Oeuvres de Champlain
Voyage du Sieur
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
porter aucune haine & mauvaise volonté les uns envers les autres &
demeurer bons amis comme auparavant, & ce faisant qu'ils nous
obligeroient à les aymer, & les assister comme j'avois faict par le passé, &
neantmoins, où ils ne seroient contans de mon advis, je les priay de se
trouver le plus grand nombre d'entr'eux qu'ils pourroient à nostre habitation,
où devant tous les Cappitaines des vaisseaux on confirmeroit d'avantage ceste amitié, & adviseroit-on de donner ordre pour les garentir de leurs
ennemis, à quoy il falloit penser.
Alors ils commançerent à dire que j'avois bien parlé, & qu'ils tiendroient
tout ce que je leur avois dict, & tous contents en apparance s'en retournèrent
en leurs cabannes, sinon les Algommequins, qui deslogerent pour faire
retraicte en leur Village, mais selon mon oppinion ils faisoient
demonstration de n'estre pas trop contens, d'autant qu'ils disoient entr'eux
que ils ne viendroient plus hyverner en ces lieux. Ceste mort de ces deux
hommes leur ayant par trop cousté, pour mon regard je m'en retournay chez
mon hoste, à qui je donnay le plus de courage qu'il me fut possible, affin de
l'esmouvoir à venir à nostre habitation, & d'y amener avec luy tous ceux du
pays.
Durant le temps de l'hyver qui dura quatre mois, j'eu assez de loisir pour
considerer leur pays, moeurs, coustumes, & façon de vivre & la forme de
leurs assemblées, & autres choses que je desirerois volontiers décrire. Mais
auparavant il est necessaire de parler de la situation du pays 121, & contrées,
tant pour ce qui regarde les nations, que pour les distances d'iceux. Quand à
l'estendue, tirant de l'Orient à l'Occident, elle contient prés de quatre cent
cinquante lieues de long, & quelque quatre-vingt ou cent lieues par
endroicts de largeur du Midy au Septentrion, soubs la hauteur de quarante
& un degré de latitude, jusques à quarante huit & quarante-neuf degrez.
Ceste terre 122 est presque une isle, que la grande riviere de Saint Laurens
entoure, passant par plusieurs lacs de grande estendue, sur le rivage
desquels il habite plusieurs nations, parlans divers langages, qui ont leurs
demeures arrestées, tous amateurs du labourage de la terre, lesquels
neantmoins ont diverses façons de vivres, & de moeurs, & les uns meilleurs
que les autres. Au costé vers le Nort, icelle grande riviere tirant à l'Occident
quelque cent lieues par de là vers les Attigouautans123. Il y a de très-hautes
montagnes, l'air y est tempéré plus qu'en aucun autre lieu desdites contrées,
& soubs la hauteur de quarante & un degré de latitude: toutes ces parties &
contrées sont abondantes en chasses, comme de Cerfs, Caribous, Eslans,
Dains, Buffles, Ours, Loups, Castors, Regnards, Fouines, Martes, &
plusieurs autres especes d'animaux, que nous n'avons pas par deçà. La
pesche y est abondante en plusieurs sortes & especes de poisson, tant de
ceux que nous avons, que d'autres que nous n'avons pas aux costes de France. Pour la chasse des oyseaux, elle y est aussi en quantité, & qui y
viennent en leur temps, & saison: Le pays est traversé de grand nombre de
rivieres, ruisseaux, & estangs, qui se deschargent les unes dans les autres, &
en leur fin aboutissent dedans ledict fleuve Sainct Laurens, & dans les lacs
par où il passe: Le païs est fort plaisant en son Printemps, il est chargé de
grandes & hautes forests, & remplies des bois de pareilles especes que ceux
que nous avons en France, bien est-il vray qu'en plusieurs endroicts il y a
quantité de païs deserté, où ils sement des bleds d'Inde: aussi que ce pays
est abondant en prairies, pallus, & marescages, qui sert pour la nourriture
desdicts animaux. Le pays du Nort de ladite grande riviere est fort aspre &
montueux, soubs la hauteur de quarante-sept à quarante-neuf degrez de
latitude, remply de rochers forts en quelques endroicts, à ce que j'ay peu
voir, lesquels sont habitez de Sauvages qui vivent errants parmy le pays, ne
labourans, & ne faisans aucune culture, du moins si peu que rien, & sont
chasseurs 124 125 , estans ores en un lieu, & tantost en un autre, le païs y
estant assez froid & incommode. L'estendue d'icelle terre du Nord soubs la
hauteur de quarante-neuf degrez de latitude, de l'Orient à l'Occident a six
cents lieues de longitude, qui est aux lieux dont nous avons ample
cognoissance. Il y a aussi plusieurs belles & grandes rivieres qui viennent
de ce costé-là, & se deschargent dedans ledit fleuve, accompagnez d'un
nombre infiny de belles prairies, lacs, & estangs, par où elles passent, dans
lesquels y a abondance de poissons, & force isles, la pluspart desertes, qui
sont délectables à voir, où en la pluspart il y a grande quantité de vignes, &
autres fruicts Sauvages 126. Quand aux parties qui tirent plus à l'Occident,
nous n'en pouvons, sçavoir bonnement le traget, d'autant que les peuples
n'en ont aucune cognoissance, sinon de deux ou trois cents lieues, ou plus,
vers l'Occident, d'où vient ladicte grande riviere qui passe entr'autres lieux,
par un lac qui contient prés de trante journées de leurs canaux, à sçavoir
celuy qu'avons nommé la Mer douce, eu esgard à sa grande estendue, ayant
prés de quatre cent lieues de long 127: aussi que les Sauvages avec lesquels
nous avons accez, ont guerre avec autres nations, tirant à l'Occident dudit
grand lac, qui est la cause que nous n'en pouvons avoir plus ample
cognoissance, sinon qu'ils nous ont dict plusieurs fois que quelques
prisonniers de cent lieues leur ont rapporté y avoir des peuples semblables à
nous en blancheur, & autres choses, ayans par eux veu de la chevelure de
ces peuples, qui est fort blonde, & qu'ils estiment beaucoup, pource qu'ils
les disent estre comme nous. Je ne puis que penser là dessus, sinon que ce fussent gens plus civilisez qu'eux, & qu'ils disent nous ressembler: il seroit
bien besoing d'en sçavoir la vérité par la veue, mais il faut de l'assistance, il
n'y a que le temps, & le courage de quelques personnes de moyens, qui
puissent, ou vueillent, entreprendre d'assister ce desseing, affin qu'un jour
on puisse faire une ample & parfaite découverture de ces lieux, affin d'en
avoir une cognoissance certaine.
Note 121: (retour)
Par pays il faut entendre ici le pays en général, ou la Nouvelle-France, et non pas
le pays des Hurons, encore moins le pays des Algonquins, comme a fait Sagard
(Hist. du Canada, p. 201, 202).
Note 122: (retour)
Cette terre où était Champlain, c'est-à-dire, le Haut-Canada.
Note 123: (retour)
Voici comme l'édition de 1632 corrige ce passage: «Au costé vers le nort d'icelle
grande riviere tirant au surouest environ cent lieues par delà vers les
Attigouamans, le pays est partie montagneux... » On voit donc que Champlain
veut parler ici de cette chaîne de montagnes que nous appelons aujourd'hui les
Laurentides.
Note 124: (retour)
L'édition de 1627, remplace ce mot chasseurs par ambullatoires.
Note 125: (retour)
Maintenant.
Note 126: (retour)
Dans l'édition de 1627, presque toute cette phrase a été modifié notablement.
Après le mot fleuve, on y lit ce qui suit: «& d'autres qui à mon oppinion se
deschargent en la Mer, par la partie & costé du Nort, soubs la hauteur de
cinquante à cinquante & un degrez de latitude, suivant le rapport & resolution
que m'en ont faict ceux qui y vont négocier, & traicter, avec les peuples qui y
habitent.»
Note 127: (retour)
Voir la note 2 de la p. 25, ci-dessus.
Pour ce qui est du Midy de ladite grande riviere, elle est fort peuplée, &
beaucoup plus que le costé du Nort, & de diverses nations ayans guerres les uns contre les autres. Le pays y est fort aggreable, beaucoup plus que le
costé du Septentrion, & l'air plus tempéré, y ayant plusieurs especes
d'arbres & fruicts qu'il n'y a pas au Nort dudit fleuve, aussi y a-il beaucoup
de choses au Nort qui le recompense, qui n'est pas du costé du Midy 128:
Pour ce qui est du costé de l'Orient, ils sont assez cogneus, d'autant que la
grand'Mer Oceanne borne ces endroicts-là, à sçavoir les costes de la Brador,
terre-Neufve, Cap Breton, la Cadie, Almonchiguois129, lieux assez
communs, en ayant traité à suffire au discours de mes voyages précédents,
comme aussi des peuples qui y habitent, c'est pourquoy je n'en feray
mention en ce traicté, mon subject n'estant que faire un rapport par discours
succint & véritable de ce que j'ay veu & recogneu de plus particulier.
Note 128: (retour)
Dans l'édition de 1627, la dernière partie de cette phrase a été ainsi corrigée:
«aussi n'est-il pas de tant de proffist & d'utilité, quand aux lieux où se font les
traictez des Pelletries.»
Note 129: (retour)
Lisez Almouchiquois. La côte des Almouchiquois répond à ce que les Anglais
ont appelé Nouvelle-Angleterre (New England).
La contrée de la nation des Attigouautan est soubs la hauteur de 44 degrez
& demy de latitude, & deux cents trante lieues 130 de longitude à l'Occident
& dix de latitude, & en ceste estendue de pays il y a dix-huict Villages 131,
dont six dont clos & fermez de pallissades de bois à triple rang, entre-lassez
les uns dans les autres, où au dessus ils ont des galleries, qu'ils garnissent de
pierres, & d'eau, pour ruer & estaindre le feu que leurs ennemis pourroient
appliquer contre leurs pallissades. Ce pays est beau & plaisant, la pluspart
deserté, ayant la forme & mesme situation que la Bretagne, estans presque
environnez & circuits de la Mer douce 132, & prennent ces 18 villages estre
peuplés de deux mil hommes de guerre, sans en ce comprendre le commun,
qui peuvent faire en nombre 30000 âmes: leurs cabannes 133 sont en façon
de tonnelles, ou berceau, couvertes d'escorces d'arbres de la longueur de 25
à 30 toises, plus ou moins, & six de large, laissant par le milieu une allée de
10 à 12 pieds de large, qui va d'un bout à l'autre, aux deux costez y a une
manière d'establie 134, de la hauteur de 4 pieds, où ils couchent en Esté,
pour éviter l'importunité des puces dont ils ont grande quantité, & en hyver
ils couchent en bas sur des nattes, proches du feu pour estre plus chaudement que sur le haut de l'establie, ils font provision de bois sec, & en
emplissent leurs cabannes, pour brûler en hyver, & au bout d'icelles
cabannes y a une espace, où ils conservent leurs bleds d'Indes, qu'ils mettent
en de grandes tonnes, faites d'escorce d'arbres, au milieu de leur logement:
il y a des bois qui sont suspendus, où ils mettent leurs habits, vivres, &
autres choses, de peur des souris qui y sont en grande quantité. En telle
cabanne y aura douze feux, qui sont vingt-quatre mesnages, & où il fume à
bon escient, qui fait que plusieurs en reçoivent de grandes commoditez aux
yeux, à quoy ils sont subjects, jusques à en perdre la veue sur la fin de leur
aage, n'y ayant fenestre aucune, ni ouverture que celle qui est au dessus de
leurs cabannes, par où la fumée fort, qui est tout ce qui se peut dire &
sçavoir de leurs comportements, vous ayant descript entièrement ceste
forme d'habitation de ces peuples, comme elle se peut sçavoir, mesme de
toutes les nations qui habitent en ces contrées de pays. Ils changent
quelquesfois leur Village de dix, de vingt, ou trente ans, & le transportent
d'une, deux, ou trois lieues du précèdent lieu, s'ils ne sont contraints par
leurs ennemis, de desloger, & s'eslongnez plus loing, comme ont fait les
Antouhonorons de quelque 40 à 50 lieues. Voila la forme de leur logements
qui sont separez les uns des autres, comme de trois à quatre pas, pour la
crainte du feu qu'ils appréhendent fort.
Note 130: (retour)
Le seul moyen, suivant nous, de rendre ce passage intelligible, est de remplacer
deux cent trente par douze ou treize. Car il est évident que l'auteur, après avoir
déterminé la hauteur moyenne du pays huron, veut en donner les dimensions en
longitude, ou de l'orient à l'occident, et en latitude, ou du nord au sud. Or, en
longitude, le pays huron n'a que douze ou treize lieues; c'est tout ce que l'on peut
compter depuis le Couteau-Croche, jusqu'à l'extrémité la plus occidentale du
canton de Tiny. Du nord au sud, il pouvait avoir une dizaine de lieues, comme dit
l'auteur. Il est possible que le manuscrit de Champlain portât 23, ou 20 à 30; avec
quoi l'imprimeur aurait bien pu faire 230.
Note 131: (retour)
Sagard, quelques années après, en comptait «vingt ou vingt-cinq» (Hist. du
Canada, p. 247); mais il est clair qu'il ne prétend donner qu'un nombre
approximatif. «Nos Hurons,» dit le P. Brebeuf à la fin de la Relation de 1636,
«sont en vingt villages environ trente mille âmes.»
Note 132: (retour)
Cette expression montre bien que Champlain ne parle ici que du pays huron
proprement dit, qui était en effet presque environné des eaux de la mer Douce. Il
était borné à l'ouest et au nord par le lac Huron, au nord-est, par la rivière
Matchidache, et du côté de l'est et du sud-est par les lacs Couchichine et Simcoe,
qui se déchargent eux-mêmes dans le lac Huron.
Note 133: (retour)
«Qu'ils appellent ganonchiac», ajoute Sagard (Hist. du Canada, p. 248).
Note 134: (retour)
«Qu'ils appellent endicha.» (Sagard, ibid.)
Leur vie est miserable au regard de la nostre, mais heureuse entr'eux qui
n'en ont pas gousté de meilleure, croyant qu'il ne s'en trouve pas de plus
excellente. Leur principal manger, & ordinaire vivre, est le bled d'Inde, &
febves du bresil qu'ils accommodent en plusieurs façons, ils en pillent en
des mortiers de bois, le reduisent en farine, de laquelle ils prennent la fleur
par le moyen de certains vants, faits d'escorce d'arbres, & d'icelle farine font
du pain avec des febves, qu'ils font premièrement bouillir, comme le bled
d'Inde un bouillon, pour estre plus aysé à battre, mettent le tout ensemble,
quelquesfois y mettent des blues, ou des framboises seiches, autrefois y
mettent des morceaux de graisse de Cerf, mais ce n'est pas souvent, leur
estant fort rare, puis après ayant le tout destrampé avec eau tiède ils en font
des pains en forme de gallettes ou tourteaux, qu'ils font cuire soubs les
cendres, & estant cuittes, ils les lavent, & en font assez souvent d'autres, ils
les enveloppent de feuilles de bled d'inde, qu'ils attachent, & mettent, en
l'eaue bouillante, mais ce n'est pas leur ordinaire, ains ils en font d'une autre
sorte qu'ils appellent Migan 135, à sçavoir, ils prennent le bled d'inde pillé,
sans oster la fleur, duquel ils mettent deux ou trois poignées dans un pot de
terre plein d'eau, le font bouillir, en le remuant de fois à autre, de peur qu'il
ne brusle, ou qu'il ne se prenne au pot, puis mettent en ce pot un peu de
poisson frais, ou sec, selon la saison, pour donner goust audit Migan, qui est
le nom qu'ils luy donnent, & en font fort souvent, encores que ce soit chose
mal odorante, principalement en hyver, pour ne le sçavoir accommoder, ou
pour n'en vouloir prendre la peine: Ils en font de deux especes, &
l'accommodent assez bien quand ils veulent, & lors qu'il y a de ce poisson
ledit Migan ne sent pas mauvais, ains seulement à la venaison. Le tout
estant cuit ils tirent le poisson, & l'escrasent bien menu, ne regardant de si
prés à oster les arrestes, les escailles, ny les trippes, comme nous faisons,
mettant le tout ensemble dedans ledit pot, qui cause le plus souvent le mauvais goust, puis estant ainsi fait, le despartent à chacun quelque portion:
Ce Migan est fort clair, & non de grande substance, comme on peut bien
juger: Pour le regard du boire, il n'est point de besoing estant ledit Migan
assez clair de soymesme. Ils ont une autre sorte de Migan, à sçavoir, ils font
greller du bled nouveau, premier qu'il soit à maturité, lequel ils conservent,
& le font cuire entier avec du poisson, ou de la chair, quand ils en ont: une
autre façon, ils prennent le bled d'Inde bien sec le font greller dans les
cendres, puis le pilent, & le reduisent en farine, comme l'autre cy-devant,
lequel ils conservent pour les voyages qu'ils entreprennent, tant d'une part
que d'autre, lequel Migan faict de ceste façon est le meilleur, à mon goust.
En la figure H. se voit comme les femmes pilent leurs bleds d'Inde. Et pour
le faire, ils font cuire force poisson, & viande, qu'ils découppent par
morceaux, puis la mettent dans de grandes chaudières qu'ils emplissent
d'eau, la faisant fort bouillir: ce faict, ils recueillent avec une cuillier la
graisse de dessus, qui provient de la chair, & poisson, puis mettent d'icelle
farine grullée dedans, en la mouvant tousjours, jusques à ce que ledit Migan
toit cuit, & rendu espois comme bouillie. Ils en donnent & despartent à
chacun un plat, avec une cuillerée de la dite graisse, ce qu'ils ont de
coustume de faire aux festins & non pas ordinairement, mais peu souvent:
or est-il que ledict bled nouveau grullé, comme est cy-dessus, est
grandement estimé entr'eux. Ils mangent aussi des febves qu'ils font bouillir
avec le gros de la farine grullée, y meslant un peu de graisse, & poisson.
Les Chiens sont de requeste en leurs festins qu'ils font souvent les uns & les
autres, principallement durant l'hyver qu'ils font à loisir: Que s'ils vont à la
chasse aux Cerfs, ou au poisson, ils le reservent pour faire ces festins, ne
leur demeurant rien en leurs cabannes que le Migan clair pour ordinaire,
lequel ressemble à de la brannée, que l'on donne à manger aux pourceaux.
Ils ont une autre manière de manger le bled d'Inde, & pour l'accommoder ils
le prennent par espics, & le mettent dans l'eau, sous la bourbe, le laissant
deux ou trois mois en cet estat, & jusques à ce qu'ils jugent qu'il soit pourry,
puis ils l'ostent de là & le font bouillir avec la viande ou poisson, puis le
mangent, aussi le font-ils gruller, & est meilleur en cette façon que bouilly,
mais je vous asseure qu'il n'y a rien qui sente si mauvais, comme fait cedit
bled sortant de l'eau tout boueux: néantmoins les femmes, & enfans, le
prennent & le sucent comme on faict les cannes de succre, n'y ayant autre
chose qui leur semble de meilleur goust, ainsi qu'ils en font la
demonstration, leur ordinaire n'est que de faire deux repas par jour: Quant à nous autres, nous y avons jeusné le Karesme entier, & plus pour les
esmouvoir à quelque exemple, mais c'estoit perdre temps: Ils engraissent
aussi des Ours, qu'ils gardent deux ou trois ans, pour faire des festins
entr'eux: j'ay recognu que si ces peuples avoient du bestail, ils en seroient
curieux, & le conserveroient fort bien, leur ayant montré la façon de le
nourrir, chose qui leur seroit aisée, attendu qu'ils ont de bons pasturages, &
en grande quantité en leur païs, pour toute sorte de bestail, soit chevaux,
boeufs, vaches, mouttons, porcs, & autres especes, à faute desquels bestiaux
on les juge miserables comme il y a de l'apparance: Neantmoins avec toutes
leurs miseres je les estime heureux entr'eux, d'autant qu'ils n'ont autre
ambition que de vivre, & de se conserver, & sont plus asseurez que ceux qui
sont errants par les forests, comme bestes bruttes: aussi mangent-ils force
sitrouilles, qu'il font bouillir, & rostir soubs les cendres. Quand à leur habit,
ils sont de plusieurs sortes, & façons, & diversitez de peaux de bestes
sauvages, tant de celles qu'ils prennent, que d'autres qu'ils eschangent pour
leur bled d'inde, farines, pourcelines, & fillets à pescher, avec les
Algommequins, Piserenis, & autres nations, qui sont chasseurs, & n'ont
leurs demeures arrestées: tous leurs habits sont d'une même façon, sans
diversité d'invention nouvelle: ils passent & accommodent assez
raisonnablement les peaux, faisant leur brayer d'une peau de Cerf,
moyennement grande, & d'un autre le bas de chausses, ce qui leur va
jusques à la ceinture, estant fort plissé, leurs souliers sont de peaux de
Cerfs, Ours, & Castors, dont ils usent en bon nombre: Plus, ils ont une
robbe de mesme fourrure, en forme de couverte, qu'ils portent à la façon
Irlandoise, ou Ægyptienne, & des manches qui s'attachent avec un cordon
par le derrière: voila comme ils sont habillez durant l'hyver, comme il se
voit en la figure D. Quand ils vont par la campagne, ils seignent leur robbe
autour du corps, mais estans à leur Village, ils quittent leurs manches, & ne
se seignent point: les passements de Milan pour enrichir leurs habits sont de
colle & de la raclure desdites peaux, dont ils font des bandes en plusieurs
façons, ainsi qu'ils s'avisent, y mettant par endroits des bandes de painture
rouge, brun, parmy celles de colle, qui parroissent tous-jours blanchastres,
n'y perdant point leurs façons, quelques salles qu'elles puissent estre. Il y en
a entre ces nations qui sont bien plus propre à passer les peaux les uns que
les autres, & ingénieux pour inventer des compartiments à mettre dessus
leurs habits: Sur tous autres nos Montagnais, & Algommequins, ce sont
ceux qui y prennent plus de peine, lesquels mettent à leurs robbes des bandes de poil de porc-espy, qu'ils taindent en fort belle couleur d'escarlatte:
ils tiennent ces bandes bien chères entr'eux, & les destachent pour les faire
servir à d'autres robbes, quand ils en veulent changer, plus pour embellir la
face, & avoir meilleure grâce, quand ils se veulent bien parer: La pluspart se
paindent le visage noir, & rouge, qu'ils desmeslent avec de l'huyle, faite de
la graine d'herbe au Soleil, ou bien avec de la graisse d'ours, ou autres
animaux, comme aussi ils se taindent les cheveux qu'ils portent, les uns
longs, les autres courts, les autres d'un costé seulement: Pour les femmes, &
les filles, elles les portent tousjours d'une mesme façon, elles sont vestus
comme les hommes, horsmis qu'elles ont tousjours leurs robbes saintes, qui
leur viennent en bas, jusques au genouil: c'est en quoy elles différent des
hommes, elles ne sont point honteuses de montrer le corps, à sçavoir depuis
la cainture en haut, & depuis la moitié des cuisses en bas, ayant tousjours le
reste couvert & sont chargées de quantité de pourceline, tant en colliers, que
chaisnes, qu'elles mettent devant leurs robbes, pendans à leurs ceintures,
bracelets, & pendants d'oreilles, ayant les cheveux bien paignez, paints, &
graissez, & ainsi s'en vont aux dances, ayans un touffeau de leurs cheveux
par derrière, qui leur sont liez de peaux d'anguilles, qu'ils accommodent &
font servir de cordon, ou quelquesfois ils attachent des platines d'un pied en
carré, couvertes de ladite pourceline, qui pend par derrière, & en ceste façon
poupinement vestues & habillées, elles se montrent volontiers aux dances,
où leurs pères, & mères les envoyent, n'oubliant rien de ce qu'ils peuvent
apporter d'invention pour embellir & parer leurs filles, & puis asseurer avoir
veu en des dances ou j'ay esté, telle fille qui avoit plus de douze livres de
pourceline sur elles, sans les autres bagatelles, dont elles sont chargées &
attourées. En la figure desja citée se voit comme les femmes sont habillées,
comme montre F. & les filles allant à la dance, G.
Note 135: (retour)
Dans le tirage de 1620, on a corrigé, en marge seulement, et l'on a mis le mot
michan au lieu de migan. Ce changement se retrouve encore dans l'édition de
1627. L'on sait que, dans l'écriture de cette époque, les lettres ch avaient
beaucoup de ressemblance avec le g.
OceanofPDF.com Tous ces peuples sont d'une humeur assez joviale, bien qu'il y en aye
beaucoup de complexion triste, & saturnienne entr'eux: Ils sont bien
proportionnés de leurs corps, y ayant des hommes bien formez, forts, &
robustes, comme aussi des femmes, & filles, dont il s'en trouve un bon
nombre d'agréable, & belles, tant en la taille, couleur, qu'aux traicts du
visage, le tout à proportion, elles n'ont point le saing ravallé que fort peu, si
elles ne sont vieilles, & se trouvent parmy ces nations de puissantes
femmes, & de hauteur extraordinaire: car ce sont elles qui ont presque tout
le soing de la maison, & du travail, car elles labourent la terre, sement le
bled d'Inde, font la provision de bois pour l'hyver, tillent la chanvre, & la
fillent, dont du fillet ils font les rets à pescher, & prendre le poisson, &
autres choses necessaires, dont ils ont affaire, comme aussi ils ont le soing
de faire la cueillette de leurs bleds, les serrer, accommoder à manger, &
dresser leur mesnage, & de plus sont tenues de suivre & aller avec leurs
maris, de lieu en lieu, aux champs, où elles servent de mulle à porter le
bagage, avec mille autres sortes d'exercices, & services, que les femmes
font & sont tenues faire. Quant aux hommes, ils ne font rien qu'aller à la
chasse du Cerf, & autres animaux, pécher du poisson, de faire des cabannes,
& aller à la guerre.
Ces choses faites, ils vont aux autres nations, où ils ont de l'accès, &
cognoissance, pour traicter & faire des eschanges de ce qu'ils ont, avec ce
qu'ils n'ont point, & estans de retour, ils ne bougent des festins, & dances,
qu'ils se font les uns aux autres, & à l'issue se mettent à dormir, qui est le
plus beau de leur exercice.
Ils ont une espece de mariage parmy eux, qui est tel, que quand une fille eat
en l'âge d'onze, douze, treize, quatorze, ou quinze ans, elle aura des
serviteurs, & plusieurs, qu'elle fera, & selon ses bonnes grâces, la
rechercheront quelque temps: cela faict, elles seront demandées aux pères,
& mères, bien que souvent elles ne prennent pas leur consentement, fors
celles qui sont les plus sages & mieux advisées, qui se soubsmettent à la
volonté de leur père & mère. Cet amoureux, ou serviteur, presentera à la
fille quelques colliers, chaisnes, & bracelets de pourceline: si la fille a ce
serviteur aggreable, elle reçoit ce present, ce faict, cet amoureux viendra
coucher avec elle trois ou quatre nuicts sans lui dire mot, durant ce temps, & là ils recueillent le fruict de leurs affections, d'où il arrivera le plus
souvent qu'après avoir passé huict, ou quinze jours, s'ils ne se peuvent
accorder, elle quittera son serviteur, lequel y demeurera engagé pour ses
colliers, & autres dons par luy faicts, n'en retirant qu'un maigre passe-
temps: & cela passé, frustré de son esperance, il recerchera un autre femme,
& elle un autre serviteur, s'ils voyent qu'il soit à propos, & ainsi continuent
ceste façon de faire, jusques à une bonne rencontre: Il s'en trouve telle qui
passe ainsi sa jeunesse, qui aura eu plus de vingt maris, lesqueîs vingt maris
ne sont pas seuls en la jouyssance de la beste, quelques mariez qu'ils soient:
car la nuict venue, les jeunes femmes courent d'une cabanne en une autre,
comme font les jeunes hommes de leur costé, qui en prennent par où bon
leur semble, toutesfois sans violance aucune, remettant le tout à la volonté
de la femme: Le Mary fera le semblable à sa voisine, nulle jalousie ne se
trouve entr'eux pour cela, & n'en reçoivent aucune infamie, ny injure, la
coustume du pays estant telle. Or le temps qu'elles ne delaissent point leurs
maris est quand elles ont des enfans: les Maris précédants reviennent vers
elles, leur remonstrer l'affecrion, & amitié, qu'ils leur ont portée par le
passé, & plus que nul autre, & que l'enfant qu'elles auront est à luy, & est de
son faict: un autre luy en dira autant, en fin c'est à qui mieux, & qui le
pourra emporter, & l'avoir pour femme: & par ainsi il est au choix & option
de la femme, de prendre, & d'accepter celuy qui luy plaira le plus, ayant en
ses recerches, & amours, gaigné beaucoup de pourceline, & de plus, ceste
élection de Mary: Elles demeurent avec luy sans plus le delaisser, ou si elles
le laissent, il faut que ce soit avec un grand subject, autre que l'impuissance,
car il est à l'espreuve: neantmoins estant avec ce mary elle ne laisse pas de
se donner carrière, mais elle se tient, & reside, tousjours au mesnage,
faisant bonne mine, de façon que les enfans qu'ils ont ensemble, ainsi nez
d'une telle femme, ne se peuvent asseurer légitimes, aussi ont-ils une
coustume, prevoyant ce danger, qui est telle, à sçavoir, que les enfans ne
succedent jamais aux biens, & dignitez, de leurs pères, doubtant comme j'ay
dit de leur géniteur, mais bien font-ils leurs successeurs, & héritiers, les
enfans de leurs soeurs, & desquels ils sont asseurez d'estre yssus, & sortis:
Pour la nourriture & eslevation de leurs enfans 136, ils le mettent durant le
jour sur une petite planche de bois, & le vestent, & enveloppent de
fourrures, ou peaux, & le bandent sur ladite planchette, la dressent debout,
& laissant une petite ouverture par où l'enfant faict ses petites affaires, & si
c'est une fille, ils mettent une feuille de blé d'Inde entre les cuisses, qui presse contre sa nature, & font sortir le bout de ladite feuille dehors qui est
renversée, & par ce moyen l'eau de l'enfant coulle par ceste feuille, & sort
dehors, sans gaster l'enfant de ses eaues, ils mettent aussi soubs les enfants
du duvet de certains roseaux, que nous appelions pied de lièvre, surquoy ils
sont couchés fort mollement, & le nettoyent du mesme duvet, & pour parer
l'enfant, ils garnissent ladite planchette de patinostres, & en mettent à son
col, quelque petit qu'il soit: & la nuict, ils le couchent tout nud, entre le
père, & la mère, considerant en cela une grande merveille de Dieu, qui les
conserve de telle façon, qu'il n'en arrive pas beaucoup d'inconvenient,
comme il feroit à croire par quelque estouffemens, estant le père, & la mère,
en un profond sommeil, ce qui n'arrive pas que bien rarement. Les enfans
sont fort libertins entre ces nations: les pères, & mères, les flattent trop, &
ne les chastient point du tout, aussi sont-ils si meschants, & de si perverse
nature, que le plus souvent ils battent leurs mères, & autres, des plus
fascheux, battent leur père, en ayant acquis la force, & le pouvoir: à sçavoir,
si le père, ou la mère, leur font chose qui ne leur agrée pas, qui est une
espece de malédiction que Dieu leur envoye.
Note 136: (retour)
Sagard ajoute là-dessus quelques détails qui complètent ce que dit ici Champlain.
«Nos Huronnes, dit-il, emmaillottent leurs petits enfans durant le jour dans des
peaux sur une petite planchette de bois de cèdre blanc, d'environ deux pieds de
longueur ou peu plus, & un bon pied de largeur, où il y a à quelqu'uns un petit
arrest, ou aiz plié en demy rond attaché au dessous des pieds de l'enfant, qu'ils
appuyent contre le plancher de la cabane, ou bien elles les portent promener avec
icelles derrière leur dos, avec un collier ou cordelette qui leur pend sur le front.
Elles les portent aussi quelquefois nuds hors du maillot dans leur robbe ceinte,
pendus à la mammelle, ou derrière leur dos, presque debouts, la teste en dehors,
qui regarde des yeux d'un costé & d'autre par dessus les espaules de celle qui le
porte. Lors que l'enfant est emmaillotté sur la petite planchette, ordinairement
enjolivée de matachias & chapelets de pourceleine, ils luy laissent une ouverture
devant la nature, par où il faict son eau, & si c'est une fille, il y adjoustent une
fueille de bled d'Inde renversée, qui sert à porter l'eau dehors, sans que l'enfant
soit gasté de ses eaues, ny salle de ce costé là... Les Sauvagesses comme elles
n'ont jamais eu l'usage du linge, ny la méthode d'en faire, encore qu'elles ayent
du chanvre assez, ont trouvé l'invention d'un duvet fort doux de certains roseaux,
sur lesquels elles couchent leurs enfans fort mollement, & les nettoyent du
mesme duvet, ou avec de la poudre de bois fec & pourry, & la nuict venue, elles
les couchent souvent tout nuds entre le père, & la mère, ou dans le sain de la
mère mesme, enveloppé de sa robe pour le tenir plus chaudement, & n'en arrive
que très-rarement d'accident. Les Canadiens, & presque tous les peuples errants,
se servent encore d'une pareille planchette pour coucher leurs enfans, qu'ils
appuyent contre quelque arbre ou l'attachent aux branches, mais encores dans des
peaux sans planchette, à la manière qu'on accommode ceux de deçà dans des
langes, & en cet estat les posent de leur long doucement dans une peau
suspendue en l'air, attachée par les quatre coins aux bois de la cabane, comme
sont les lits de roseau des Mattelots sous le tillac des navires, & s'ils veulent
bercer l'enfant, il n'ont qu'à donner un bransle à cette peau suspendue, laquelle se
berce d'elle mesme.» (Hist, du Canada, p. 338, 339, 340.)
Pour ce qui est de leurs loix, je n'ay point veu qu'ils en ayent, ny chose qui
en approche, comme de faict ils n'en ont point, d'autant qu'il n'y a en eux
aucune correction, chastiment, ny de reprehension à l'encontre des
malfaicteurs, sinon par une vangeance, randant le mal pour le mal, non par
forme de reigle, mais par une passion qui leur engendre les guerres &
différents, qu'ils ont entr'eux le plus souvent.
Au reste, ils ne recognoissent aucune Divinité, ils n'adorent & ne croyent en
aucun Dieu, ny chose quelconque 137: ils vivent comme bestes bruttes, ils
ont bien quelque respect au Diable, ou d'un nom semblable, ce qui est
doubteux, parce que soubs ce mot qu'ils prononcent, sont entendus diverses
significations & comprend en soy plusieurs choses: de façon que mal-
aisément peut-on sçavoir, & discerner s'ils entendent le Diable, ou une autre
chose, mais ce qui fait plustost croire estre le Diable, qu'ils entendent, est
que lors qu'ils voyent un homme faisant quelque chose extraordinaire, ou
est plus habille que le commun, ou bien est vaillant guerrier, ou d'ailleurs en
furie, comme hors de la raison, & de soy-mesme, ils l'appellent Oqui,
comme si nous disions un grand esprit sçavant, ou un grand Diable 138.
Note 137: (retour)
«Ils ne recognoissent, dit Sagard, & n'adorent aucune vraye Divinité, ny Dieu
celeste ou terrestre, duquel ils puissent rendre quelque raison, & que nous
puissions sçavoir, car encore bien qu'ils tiennent tous en général Youskeha pour
le premier principe & Créateur de tout l'Univers avec Eataentsic, si est-ce qu'ils
ne luy offrent aucunes prières, offrandes, ny sacrifices comme à Dieu, &
quelqu'uns d'entr'eux le tiennent fort impuissant au regard de nostre Dieu, duquel
ils admiroient les oeuvres.» (Hist. du Canada, p. 494.)
Note 138: (retour)
« Ils ont bien, dit Sagard, quelque respect particulier à ces démons ou esprits
qu'ils appellent Oki, mais c'est en la mesme manière que nous avons le nom
d'Ange, distinguant le bon du mauvais, car autant est abominable l'un, comme
l'autre est vénérable. Aussi ont-ils le bon & le mauvais Oki, tellement qu'en
prononçant ce mot Oki ou Ondaki, sans adjonction, quoy qu'ordinairement il soit
pris en mauvaise part, il peut signifier un grand Ange, un Prophète ou une
Divinité, aussi bien qu'un grand diable, un Médecin, ou un esprit furieux &
possedé. Ils nous y appelloient aussi quelquesfois, pour ce que nous leur
enseignions des choses qui surpassoient leur capacité & les faisoient entrer en
admiration, qui estoit chose aysée veu leur ignorance.» (Hist. du Canada, p. 494,
495.)
Quoy que ce soit, ils ont de certaines personnes, qui sont les Oqui, ou
Manitous, ainsi appellez par les Algommequins & Montagnais, & ceste
sorte de gens font les Médecins pour guarir les mallades, & pencer les
blessez: prédire les choses futures, au reste toutes abusions illusions du
Diable, pour les tromper, & decevoir. Ces Oquis, ou devins, leur
persuadent, & à leurs patients, & mallades, de faire, ou faire faire des
festins, & quelques cérémonies, pour étire plustost guaris, & leur intention
est affin d'y participer, & en tirer la meilleure part, & soubs esperance d'une
plus prompte guarison leur faire faire plusieurs autres cérémonies, que je
diray cy-aprés en son lieu. Ce sont ceux-là en qui ils croyent le plus, mais
d'estre possedez du Diable, & tourmentez comme d'autres Sauvages plus
eslongnez qu'eux, c'est ce qui se voit fort rarement, qui donne plus
d'occasion, & subject de croire leur réduction en la cognoissance de Dieu
plus facille, si leur pays estoit habitué de personnes qui prissent la peine, &
le soing, de leur enseigner, & ce n'est pas assez d'y envoyer des Religieux,
s'il n'y a des gens pour les maintenir, & assister: car encores que ces peuples
ayent le desir aujourd'huy de cognoistre que c'est que de Dieu, le lendemain
ceste volonté leur changera, quand il conviendra oster, & suprimer, leurs
salles coustumes, la dissolution de leurs moeurs, & leurs libertez incivilles:
De façon qu'il faut des peuples, & des familles, pour les tenir en debvoir, &
avec douceur les contraindre à faire mieux, & par bons exemples les
esmouvoir à correction de vie. Le Père Joseph, & moy, les avons
maintesfois
entretenu sur ce qui estoit de nostre créance, loix, & coustumes: ils
escoutoient avec attention en leurs conseils, nous disans quelquefois, tu dis
choses qui passe nostre esprit, & que ne pouvons comprandre par discours,
comme chose qui surpasse nostre entendement: Mais si tu veus bien faire
est d'habiter ce pays, & amener femmes, & enfans, lesquels venant en ces
régions, nous verrons comme tu sers ce Dieu que tu adore, & de la façon
que tu vis avec tes femmes, & enfans, de la manière que tu cultive les
terres, & en semant 139, & comme tu obeys à tes loix, & de la façon que l'on
nourrit les animaux, & comme tu fabrique tout ce que nous voyons sortir de tes inventions: Ce que voyant, nous apprendrons plus en un an, qu'en vingt
à ouyr discourir, & si nous ne pouvons comprandre, tu prendras nos enfans,
qui seront comme les tiens: & ainsi jugeant nostre vie miserable, au pris de
la tienne, il est aisé à croire que nous la prenderont, pour laisser la nostre:
leurs discours me sembloit d'un bon sens naturel, qui montre le desir qu'ils
ont de cognoistre Dieu. C'est un grand dommage de laisser perdre tant
d'hommes & les voir périr à nos portes, sans leur donner secours, qui ne
peut estre sans l'assistance des Roys, Princes, & Ecclesiastiques, qui seuls
ont le pouvoir de ce faire: Car aussi en doibvent-ils seuls emporter
l'honneur d'un si grand oeuvre, à sçavoir de planter la foy Chrestienne en un
pays incognu, & barbare, aux autres nations, estant bien informé de ces
peuples, comme nous sommes, qu'ils ne respirent, & ne désirent autre chose
que d'estre plainement instruits de
ce qu'il leur faut suivre & éviter, c'est donc à ceux qui ont le pouvoir d'y
travailler, & y contribuer de leur abondance, car un jour ils respondront
devant Dieu de la perte de tant d'âmes qu'ils laissent périr par leur
négligence & avarice, car ils ne sont pas peu, mais en très-grand nombre: or
ce sera quand il plaira à Dieu de leur en faire la grâce, pour moy j'en desire
plustost l'effect aujourd'huy que demain, pour le zelle que j'ay à
l'advancement de la gloire de Dieu, à l'honneur de mon Roy, au bien, &
réputation de ma patrie.
Note 139: (retour)
Le manuscrit de l'auteur portait vraisemblablement: & ensemance.
Pour ce qui est des mallades, celuy, ou celle, qui sera frappé, ou attaint de
quelque malladie, mandera quérir l'Oqui, lequel venu qu'il sera, visitera le
mallade, & apprendra, & s'instruira de son mal, & de sa douleur: cela fait
ledit Oqui envoyera quérir un grand nombre d'hommes, femmes, & filles,
avec trois ou quatre vieilles femmes, ainsi qu'il sera ordonné par ledict
Oqui, & entrant en leurs cabannes en dançant, avec chacune une peau d'ours
sur la teste, ou d'autres bestes, mais celles d'ours est la plus ordinaire, n'en
ayant point de plus monstrueuse, & y aura deux ou trois autres vieilles qui
seront proches de la mallade, ou patiente, qui est le plus souvent mallade
par hypocrisie ou fausse imagination: mais de cette malladie elles sont
bientost guaries, & lesquelles le plus souvent font les festins aux despens de leurs amis, ou parens, qui leur donnent dequoy mettre en leur chaudière,
outre celles qu'ils reçoivent des presents des danceurs, & danceuses comme
de la pourceline, & autre bagatelles, ce qui faict qu'elles
sont bien-tost guaries: car comme ils voyent ne plus rien esperer, ils se
levent, avec ce qu'elles ont peu amasser, car d'autres bien mallades mal-
aisément se guarissent-elles de tels jeux, & dances, & façons de faire. Et
pour retourner à mon propos, les vieilles qui sont proches de la mallade
reçoivent les presens, chantans chacune à son tour, & puis ils cessent de
chanter, & alors que tous les presens sont faicts, ils commancent à lever
leurs voix d'un mesme accord, chantans toutes ensembles, & frappant à la
mesure avec des bastons sur des escorces d'arbres seiches, alors toutes les
femmes, & filles, commancent à se mettre au bout de la cabanne, comme
s'ils vouloient faire l'entrée d'un ballet, ou d'une mascarade: les vieilles
marchans devant avec leurs peaux d'ours sur leurs testes, & toutes les autres
les suivent l'une après l'autre. Ils n'ont que de deux sortes de dances qui ont
quelque mesure, l'une de quatre pas, & l'autre de douze, comme si on
dançoit le Trioly de Bretagne. Ils ont assez bonne grâce en dançant, il se
met souvent avec elles de jeunes hommes, & après avoir dancé une heure,
ou deux, les vieilles prendront la mallade pour dancer qui fera mine de se
lever tristement, puis se mettra en dance, ou estant, après quelque espace de
temps elle dancera, & s'esjouyra aussi bien que les autres: Je vous laisse à
penser comme elle se doibt porter en sa malladie. Cy-dessoubs est la forme
de leurs dances.
Le Médecin y acquiert de l'honneur, & de la réputation, de voir si tost sa
patiente guarie, & debout: ce qui ne se faict pas à celles qui sont mallades à
l'extrémité, & accablez de langueur,
ains plustost ceste espece de médecine leur donne la mort plustost que la
guarison: car je vous assure qu'il font quelquesfois un tel bruict, &
tintamarre, depuis le matin jusques à deux heures de nuict, qu'il est
impossible au patient de le supporter, sinon avec beaucoup de peine.
Quelquesfois il prendra bien envie au patient de faire dancer les femmes, &
filles, toutes ensemble, mais ce sera par l'ordonnance de l'Oqui, & ce n'est
pas encores le tout, car luy & le Manitou, accompagnez de quelques autres,
feront des singeries, & des conjurations, & se tourneront tant, qu'ils demeureront le plus souvent comme hors d'eux-mesme, comme fols &
insensez, jettent le feu par la cabanne d'un costé & d'autre, mangeant des
charbons ardans, les tenant en leurs mains un espace de temps, jettant aussi
des cendres toutes rouges sur les yeux des autres spectateurs, & les voyans
en cet estat, on diroit que le Diable Oqui, ou Manitou, si ainsi les faut
appeller, les possedent, & les font tourmenter de la sorte. Et ce bruit, &
tintamarre, ainsi faict ils se retirent chacun chez soy, & ceux qui ont bien de
la peine durant ce temps, ce sont les femmes des possedez, & tous ceux de
leurs cabannes, pour la crainte qu'ils ont que ces enragez ne bruslent tout ce
qui est dedans leurs maisons, ce qui les induit à oster tout ce qui est en
voye, car lors qu'il arrive, il vient tout furieux, les yeux estincellans, &
effroyables, quelquesfois debout, & quelquesfois assis, ainsi que la fantaisie
les prend: aussi-tost une quinte le prendra, empoignant tout ce qu'il
trouvera, & rencontrera, en son chemin, le jette d'un costé, & d'autre, & puis
se couche, où il s'endort quelque espace de temps, & se réveillant en
sursault, prend du feu, & des pierres, qu'il jette de toutes parts, sans aucun
esgard, ceste furie se passe par le sommeil qui luy reprend, & lors il fait
furie, ou il appelle plusieurs de ses amis, pour suer avec luy, qui est le
remède qu'ils ont le plus propre pour se continuer en leur santé, &
cependant qu'ils suent, la chaudière trotte pour accommoder leur manger,
après avoir esté quelquefois deux ou trois heures enfermez avec de grandes
escorces d'arbres, couverts de leurs robbes, ayans au milieu d'eux grande
quantité de cailloux, qu'ils auront fait rougir dans le feu, & tousjours
chantent, durant qu'ils sont en furie, & quelquesfois ils reprennent leur vent:
on leur donne force pottées d'eau pour boire, d'autant qu'ils sont fort altérez,
& tout cela faict, le demoniacle fol, ou endiablé, devient sage: Cependant il
arrivera que trois, ou quatre, de ces mallades s'en trouveront bien, &
plustost par heureuse rencontre, & d'advanture, que par science, ce qui leur
confirme leur fauce créance, pour estre persuadez qu'ils sont guaris par le
moyen de ces cérémonies, sans considerer que pour deux qu'ils en
guerissent, il en meurt dix autres par leur bruict & grand tintamarre, &
soufflements qu'ils font, qui est plus capable de tuer, que de guarir un
mallade: mais quoy ils esperent recouvrir leur santé par ce bruict, & nous au
contraire par le silence & repos, c'est comme le diable fait tout au rebours
de bien. Il y a aussi des femmes qui entrent en ces furies, mais ils ne font
tant de mal, ils marchent à quatre pattes, comme bestes: ce que voyant, ce
Magicien appelle l'Oqui, commance à chanter, puis avec quelques mines la soufflera, luy ordonnant à boire de certaines eaues, & qu'aussitost elle face
un festin, soit de poisson, ou de chair, qu'il faut trouver, encores qu'il toit
rare pour lors, neantmoins est aussitost fait. La crierie faite, & le banquet
finy, ils s'en retournent chacun en sa cabanne, jusques à une autre fois qu'il
la reviendra visiter, la soufflant & chantant avec plusieurs autres, appellez
pour cet effect, tenans en la main une tortue seiche, remplie de petits
cailloux qu'ils font servir140 aux oreilles de la mallade, luy ordonnant qu'elle
doit faire 3 ou 4 festins tout de suitte, une partie de chanterie, & dancerie,
où toutes les filles se trouvent parées, & paintes, comme j'ay representé en
la figure G. Ledit Oqui ordonnera qu'il se face des mascarades, & soient
desguisez, comme ceux qui courent le Mardy gras par les rues, en France:
ainsi ils vont chanter prés du lict de la mallade, & se promènent tout le long
du Village cependant que le festin se prépare pour recevoir les masques qui
reviennent bien las, ayans pris assez d'exercice pour vuider le Migan de la
chaudière.
Note 140: (retour)
Lisez sonner.
Leurs coustumes sont, que chacun mesnage vit de ce qu'il peut pescher &
semer, ayant autant de terre comme il leur est necessaire: ils la desertent
avec grand'peine, pour n'avoir des instruments propres pour ce faire: une
partie d'eux esmondera les arbres de toutes ses branches qu'ils font brusler
au pied dudit arbre pour le faire mourir. Ils nettoyent bien la terre entre les
arbres, & puis sement leur bled de pas en pas, où ils mettent en chacun
endroict quelques dix grains, ainsi continuant jusques à ce qu'ils en ayent
assez pour trois ou quatre ans de provision, craignant qu'il ne leur succede
quelque mauvaise année. Ces femmes ont le soing de semer, & cueillir,
comme j'ay dict cy-devant, & de faire la provision de bois pour l'hyver,
toutes les femmes s'aydent à faire leur provision de bois, qui141 font dés le
mois de Mars, & Avril, & est avec cet ordre en deux jours. Chaque mesnage
est fourny de ce qui luy est necessaire, & si il se marie une fille, chacune
femme, & fille, est tenue de porter à la nouvelle mariée un fardeau de bois
pour sa provision, d'autant qu'elle ne le pourroit faire seulle, & hors de
saison qu'il faut vacquer à autre chose. Le gouvernement qui est entr'eux est
tel, que les anciens & principaux s'assemblent en un conseil, où ils décident,
& proposent, tout ce qui est de besoing, pour les affaires du Village: ce qui
se fait par la pluralité des voix 142, ou du conseil de quelques-uns d'entr'eux,
qu'ils estiment estre de bon jugement, & meilleur que le commun: Il est prié
de la compagnie de donner son advis sur les propositions faites, lequel advis
est exactement suivy: Ils n'ont point de Chefs particuliers qui commandent
absolument, mais bien portent-ils de l'honneur aux plus anciens & vaillants
qu'il nommera143 Cappitaines par honneur, & un respect, & desquels il se
trouve plusieurs en un Village: bien est-il vray qu'ils portent à quelqu'un
plus de respect qu'aux autres, mais pour cela il ne faut qu'il s'en prevalle, ny
qu'il se doibve estimer plus que ses compagnons, si ce n'est par vanité.
Quant pour les chastiments, ils n'en usent point, ny aussi de commandement
absolu, ains ils font le tout par prières des anciens, & à force de harangues,
& remonstrances, ils font quelque chose, & non autrement, ils parlent tous
en général, & là où il se trouve quelqu'un de l'assemblée qui s'offre de faire