asseurer légitimes, aussi ont-ils une

coustume, prevoyant ce danger, qui est telle, à sçavoir, que les enfans ne

succedent jamais aux biens, & dignitez, de leurs pères, doubtant comme j'ay

dit de leur géniteur, mais bien font-ils leurs successeurs, & héritiers, les

enfans de leurs soeurs, & desquels ils sont asseurez d'estre yssus, & sortis:

Pour la nourriture & eslevation de leurs enfans 136, ils le mettent durant le

jour sur une petite planche de bois, & le vestent, & enveloppent de

fourrures, ou peaux, & le bandent sur ladite planchette, la dressent debout,

& laissant une petite ouverture par où l'enfant faict ses petites affaires, & si

c'est une fille, ils mettent une feuille de blé d'Inde entre les cuisses, qui presse contre sa nature, & font sortir le bout de ladite feuille dehors qui est

renversée, & par ce moyen l'eau de l'enfant coulle par ceste feuille, & sort

dehors, sans gaster l'enfant de ses eaues, ils mettent aussi soubs les enfants

du duvet de certains roseaux, que nous appelions pied de lièvre, surquoy ils

sont couchés fort mollement, & le nettoyent du mesme duvet, & pour parer

l'enfant, ils garnissent ladite planchette de patinostres, & en mettent à son

col, quelque petit qu'il soit: & la nuict, ils le couchent tout nud, entre le

père, & la mère, considerant en cela une grande merveille de Dieu, qui les

conserve de telle façon, qu'il n'en arrive pas beaucoup d'inconvenient,

comme il feroit à croire par quelque estouffemens, estant le père, & la mère,

en un profond sommeil, ce qui n'arrive pas que bien rarement. Les enfans

sont fort libertins entre ces nations: les pères, & mères, les flattent trop, &

ne les chastient point du tout, aussi sont-ils si meschants, & de si perverse

nature, que le plus souvent ils battent leurs mères, & autres, des plus

fascheux, battent leur père, en ayant acquis la force, & le pouvoir: à sçavoir,

si le père, ou la mère, leur font chose qui ne leur agrée pas, qui est une

espece de malédiction que Dieu leur envoye.

 

Note 136: (retour)

 

Sagard ajoute là-dessus quelques détails qui complètent ce que dit ici Champlain.

«Nos Huronnes, dit-il, emmaillottent leurs petits enfans durant le jour dans des

peaux sur une petite planchette de bois de cèdre blanc, d'environ deux pieds de

longueur ou peu plus, & un bon pied de largeur, où il y a à quelqu'uns un petit

arrest, ou aiz plié en demy rond attaché au dessous des pieds de l'enfant, qu'ils

appuyent contre le plancher de la cabane, ou bien elles les portent promener avec

icelles derrière leur dos, avec un collier ou cordelette qui leur pend sur le front.

Elles les portent aussi quelquefois nuds hors du maillot dans leur robbe ceinte,

pendus à la mammelle, ou derrière leur dos, presque debouts, la teste en dehors,

qui regarde des yeux d'un costé & d'autre par dessus les espaules de celle qui le

porte. Lors que l'enfant est emmaillotté sur la petite planchette, ordinairement

enjolivée de matachias & chapelets de pourceleine, ils luy laissent une ouverture

devant la nature, par où il faict son eau, & si c'est une fille, il y adjoustent une

fueille de bled d'Inde renversée, qui sert à porter l'eau dehors, sans que l'enfant

soit gasté de ses eaues, ny salle de ce costé là... Les Sauvagesses comme elles

n'ont jamais eu l'usage du linge, ny la méthode d'en faire, encore qu'elles ayent

du chanvre assez, ont trouvé l'invention d'un duvet fort doux de certains roseaux,

sur lesquels elles couchent leurs enfans fort mollement, & les nettoyent du

mesme duvet, ou avec de la poudre de bois fec & pourry, & la nuict venue, elles

les couchent souvent tout nuds entre le père, & la mère, ou dans le sain de la

mère mesme, enveloppé de sa robe pour le tenir plus chaudement, & n'en arrive

que très-rarement d'accident. Les Canadiens, & presque tous les peuples errants,

se servent encore d'une pareille planchette pour coucher leurs enfans, qu'ils

appuyent contre quelque arbre ou l'attachent aux branches, mais encores dans des

peaux sans planchette, à la manière qu'on accommode ceux de deçà dans des

langes, & en cet estat les posent de leur long doucement dans une peau

suspendue en l'air, attachée par les quatre coins aux bois de la cabane, comme

sont les lits de roseau des Mattelots sous le tillac des navires, & s'ils veulent

bercer l'enfant, il n'ont qu'à donner un bransle à cette peau suspendue, laquelle se

berce d'elle mesme.» (Hist, du Canada, p. 338, 339, 340.)

 

Pour ce qui est de leurs loix, je n'ay point veu qu'ils en ayent, ny chose qui

en approche, comme de faict ils n'en ont point, d'autant qu'il n'y a en eux

aucune correction, chastiment, ny de reprehension à l'encontre des

malfaicteurs, sinon par une vangeance, randant le mal pour le mal, non par

forme de reigle, mais par une passion qui leur engendre les guerres &

différents, qu'ils ont entr'eux le plus souvent.

 

Au reste, ils ne recognoissent aucune Divinité, ils n'adorent & ne croyent en

aucun Dieu, ny chose quelconque 137: ils vivent comme bestes bruttes, ils

ont bien quelque respect au Diable, ou d'un nom semblable, ce qui est

doubteux, parce que soubs ce mot qu'ils prononcent, sont entendus diverses

significations & comprend en soy plusieurs choses: de façon que mal-

aisément peut-on sçavoir, & discerner s'ils entendent le Diable, ou une autre

chose, mais ce qui fait plustost croire estre le Diable, qu'ils entendent, est

que lors qu'ils voyent un homme faisant quelque chose extraordinaire, ou

est plus habille que le commun, ou bien est vaillant guerrier, ou d'ailleurs en

furie, comme hors de la raison, & de soy-mesme, ils l'appellent Oqui,

comme si nous disions un grand esprit sçavant, ou un grand Diable 138.

 

Note 137: (retour)

 

«Ils ne recognoissent, dit Sagard, & n'adorent aucune vraye Divinité, ny Dieu

celeste ou terrestre, duquel ils puissent rendre quelque raison, & que nous

puissions sçavoir, car encore bien qu'ils tiennent tous en général Youskeha pour

le premier principe & Créateur de tout l'Univers avec Eataentsic, si est-ce qu'ils

ne luy offrent aucunes prières, offrandes, ny sacrifices comme à Dieu, &

quelqu'uns d'entr'eux le tiennent fort impuissant au regard de nostre Dieu, duquel

ils admiroient les oeuvres.» (Hist. du Canada, p. 494.)

 

Note 138: (retour)

 

« Ils ont bien, dit Sagard, quelque respect particulier à ces démons ou esprits

qu'ils appellent Oki, mais c'est en la mesme manière que nous avons le nom

d'Ange, distinguant le bon du mauvais, car autant est abominable l'un, comme

l'autre est vénérable. Aussi ont-ils le bon & le mauvais Oki, tellement qu'en

prononçant ce mot Oki ou Ondaki, sans adjonction, quoy qu'ordinairement il soit

pris en mauvaise part, il peut signifier un grand Ange, un Prophète ou une

Divinité, aussi bien qu'un grand diable, un Médecin, ou un esprit furieux &

possedé. Ils nous y appelloient aussi quelquesfois, pour ce que nous leur

enseignions des choses qui surpassoient leur capacité & les faisoient entrer en

admiration, qui estoit chose aysée veu leur ignorance.» (Hist. du Canada, p. 494,

495.)

 

Quoy que ce soit, ils ont de certaines personnes, qui sont les Oqui, ou

Manitous, ainsi appellez par les Algommequins & Montagnais, & ceste

sorte de gens font les Médecins pour guarir les mallades, & pencer les

blessez: prédire les choses futures, au reste toutes abusions illusions du

Diable, pour les tromper, & decevoir. Ces Oquis, ou devins, leur

persuadent, & à leurs patients, & mallades, de faire, ou faire faire des

festins, & quelques cérémonies, pour étire plustost guaris, & leur intention

est affin d'y participer, & en tirer la meilleure part, & soubs esperance d'une

plus prompte guarison leur faire faire plusieurs autres cérémonies, que je

diray cy-aprés en son lieu. Ce sont ceux-là en qui ils croyent le plus, mais

d'estre possedez du Diable, & tourmentez comme d'autres Sauvages plus

eslongnez qu'eux, c'est ce qui se voit fort rarement, qui donne plus

d'occasion, & subject de croire leur réduction en la cognoissance de Dieu

plus facille, si leur pays estoit habitué de personnes qui prissent la peine, &

le soing, de leur enseigner, & ce n'est pas assez d'y envoyer des Religieux,

s'il n'y a des gens pour les maintenir, & assister: car encores que ces peuples

ayent le desir aujourd'huy de cognoistre que c'est que de Dieu, le lendemain

ceste volonté leur changera, quand il conviendra oster, & suprimer, leurs

salles coustumes, la dissolution de leurs moeurs, & leurs libertez incivilles:

De façon qu'il faut des peuples, & des familles, pour les tenir en debvoir, &

avec douceur les contraindre à faire mieux, & par bons exemples les

esmouvoir à correction de vie. Le Père Joseph, & moy, les avons

maintesfois

 

entretenu sur ce qui estoit de nostre créance, loix, & coustumes: ils

escoutoient avec attention en leurs conseils, nous disans quelquefois, tu dis

choses qui passe nostre esprit, & que ne pouvons comprandre par discours,

comme chose qui surpasse nostre entendement: Mais si tu veus bien faire

est d'habiter ce pays, & amener femmes, & enfans, lesquels venant en ces

régions, nous verrons comme tu sers ce Dieu que tu adore, & de la façon

que tu vis avec tes femmes, & enfans, de la manière que tu cultive les

terres, & en semant 139, & comme tu obeys à tes loix, & de la façon que l'on

nourrit les animaux, & comme tu fabrique tout ce que nous voyons sortir de tes inventions: Ce que voyant, nous apprendrons plus en un an, qu'en vingt

à ouyr discourir, & si nous ne pouvons comprandre, tu prendras nos enfans,

qui seront comme les tiens: & ainsi jugeant nostre vie miserable, au pris de

la tienne, il est aisé à croire que nous la prenderont, pour laisser la nostre:

leurs discours me sembloit d'un bon sens naturel, qui montre le desir qu'ils

ont de cognoistre Dieu. C'est un grand dommage de laisser perdre tant

d'hommes & les voir périr à nos portes, sans leur donner secours, qui ne

peut estre sans l'assistance des Roys, Princes, & Ecclesiastiques, qui seuls

ont le pouvoir de ce faire: Car aussi en doibvent-ils seuls emporter

l'honneur d'un si grand oeuvre, à sçavoir de planter la foy Chrestienne en un

pays incognu, & barbare, aux autres nations, estant bien informé de ces

peuples, comme nous sommes, qu'ils ne respirent, & ne désirent autre chose

que d'estre plainement instruits de

 

ce qu'il leur faut suivre & éviter, c'est donc à ceux qui ont le pouvoir d'y

travailler, & y contribuer de leur abondance, car un jour ils respondront

devant Dieu de la perte de tant d'âmes qu'ils laissent périr par leur

négligence & avarice, car ils ne sont pas peu, mais en très-grand nombre: or

ce sera quand il plaira à Dieu de leur en faire la grâce, pour moy j'en desire

plustost l'effect aujourd'huy que demain, pour le zelle que j'ay à

l'advancement de la gloire de Dieu, à l'honneur de mon Roy, au bien, &

réputation de ma patrie.

 

Note 139: (retour)

 

Le manuscrit de l'auteur portait vraisemblablement: & ensemance.

 

Pour ce qui est des mallades, celuy, ou celle, qui sera frappé, ou attaint de

quelque malladie, mandera quérir l'Oqui, lequel venu qu'il sera, visitera le

mallade, & apprendra, & s'instruira de son mal, & de sa douleur: cela fait

ledit Oqui envoyera quérir un grand nombre d'hommes, femmes, & filles,

avec trois ou quatre vieilles femmes, ainsi qu'il sera ordonné par ledict

Oqui, & entrant en leurs cabannes en dançant, avec chacune une peau d'ours

sur la teste, ou d'autres bestes, mais celles d'ours est la plus ordinaire, n'en

ayant point de plus monstrueuse, & y aura deux ou trois autres vieilles qui

seront proches de la mallade, ou patiente, qui est le plus souvent mallade

par hypocrisie ou fausse imagination: mais de cette malladie elles sont

bientost guaries, & lesquelles le plus souvent font les festins aux despens de leurs amis, ou parens, qui leur donnent dequoy mettre en leur chaudière,

outre celles qu'ils reçoivent des presents des danceurs, & danceuses comme

de la pourceline, & autre bagatelles, ce qui faict qu'elles

 

sont bien-tost guaries: car comme ils voyent ne plus rien esperer, ils se

levent, avec ce qu'elles ont peu amasser, car d'autres bien mallades mal-

aisément se guarissent-elles de tels jeux, & dances, & façons de faire. Et

pour retourner à mon propos, les vieilles qui sont proches de la mallade

reçoivent les presens, chantans chacune à son tour, & puis ils cessent de

chanter, & alors que tous les presens sont faicts, ils commancent à lever

leurs voix d'un mesme accord, chantans toutes ensembles, & frappant à la

mesure avec des bastons sur des escorces d'arbres seiches, alors toutes les

femmes, & filles, commancent à se mettre au bout de la cabanne, comme

s'ils vouloient faire l'entrée d'un ballet, ou d'une mascarade: les vieilles

marchans devant avec leurs peaux d'ours sur leurs testes, & toutes les autres

les suivent l'une après l'autre. Ils n'ont que de deux sortes de dances qui ont

quelque mesure, l'une de quatre pas, & l'autre de douze, comme si on

dançoit le Trioly de Bretagne. Ils ont assez bonne grâce en dançant, il se

met souvent avec elles de jeunes hommes, & après avoir dancé une heure,

ou deux, les vieilles prendront la mallade pour dancer qui fera mine de se

lever tristement, puis se mettra en dance, ou estant, après quelque espace de

temps elle dancera, & s'esjouyra aussi bien que les autres: Je vous laisse à

penser comme elle se doibt porter en sa malladie. Cy-dessoubs est la forme

de leurs dances.

 

Le Médecin y acquiert de l'honneur, & de la réputation, de voir si tost sa

patiente guarie, & debout: ce qui ne se faict pas à celles qui sont mallades à

l'extrémité, & accablez de langueur,

 

ains plustost ceste espece de médecine leur donne la mort plustost que la

guarison: car je vous assure qu'il font quelquesfois un tel bruict, &

tintamarre, depuis le matin jusques à deux heures de nuict, qu'il est

impossible au patient de le supporter, sinon avec beaucoup de peine.

Quelquesfois il prendra bien envie au patient de faire dancer les femmes, &

filles, toutes ensemble, mais ce sera par l'ordonnance de l'Oqui, & ce n'est

pas encores le tout, car luy & le Manitou, accompagnez de quelques autres,

feront des singeries, & des conjurations, & se tourneront tant, qu'ils demeureront le plus souvent comme hors d'eux-mesme, comme fols &

insensez, jettent le feu par la cabanne d'un costé & d'autre, mangeant des

charbons ardans, les tenant en leurs mains un espace de temps, jettant aussi

des cendres toutes rouges sur les yeux des autres spectateurs, & les voyans

en cet estat, on diroit que le Diable Oqui, ou Manitou, si ainsi les faut

appeller, les possedent, & les font tourmenter de la sorte. Et ce bruit, &

tintamarre, ainsi faict ils se retirent chacun chez soy, & ceux qui ont bien de

la peine durant ce temps, ce sont les femmes des possedez, & tous ceux de

leurs cabannes, pour la crainte qu'ils ont que ces enragez ne bruslent tout ce

qui est dedans leurs maisons, ce qui les induit à oster tout ce qui est en

voye, car lors qu'il arrive, il vient tout furieux, les yeux estincellans, &

effroyables, quelquesfois debout, & quelquesfois assis, ainsi que la fantaisie

les prend: aussi-tost une quinte le prendra, empoignant tout ce qu'il

trouvera, & rencontrera, en son chemin, le jette d'un costé, & d'autre, & puis

se couche, où il s'endort quelque espace de temps, & se réveillant en

sursault, prend du feu, & des pierres, qu'il jette de toutes parts, sans aucun

esgard, ceste furie se passe par le sommeil qui luy reprend, & lors il fait

furie, ou il appelle plusieurs de ses amis, pour suer avec luy, qui est le

remède qu'ils ont le plus propre pour se continuer en leur santé, &

cependant qu'ils suent, la chaudière trotte pour accommoder leur manger,

après avoir esté quelquefois deux ou trois heures enfermez avec de grandes

escorces d'arbres, couverts de leurs robbes, ayans au milieu d'eux grande

quantité de cailloux, qu'ils auront fait rougir dans le feu, & tousjours

chantent, durant qu'ils sont en furie, & quelquesfois ils reprennent leur vent:

on leur donne force pottées d'eau pour boire, d'autant qu'ils sont fort altérez,

& tout cela faict, le demoniacle fol, ou endiablé, devient sage: Cependant il

arrivera que trois, ou quatre, de ces mallades s'en trouveront bien, &

plustost par heureuse rencontre, & d'advanture, que par science, ce qui leur

confirme leur fauce créance, pour estre persuadez qu'ils sont guaris par le

moyen de ces cérémonies, sans considerer que pour deux qu'ils en

guerissent, il en meurt dix autres par leur bruict & grand tintamarre, &

soufflements qu'ils font, qui est plus capable de tuer, que de guarir un

mallade: mais quoy ils esperent recouvrir leur santé par ce bruict, & nous au

contraire par le silence & repos, c'est comme le diable fait tout au rebours

de bien. Il y a aussi des femmes qui entrent en ces furies, mais ils ne font

tant de mal, ils marchent à quatre pattes, comme bestes: ce que voyant, ce

Magicien appelle l'Oqui, commance à chanter, puis avec quelques mines la soufflera, luy ordonnant à boire de certaines eaues, & qu'aussitost elle face

un festin, soit de poisson, ou de chair, qu'il faut trouver, encores qu'il toit

rare pour lors, neantmoins est aussitost fait. La crierie faite, & le banquet

finy, ils s'en retournent chacun en sa cabanne, jusques à une autre fois qu'il

la reviendra visiter, la soufflant & chantant avec plusieurs autres, appellez

pour cet effect, tenans en la main une tortue seiche, remplie de petits

cailloux qu'ils font servir140 aux oreilles de la mallade, luy ordonnant qu'elle

doit faire 3 ou 4 festins tout de suitte, une partie de chanterie, & dancerie,

où toutes les filles se trouvent parées, & paintes, comme j'ay representé en

la figure G. Ledit Oqui ordonnera qu'il se face des mascarades, & soient

desguisez, comme ceux qui courent le Mardy gras par les rues, en France:

ainsi ils vont chanter prés du lict de la mallade, & se promènent tout le long

du Village cependant que le festin se prépare pour recevoir les masques qui

reviennent bien las, ayans pris assez d'exercice pour vuider le Migan de la

chaudière.

 

Note 140: (retour)

 

Lisez sonner.

 

Leurs coustumes sont, que chacun mesnage vit de ce qu'il peut pescher &

semer, ayant autant de terre comme il leur est necessaire: ils la desertent

avec grand'peine, pour n'avoir des instruments propres pour ce faire: une

partie d'eux esmondera les arbres de toutes ses branches qu'ils font brusler

au pied dudit arbre pour le faire mourir. Ils nettoyent bien la terre entre les

arbres, & puis sement leur bled de pas en pas, où ils mettent en chacun

endroict quelques dix grains, ainsi continuant jusques à ce qu'ils en ayent

assez pour trois ou quatre ans de provision, craignant qu'il ne leur succede

quelque mauvaise année. Ces femmes ont le soing de semer, & cueillir,

comme j'ay dict cy-devant, & de faire la provision de bois pour l'hyver,

toutes les femmes s'aydent à faire leur provision de bois, qui141 font dés le

mois de Mars, & Avril, & est avec cet ordre en deux jours. Chaque mesnage

est fourny de ce qui luy est necessaire, & si il se marie une fille, chacune

femme, & fille, est tenue de porter à la nouvelle mariée un fardeau de bois

pour sa provision, d'autant qu'elle ne le pourroit faire seulle, & hors de

saison qu'il faut vacquer à autre chose. Le gouvernement qui est entr'eux est

tel, que les anciens & principaux s'assemblent en un conseil, où ils décident,

& proposent, tout ce qui est de besoing, pour les affaires du Village: ce qui

se fait par la pluralité des voix 142, ou du conseil de quelques-uns d'entr'eux,

qu'ils estiment estre de bon jugement, & meilleur que le commun: Il est prié

de la compagnie de donner son advis sur les propositions faites, lequel advis

est exactement suivy: Ils n'ont point de Chefs particuliers qui commandent

absolument, mais bien portent-ils de l'honneur aux plus anciens & vaillants

qu'il nommera143 Cappitaines par honneur, & un respect, & desquels il se

trouve plusieurs en un Village: bien est-il vray qu'ils portent à quelqu'un

plus de respect qu'aux autres, mais pour cela il ne faut qu'il s'en prevalle, ny

qu'il se doibve estimer plus que ses compagnons, si ce n'est par vanité.

Quant pour les chastiments, ils n'en usent point, ny aussi de commandement

absolu, ains ils font le tout par prières des anciens, & à force de harangues,

& remonstrances, ils font quelque chose, & non autrement, ils parlent tous

en général, & là où il se trouve quelqu'un de l'assemblée qui s'offre de faire

Continuer : partie 5 sur 6