Oeuvres de Champlain

Samuel de Champlain · Chapitre 87 sur 232 · partie 6/6

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Oeuvres de Champlain

Voyage du Sieur

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

recharger son harquebuse, & se mettre en deffence, & s'aprochant de luy, il

le tira 167 à coups de flesche, & l'ayant abattu par terre de ces coups, ils

courent sur luy, & l'achevent à coups de cousteau. Ce faict, ces meurtriers

emportent le corps avec l'autre, & les lièrent ensemble, l'un contre l'autre, si

bien qu'ils ne se pouvoient separer, après il leur attachèrent quantité de

pierres, & cailloux, avec leurs armes, & habits, affin de n'estre descouverts

par aucune remarque, & les portèrent au milieu de la riviere, les jettent, &

coulent au fonds de l'eau, où ils furent un long-temps, jusques à ce que par

la permission de Dieu les cordes se rompirent, & les corps jettez sur le

rivage, & si loing de l'eau, que c'estoit une merveille, le tout pour servir de

parties complaignantes, & de tesmoins irréprochables à l'encontre de ces

deux cruels, & perfides, assassinateurs: car on trouva ces deux corps loing

de l'eau, plus de vingt pas dans le bois, encore liez, & garottez, n'ayans plus

que les os tous décharnez, comme une carcasse, qui neantmoins ne

s'estoient point separez pour un si long-temps, & furent les deux pauvres

corps trouvez long-temps après par ceux de nostre habitation, les cherchant

& déplorant leur absence le long des rivages de ladite riviere, & ce contre

l'opinion de ces deux meurtriers qui pensoient avoir faict leurs affaires si secrettes qu'elles ne se devoient jamais sçavoir, mais comme Dieu ne

voulant par sa Justice souffrir une telle meschanceté, l'auroit faict découvrir

par un autre sauvage, leur compagnon, en faveur de quelque disgrace par

luy receue d'eux, & ainsi les meschants desseings se descouvrent.

 

Note 165: (retour)

 

Cette expression seule montre assez que les deux français passèrent par le

Chenal du Nord; car il n'y a point de prairies naturelles du côté du sud de l'île

d'Orléans. Et il y a bien de l'apparence que cette «pointe proche du giste

recerché,» près de laquelle il y avait «de certaines prairies assez aggreables,»

vers le cap Tourmente et proche de l'île d'Orléans, était la pointe du Petit-Cap:

c'est dans le voisinage de cette pointe qu'étaient les prairies où Champlain,

quelques années plus tard, faisait faire la provision de foin nécessaire à

l'habitation.

 

Note 166: (retour)

 

Le manuscrit de l'auteur portait-il du giste de recerche, ou du giste du recerché,

ou enfin du giste recerché? Dans ces trois suppositions, le sens serait le même.

Mais Recerché ne serait-il pas le nom, peut-être défiguré, du serrurier à qui en

voulaient les deux sauvages? C'est ce qui paraît bien difficile à déterminer. Il

n'est fait mention, jusqu'à cette époque, que d'un seul serrurier, Antoine Natel,

qui découvrit la conspiration tramée contre Champlain en 1608, et qui, pour cette

raison, reçut sa grâce; il est possible que la Providence ait réservé une pareille

mort à celui qui avait été capable de consentir à un complot si criminel. Ce qu'il

y a de remarquable, c'est que Sagard, qui rapporte les choses un peu

différemment, et qui a presque l'air de vouloir corriger ou compléter Champlain,

ne donne pas non plus le nom de ce serrurier, quoiqu'il ait vu et connu plusieurs

témoins oculaires de ces événements.—Dès le second tirage de cette édition, en

1620, on a supprimé les mots de Recerché, &, et la phrase se lit ainsi: ...proche

du giste, sortants de leur canau... Cette même correction subsiste encore dans

l'édition de 1627.

 

Note 167: (retour)

 

Au lieu de ces mots il le tira, dans l'édition de 1627, on lit le tirèrent.

 

Ce qui rendit au Père Religieux 168, & ceux de l'habitation, fort estonnez en

voyant les corps de ces 2 miserables, ayant les os tous découvers, & ceux de

la teste brisez des coups de la massue qu'il avoit reçeus des sauvages, &

furent lesdicts Religieux, & autres, à l'habitation, d'advis de referrer en

quelque part d'icelle, jusques au retour de nos vaisseaux169, affin d'adviser

entre tous les François à ce qui seroit trouvé bon pour ce regard: Cependant

nos gens de l'habitation se resolurent de se tenir sur leurs gardes, & de ne

donner plus tant de liberté ausdits sauvages, comme ils avoient accoustumé, mais au contraire qu'il falloit avoir raison d'un si cruel assassin par une

forme de justice, ou par quelque autre voye, ou pour le mieux attendre nos

vaisseaux, & nostre retour, affin d'adviser tous ensemble le moyen qu'il

falloit tenir pour ce faire, & en attendant conserver les choses en estat.

 

Note 168: (retour)

 

Pendant l'hivernement 1617-18, le P. le Caron demeura à l'habitation, le P. Paul

Huet fut chargé de la mission de Tadoussac, et le Frère Pacifique, de celle des

Trois-Rivières. (Prem. établiss. de la Foy, t. I, p. III.)

 

Note 169: (retour)

 

De ce passage, on peut conclure avec assez de vraisemblance, que les corps ne

furent retrouvés qu'au printemps de 1618.

 

Mais les sauvages voyant que leur malice estoit découverte, & eux, & leur

assassin, en mauvais odeur aux François, ils entrèrent en deffiance, &

crainte, que nos gents n'exerçassent sur eux la vangeance de ce meurtre, se

retirèrent de nostre habitation pour un temps, tant les coulpables du faict

que les autres convaincus d'une crainte dont ils estoient saisis170, & ne

venoient plus à laditte habitation comme ils avoient accoustumé, attendant

quelque plus grande seureté pour eux.

 

Note 170: (retour)

 

Suivant Sagard, il y avait quelque chose de plus grave. «On estoit menacé de

huict cens Sauvages de diverses nations, qui s'estoient assemblez és trois rivieres

à dessein de venir surprendre les François & leur coupper à tous la gorge, pour

prevenir la vengeance qu'ils eussent pu prendre de deux de leurs hommes tuez

par les Montagnais... Mais comme entre une multitude il est bien difficile qu'il

n'y aye divers advis, cette armée de Sauvages pour avoir esté trop long-temps à

se resoudre de la manière d'assaillir les François, en perdirent l'occasion, plus par

divine permission, que pour difficulté qu'il y eust d'avoir le dessus de ceux qui

estoient des-ja plus que demi morts de faim, & abbatus de foiblesse.» (Hist. du

Canada, p. 42.)

 

Et se voyant privez de nostre conversation, & bon accueil accoustumé,

lesdicts Sauvages envoyerent un de leurs compagnons, nommé par les

François la Ferriere171, pour faire leurs excuses de ce meurtre, à sçavoir

qu'ils protestoient n'y avoir jamais adhéré, ny consenty aucunement, se

soubsmettant que si on vouloit avoir les deux meurtriers pour en faire la

justice, les autres sauvages le consentiroient volontiers, si mieux les

François n'avoient aggreable pour réparation & recompense des morts, quelques honnestes presents des pelletries, comme est leur coustume, &

pour une chose qui est irrécupérable: ce qu'ils prièrent fort les François

d'accepter plustost, que la mort des accusez qu'ils prevoyoient mesme leur

estre de difficille exécution, & ce faisant oublier toutes choses comme non

advenues172.

 

Note 171: (retour)

 

La Foriere, d'après Sagard, «(que j'ay fort cognu), dit-il, fin & hault entre tous les

Sauvages & capable de conduire quelque bonne entreprise.» (Hist. du Canada, p.

42.)

 

Note 172: (retour)

 

Sagard nous a conservé, sur cette première démarche des sauvages, quelques

détails qui complètent ce que dit ici l'auteur. «Ils envoyerent le mesme la Foriere

demander pardon & reconciliation avec les François, avec promesse de mieux

faire à l'advenir, ce qu'ils obtindrent d'autant plus facilement que la paix estoit

necessaire à l'une & à l'autre des parties. En suitte ils envoyerent quarante Canots

de femmes & d'enfans pour avoir dequoy manger, disans qu'ils mouroient tous de

faim, ce que consideré par ceux de l'habitation, ils leur distribuerent ce qu'ils

purent, un peu de pruneaux & rien plus, car la necessité estoit grande par tout

entre nous aussi bien qu'entre les Sauvages: laquelle fut cause de nous faire tous

filer doux & tendre à la paix. La chose estant réduite a ce point, il ne restoit plus

qu'à conclure les articles, mais pource que les Sauvages demeuroient tousjours à

leur ancien poste, on envoya sauf conduit à leurs Capitaines pour descendre à

Kebec, ou ils arrivèrent chargez de presens & de complimens avec des

demonstrations de vraie amitié, pendant que leur armée faisoit alte à demi lieue

de là. Les harangues ayans esté faictes & les questions necessaires agitées avec

une ample protestation des Montagnais qu'ils ne cognoissoient les meurtriers des

François; ils offrirent leurs presens & promirent qu'en tout cas ils satisferoient à

ceste mort. Beauchesne & tous les autres François estoient bien d'avis de les

recevoir à ceste condition, mais le P. Joseph le Caron & le V. Paul Huet s'y

opposerent absolument, disans qu'on ne devoit pas ainsi vendre la vie & le sang

des Chrestiens pour des pelleteries, & que ce seroit tacitement autoriser le

meurtre, & permettre aux Sauvages de se vanger sur nous & nous mal traicter à

la moindre fantasie musquée qui leur prendroit, & que si on recevit quelque

chose d'eux, que ce devoit estre seulement en depost, & non en satisfaction,

jusques à l'arrivée des Navires, qui en ordonneroient ce que de raison. Ainsi

Beauchesne ne receut rien qu'a ceste condition. De plus nos Pères influèrent que

les meurtriers devoient estre representez...» (Hist. du Canada, P. 44, 45.)

 

A quoy de l'advis des Pères Religieux fut respondu & conclu, que lesdicts

Sauvages ameneroient, & representeroient, les deux mal-faicteurs, affin de

sçavoir d'eux leurs complices, & qui les avoit incités à ce faire: ce qu'ils

firent entendre audit la Ferriere pour en faire rapport à ses compagnons. Ceste resolution ainsi prise, ledict la Ferriere se retira vers ses compagnons,

& leur ayant fait entendre la resolution des François, ils trouverent ceste

procédure, & forme de justice à eux fort estrange, & assez difficille,

d'autant qu'ils n'ont point de justice establie entr'eux, sinon la vengeance ou

la recompense par presens. Et ayant consideré le tout, & consulté ceste

affaire entr'eux, ils appellerent les deux meurtriers & leur representerent le

malheur où ils s'estoient précipitez, & l'évenement de ce meurtre, qui

pourroit causer une guerre perpétuelle avec les François; leurs femmes, &

enfans, en pourroient pâtir, quant bien ils nous pourroient donner des

affaires, & nous tiendroient serrez en nostre habitation, nous

empescheroient de chasser, cultiver, & labourer les terres, que nous sommes

en trop petit nombre pour tenir la riviere serrée, comme par leurs discours

ils se persuadoient, mais qu'en fin de toutes leurs conclusions il valloit

mieux vivre en paix avec lesdict François, qu'en une guerre, & une

deffiance perpétuelle, & à ceste cause la compagnie desdicts sauvages

finissant le discours, & ayant representé l'intelligence de ces choses ausdits

accusez, leur demandent s'ils n'auroient pas bien le courage de se

transporter avec nous en ladite habitation des François, & de comparoir

devant eux, leur promettant qu'ils n'auroient point de mal, que les François

estoient doux, & pardonnoient volontiers, bref qu'ils feroient tant envers

eux, qu'ils leur remettroient ceste faute, à la charge de ne retourner plus à

telle meschanceté, lesquels deux criminels se voyant convaincus en leur

conscience, subirent à ceste proposition, & s'accordent de suivre cet advis,

suivant lequel, à sçavoir l'un deux qui se prépara, & accommoda, d'habits,

& d'ornements à luy possible, comme s'il eust esté invité d'aller aux nopces,

ou à quelque feste solemnelle, lequel en ceste equippage vint en laditte

habitation, accompagné de son père, & autres des principaux chefs, &

Cappitaine de leur compagnie: Quant à l'autre meurtrier, il s'excusa de ce

voyage173, craignant quelque punition estant convaincu en soy-mesme de ce

meschant acte.

 

Note 173: (retour)

 

Des Trois-Rivières à Québec. C'est aux Trois-Rivières, suivant Sagard, que

s'étaient assemblés les sauvages.

 

Estans donc entrez en ladicte habitation, qui aussi tost fut circuite d'une

multitude de Sauvages de leur compagnie, on leva le pont 174, & chacun des François se mit sur ses gardes, & leurs armes en main faisant bon guet, &

sentinelles posées aux lieux necessaires, craignant l'effort des Sauvages de

dehors, par ce qu'ils se doubtoient qu'on voulust faire justice actuelle du

coulpable, qui si librement s'estoit exposé à nostre mercy, & non luy

seulement, mais aussi ceux qui l'avoient accompagné au dedans, lesquels

pareillement n'estoient pas trop asseurez de leurs personnes, voyant les

choses disposées en ceste façon, n'esperoient pas sortir leur vies sauves. Le

tout fut assez bien fait, conduit, & exécuté, pour leur faire sentir la grandeur

de ce mal, & appréhender pour le futur, autrement il n'y eust eu plus de

seureté en eux, que les armes en la main, avec une perpétuelle deffiance.

 

Note 174: (retour)

 

Tout autour de la petite habitation de Québec, régnait un fossé de quinze pieds de

large, sur lequel il y avait, du côté du fleuve, un pont-levis, que Champlain avait

fait faire dès l'automne de 1608. (Voir le dessin de l'Abitation de Quebecq, éd.

1613, ch. IV.)

 

Ce faict, estans lesdicts sauvages sur l'incertitude de l'évenement de quelque

effet contraire à ce qu'ils esperoient de nous, les Pères Religieux

commançent à leur faire une forme de harangue sur ce subject criminel, leur

representant l'amitié que les François leur avoient portée depuis dix ou

douze ans en ça, que nous avions commencé à les cognoistre, & depuis

tous-jours vescu paisiblement, & familièrement avec eux, mesme avec telle

liberté, qu'elle ne se pouvoit exprimer: & de plus, que je les avois assistez

de ma personne par plusieurs fois à la guerre, contre leurs ennemis, & à

icelle exposé ma vie pour leur bien, sans qu'au préalable ils nous y eussent

obligés aucunement, sinon que nous estions poussez d'une amitié & bonne

vollonté envers eux, ayans compassion de leurs miseres & persecutions que

leur faisoient souffrir & endurer leurs ennemis. C'est pourquoy nous ne

pouvions croire que ce meurtre se fut faict sans leur consentement, veu

d'autre part qu'ils entreprenoient de favoriser ceux qui l'ont commis.

 

Et parlant au Père du criminel, il 175 luy represente l'enormité du faict

exécuté par son fils, & que pour réparation d'icelle, il meritoit la mort,

attendu que par nostre loy un tel faict si pernicieux ne demeuroit impuny, &

quiconque s'en trouve attaint & convaincu, mérite condemnation de mort,

pour réparation d'un si meschant faict, mais pour ce qui regardoit les autres habitants du païs, non coulpables de ce crime, on ne leur vouloit aucun mal,

ny en tirer contr'eux aucune consequence.

 

Note 175: (retour)

 

Le P. le Caron, sans doute. (Voir, ci-devant, p. 117, note l.)

 

Ce qu'ayant tous lesdicts sauvages bien entendu, ils dirent pour toutes

excuses, neantmoins avec tout respect, qu'il n'estoient point consentants de

ce faict, qu'ils sçavoient très-bien que ces deux criminels meritoient la mort,

si mieux on n'aymoient leur pardonner, qu'ils sçavoient bien de fait leur

meschanceté, non devant, mais après le coup faict, & la mort de ces deux

pauvres miserables, ils en avoient eu l'advis, mais trop tard, pour y

remédier, & que ce qu'ils avoient tenu secret, estoit pour tousjours maintenir

leur familière conversation, & crédit envers nous, protestant qu'ils en

avoient faict aux malfaicteurs de grandes reprimendes, & réputé le malheur

qu'ils avoient attiré, non sur eux seulement, mais sur toute leur nation,

parents, & amis: surquoy ils leur auroient promis qu'un tel malheur ne leur

adviendroit jamais, les priant d'oublier ceste faute, & de ne la tirer en

consequence, que ce fait pourroit bien mériter, mais plustost de rechercher

la cause première qui a meu ces deux Sauvages d'en venir là, & d'y avoir

esgard: d'ailleurs, que librement le present criminel s'estoit venu rendre

entre nos bras, non pour estre puny, ains pour y recevoir grâce des François:

Neantmoins le père parlant aux Religieux dist en plorant, tien voila mon fils

qui a commis le delict supposé, il ne vaut rien, mais ayes esgard que c'est un

jeune fol & inconsidéré, qui a plustost fait cet acte par folie, poussé de

quelque vangeance, que par prudence, il est en toy de luy donner la vie ou

la mort, tu en peus faire ce que tu voudras, d'autant que luy, & moy,

sommes en ta puissance, & en suitte de ce discours le fils criminel prist la

parolle, & se presentant, asseuré qu'il estoit, dit ces mots: L'apprehension de

la mort ne m'a point tant saisi le coeur, qu'il m'aye empesché de la venir

recevoir pour l'avoir mérité, selon vostre loy, me recognoissant bien

coulpable d'icelle: & lors fist entendre à la compagnie la cause de ce

meurtre, ensemble le desseing, & l'exécution d'iceluy, selon, & tout ainsi,

que je l'ay recité, & representé cy-dessus.

 

Après le récit par luy faict, il s'adresse à l'un des facteurs, & commis des

Marchands de nostre association, appelé Beauchaine, le priant qu'il le fist mourir sans autre formalité.

 

Alors les Pères Religieux prirent la parole, & leur dirent que les François

n'avoient ceste coustume de faire mourir entr'eux ainsi subittement les

hommes, & qu'il en falloit délibérer avec tous ceux de l'habitation, & ceste

affaire mise en délibération sur le tapis, fut advisé qu'elle estoit de grande

consequence, qu'il la falloit conduire dextrement, & la mesnager à propos,

attendant une autre occasion meilleure, & plus seure, pour en tirer la raison,

& que pour lors il n'estoit ny à propos, ny raisonnable pour beaucoup de

raisons. La première que nous estions foibles, au regard du nombre des

Sauvages qui estoit dehors & dedans nostre habitation, qui vindicatifs &

pleins de vangeance, comme ils sont, eussent peu mettre le feu par tout, &

nous mettre en desordre. La deuxiesme raison est, qu'il n'y eust plus eu de

seureté en leur conversation, & vivre en perpétuelle deffiance. La

troisiesme, que le commerce pourroit estre altéré, & le service du Roy

retardé, & autres raisons assez preignantes, lesquelles bien considerées fut

advisé qu'il se falloit contenter de ce qu'ils s'estoient mis en leur debvoir, &

submis d'y vouloir satisfaire, tant par le père du criminel, l'ayant representé,

& offert, à la compagnie, que par luy mesme, à sçavoir le coulpable offrant

& exposant sa vie pour réparation de sa faute, mesme que le père offroit le

representer toutesfois & quantes qu'il en seroit requis: Ce qu'il failloit tenir

pour une espece d'amande honorable, & une satisfaction à justice: que luy

remettant ceste faute, non le criminel seullement tiendroit sa vie de nous,

mais aussi son père & ses compagnons se tiendroient fort obligez, & que

cependant il leur falloit dire par forme d'excuse, & de suject, que puisque le

criminel avoit asseuré par affirmation publique, que tous les autres

Sauvages n'estoient en rien adherans ny coulpables de ce fait, & qu'avant

l'exécution d'iceluy ils n'en avoient eu aucun advis: consideré aussi que

librement il s'estoit presenté à la mort, il avoit esté advisé de le rendre à son

Père, qui en demeureroit chargé, pour le representer toutesfois & quantes, à

la charge aussi que d'ores-en-avant il feroit service aux François, on luy

donnoit la vie, pour demeurer luy & tous les Sauvages amis, & serviteurs

des François.

 

Ceste resolution faite, neantmoins en attendant les vaisseaux de retour de

France, pour, suivant l'advis des Cappitaines, & autres, en resoudre

deffinitivement, & avec plus d'authorité, leur promettant tous-jours toute faveur, & de leur faire sauver la vie, & cependant pour seureté leur fut dit,

qu'ils laisseroient quelques-uns de leurs enfans par forme d'hostage, à quoy

ils s'accordèrent fort volontiers, & en laisserent deux176 à l'habitation, entre

les mains desdicts Pères Religieux, qui leur commançerent à montrer les

lettres, & en moins de trois mois leur apprirent l'alphabet des lettres, & à les

former, qui de là fait juger qu'ils se peuvent rendre propres & docilles à

l'érudition, comme le Père Joseph en peut rendre tesmoignage.

 

Note 176: (retour)

 

«L'un nommé Nigamon, & l'autre Tebachi, assez mauvais garçon bien qu'il fust

fils d'un bon père, pour le premier il estoit assez bon enfant & se porta tousjours

au bien. Nos Pères l'instruisirent à la foy & aux lettres pendant tout un hyver

qu'il demeura avec nous, & à l'arrivée des navires il eust esté bien aise d'aller en

France pour y vivre parmi les Chrestiens, mais ny luy ny eux ne le peurent

obtenir des marchands, non plus que pour plusieurs autres; pour le second il

s'enfuit après avoir esté quelque temps à l'habitation, dequoy on ne se mit guère

en peine, aussi n'y avoit-il guère d'esperance de pouvoir faire d'un si mauvais

garçon un bon Chrestien.» (Sagard, Hist. du Canada, p. 45, 46.)

 

Et iceux vaisseaux arrivez à bon port, nous eusmes l'advis du sieur du Pont

Gravé, & quelques autres, & moy, comme cette affaire s'estoit passée 177,

selon le discours cy-dessus, & alors tous ensemble advisasmes qu'il estoit à

propos de faire ressentir aux Sauvages l'énormité de ce meurtre, &

neantmoins n'en venir à exécution pour aucunes bonnes raisons, voire pour

plusieurs considerations qui se pourront dire cy-aprés.

 

Note 177: (retour)

 

Pont-Gravé ne faisant que d'arriver comme Champlain, il nous semble que la

phrase doit se lire ainsi: nous eusmes l'advis, le sieur du Pont Gravé, & quelques

autres, & moy, comme ceste affaire s'estoit passée.

 

Et aussi-tost que nos vaisseaux furent entrez au port de Tadoussac, mesme

dés le lendemain au matin178, le sieur du Pont, & moy, nous remontasmes

en une petite barque du port, de dix à douze tonneaux, comme d'autre-part

le sieur de la Mothe, avec le Père Jean d'Albeau179 Religieux, & l'un des

Commis, & Facteur des Marchands, appelle Loquin, s'embarquèrent en une

petite Challouppe, & ainsi partismes ensemble dudit Tadoussac,

demeurans 180 181 au vaisseau un autre Religieux, appelle Père Modeste, avec

le Pillotte, & le Maistre du vaisseau, pour la conservation de l'équippage,

restans en icelluy, & arrivasmes à Québec, lieu de nostre habitation, le vingt-septiesme Jour de juin ensuivant, où nous trouvasmes les Pères

Joseph, Paul, & Passifique Religieux, avec le sieur Hébert, & sa famille, &

autres hommes de l'habitation, se portans tous bien, & joyeux de nostre

retour, en bonne santé, eux & nous, grâces à Dieu.

 

Note 178: (retour)

 

Le 25 juin.

 

Note 179: (retour)

 

D'Olbeau. (Voir p. 7, note 2.) «Nos Pères mesmes ne purent se deffendre des

prières que le P. Jean d'Olbeau leur fit pour retourner en Canada avec M. de

Champlain.» (Prem. établiss. de la Foy, t. I, p. 124.)

 

Note 180: (retour)

 

A la place du mot demeurans, l'édition de 1627 porte restants.

 

Note 181: (retour)

 

Frère Modeste Guines. (Sagard, Hist. du Canada, p. 40.—Le Clercq, Prem.

établiss. de la Foy, t. I, p. 124.)

 

Le mesme jour le sieur du Pont délibéra d'aller au lieu des trois rivieres, ou

se faisoit la traite des Marchands, & porter avec luy quelques marchandises

pour aller trouver le sieur des Chesnes qui y estoit des-ja, & mena avec luy

ledict Loquin, comme susdict, & pour mon regard je demeuray en nostre

habitation quelques jours 182, où je m'occuppé aux affaires d'icelles,

entr'autres choses à faire un fourneau pour faire une espreuve de certaines

cendres dont on m'avoit donné le mémoire, lesquelles, à la vérité, sont de

grande valleur, mais il y a de la peine, de l'industrie, vigillance, & de la

conduite, & parce qu'il est requis en l'exercice, & façon de ces cendres des

hommes entendus en cet art, & en quantité convenable. Ceste première

espreuve n'a peu sortir à effect, la reservant à une autre plus grande

commodité.

 

Note 182: (retour)

 

Depuis le 27 de juin jusqu'au 5 de juillet.

 

Je visitay les lieux, les labourages 183 des terres que je trouvay

ensemencées, & chargées, de beaux bleds: les jardins 184 chargez de toutes

sortes d'herbes, comme choux, raves, laictues, pourpié, oseille, persil, & autres herbes, sitrouilles, concombres, melons, poix, féves, & autres

légumes, aussi beaux, & advancez, qu'en France, ensemble les vignes

transportées, & plantez sur le lieu des-jà bien advancées, bref le tout

s'augmentant, & accroissant, à la veue de l'oeil: non qu'il en faille donner la

louange après Dieu ny aux laboureurs, ny au fient qu'on y ait mis, car

comme il est à croire, il n'y en a pas beaucoup, mais à la bonté, & valleur de

la terre, qui de soy est naturellement bonne, & fertille en toute sorte de

biens, ainsi que l'expérience le démontre, & pourroit-on y faire de

l'augmentation & du profit, tant par le labourage d'icelle, culpture, & plants

d'arbres fruittiers, & vignes, qu'en nourriture & eslevation de bestiaux, &

vollatilles ordinaires en France: Mais ce qui manque à ce beau desseing est

le peu de zelle,& affection, que l'on a au bien & service du Roy.

 

Note 183: (retour)

 

C'étaient les labourages de Louis Hébert, ou, comme on disait alors, son désert,

et, un peu plus tard, son enclos. Cette terre (le fief du Saut-au-Matelot) lui fut

d'abord concédée par le duc de Montmorency, en date du 4 février 1623; puis,—

le dernier de février 1626, son premier titre lui fût confirmé par le duc de

Ventadour. (Archives du Séminaire de Québec, Registre A, seconde partie, fol. I,

et Carton AA.)

 

Note 184: (retour)

 

Les jardins étaient «autour du logement» (Voy. 1613, p. 156); mais comme il y

avait une place devant l'habitation, et une autre « du côté du septentrion,» il faut

conclure que la meilleure partie du jardin était le terrain où passe maintenant la

rue Sous-le-Fort, et celui qui avoisinait le Cul-de-Sac.

 

Je sejournay quelque espace de temps audict Québec, en attendant autres

nouvelles, & lors survint une barque venant de Tadoussac185, envoyée par le

sieur du Pont pour venir quérir les hommes, & marchandises, restants audit

grand vaisseau audit lieu, & passants par Québec je m'embarquay avec eux

pour aller audit lieu des trois rivieres, où se faisoit la traicte, affin de voir

les Sauvages, & communiquer avec eux, & voir 186 ce qui se passait

touchant l'assassin cy-dessus déclaré, & ce qu'on y pourroit faire pour

pacifier & adoucir le tout.

 

Note 185: (retour)

 

; C'est-à-dire, une barque venant de Tadoussac, qui y avait été envoyée des Trois-

Rivières par le sieur du Pont, etc. Ou bien il faudrait lire: venant à Tadoussac...

Note 186: (retour)

 

L'édition de 1627 remplace ce mot par descouvrir.

 

Et le cinquiesme jour de Juillet ensuivant, je party de Québec le Sr. de la

Motte avec moy187, pour aller audit lieu des trois rivieres, tant pour faire

ladicte traicte, que voir les Sauvages, & arrivasmes sur le soir devant

Saincte Croix 188, lieu sur le chemin ainsi appellé, où nous apperçeusmes

une Challouppe, venant droict à nous, où il y avoit quelques hommes, de la

part des sieurs du Pont, des Chesnes, & quelques autres Commis & facteurs

des Marchands me prièrent de depescher promptement laditte Chalouppe, &

l'envoyer audict Québec quérir quelques marchandises restantes, & qu'il

estoit venu un grand nombre de Sauvages, à desseing d'aller faire la guerre

189 .

 

Note 187: (retour)

 

Dans l'édition de 1627, on lit: je party de Quebec avec le sieur de la Motthe, etc.

 

Note 188: (retour)

 

Le Platon.

 

Note 189: (retour)

 

Cette dernière partie de la phrase se lit ainsi, dans l'édition de 1627: quérir des

marchandises, d'autant que les sauvages estoient venus au lieu de la traite en si

grand nombre, que les marchandises qu'on leur avoit apportées ne pouvoient

suffire.

 

Lesquelles nouvelles nous furent fort aggreables, & pour leur satisfaire dés

le lendemain au matin 190, je laissay ma barque, & m'embarquis dans une

challouppe, pour aller plus promptement veoir les sauvages, & l'autre qui

venoit des trois rivieres continua son chemin à Québec, & fismes tant à

force de rames, 191 que nous arrivasmes audit lieu le septiesme jour de

Juillet, sur les trois heures du soir, où estans, je mis pied à terre, lors tous les

sauvages de ma cognoissance, & au païs desquels j'avois esté famillier avec

eux, m'attendoient avec impatience & vindrent au devant de moy & comme

fort contans & joyeux de me revoir, m'embrassant l'un après l'autre, avec

demonstration d'une grande resjouissance, comme aussi de ma part je leur

faisois le semblable & ainsi se passa la soirée, & reste dudict jour en ceste

allegresse jusques au lendemain que lesdits Sauvages tindrent entr'eux Conseil, pour sçavoir de moy si je les assisterois encores en leurs guerres

contre leurs ennemis, ainsi que j'avois fait par le passé, & comme je leur

avois asseuré 192, desquels ennemis ils sont cruellement molestez &

travaillez.

 

Note 190: (retour)

 

Le 6 de juillet.

 

Note 191: (retour)

 

Apparemment, il y avait ici, dans le manuscrit de l'auteur, quelque chose qui

avait été omis dans le travail de la composition typographique; car l'édition de

1627, en reproduisant ce passage, y ajoute toute une phrase, qui ne pouvait être

suppléée que par l'auteur ou par un témoin oculaire. Après ces mots je laissay ma

barque, on y lit: & montay en laditte challouppe pour retourner audict Quebec,

où estants, je la fis charger de plusieurs especes de marchandises en quantité, y

des plus exquises y necessaires ausdits sauvages gui restoient aux magasins de

ladite habitation. Ce fait, le lendemain matin je m'embarquis en une chalouppe

moi sixiesme pour aller à laditte traite, & fismes tant qu'à force de rames... Les

quelques autres changements qu'on y a faits, n'affectent point le sens, et n'ont

guères d'autre but que de faciliter le remaniement typographique.

 

Note 192: (retour)

 

L'édition de 1627 porte promis.

 

Et cependant de nostre part consultasmes ensemble pour resoudre ce que

nous avions affaire sur le subject du meurtre de ces deux pauvres deffuncts,

affin d'en faire justice, & par ce moyen les ranger au devoir de rien faire à

l'advenir193.

 

Note 193: (retour)

 

Dans l'édition de 1627, la phrase se lit ainsi: affin d'en tirer vangeance en justice,

à l'encontre des deux assassinateurs leurs complices & adherans.

 

Quand à l'instance requise par les Sauvages, pour faire la guerre à leurs

ennemis, je leur fis responce que la volonté ne m'avoit point changée, ny le

courage diminué: Mais ce qui m'empeschoit de les assister estoit, que

l'année dernière, lors que l'occasion, & l'opportunité s'en presentoit, ils me

manquèrent au besoing, d'autant qu'ils m'avoient promis de revenir avec

bon nombre d'hommes de guerre, ce qu'ils ne firent, qui me donna subject

de me retirer sans faire beaucoup d'effect, & que neantmoins il falloit en adviser, mais que pour le present il estoit raisonnable de resoudre ce qu'il

falloit faire sur la mort assassinat de ces deux pauvres hommes, & qu'il en

falloit tirer raison, alors sortans de leur conseil comme en cholere & faschez

sur ce subject194, ils s'offrirent de tuer les criminels, & y aller dés lors en

faire l'exécution si on voulloit le consentir, recognoissant bien entr'eux

l'enormité de ceste affaire, à quoy neantmoins nous ne voullusmes entendre,

remettant seullement leur assistance à une autre fois, en les obligeant de

revenir vers nous avec bon nombre d'hommes l'année prochaine, & que

cepandant je supplierois le Roy de nous favoriser d'hommes, de moyens, &

commoditez, pour les assister, & les faire jouyr du repos par eux esperé, &

de la victoire sur leurs ennemis, dont ils furent fort contents, & ainsi nous

nous separasmes, encores qu'ils firent deux ou trois assemblées sur ce

subject, qui nous fist passer quelques heures de temps. Deux ou trois jours

après mon arrivée audit lieu 195, ils commançerent à se resjouyr, dancer, &

faire plusieurs grands festins sur l'esperance de la guerre à l'advenir, où je

les devois assister 196.

 

Note 194: (retour)

 

Dans l'édition de 1627, au lieu de ces mots en cholere & faschez sur ce subject,

on lit: en colère de les rabattre sur ce subject.

 

Note 195: (retour)

 

Le 9 ou le 10 de juillet.

 

Note 196: (retour)

 

Dans l'édition de 1627, cette dernière phrase a été remplacée par la suivante: 2

ou 3 jours après mon arrivée audit lieu, on commança à traiter avec les sauvages

tout ce qu'on avoit apporté de marchandise, bonne & mauvaise, mesme celle qui

de long-temps avoit esté mise à mespris, & gardaient le magasin.

 

Ce fait, je representé audict sieur du Pont ce qu'il me sembloit de ce

meurtre, qu'il estoit à propos d'en faire une plus grande instance, & quoy

voyant les Sauvages se pourroient licentier, non seulement d'en faire de

mesme, mais de plus prejudiciable, que je les recognoissois estre gents qui

se gouvernent par exemple, qu'ils pourroient accuser les François de

manquer de courage, que de n'en parler plus, ils jugeront que nous aurons

peur, & crainte d'eux, & les laissans passer à si bon marché, ils se rendront

plus insolents, audacieux, & insupportables, mesmes leur donneroit subject d'entreprendre de plus grands & pernicieux desseings: d'ailleurs que les

autres nations sauvages qui ont, ou auront cognoissance de ce faict, &

demeurez sans estre vengez, ou vengez par quelque dons & presens, comme

c'est leur coustume, ils se pourroient vanter que de tuer un homme, ce n'est

pas grande chose, puisque que les François en font si peu d'estat, de voir

tuer leurs compagnons par leurs voisins, qui bornent & mangent avec eux,

se pourmenent, & conversent familièrement avec les nostres, ainsi qu'il se

peut voir197.

 

Note 197: (retour)

 

Cette raison était fort bien motivée, car quelques sauvages, entre autre les

Hurons, au rapport de Sagard, ne purent s'empêcher de faire la remarque, que les

Français avaient coulé assez doucement sur cette affaire. «Les Chefs François,

dit cet auteur, firent assembler en un conseil général, tous les Sauvages qui se

trouverent pour lors à la traite, où les meurtriers ayans esté grandement blasmez,

furent en fin pardonnez à la prière de ceux de leur nation, qui promirent, un

amendement pour l'advenir, moyennant quoy le sieur Guillaume de Caen général

de la flotte, assisté du sieur de Champlain, & des Capitaines de Navires, prit une

espée nue qu'il fit jetter au milieu du grand fleuve sainct Laurens en la presence

de nous tous, pour asseurance aux meurtriers Canadiens, que leur faute leur

estoit entièrement pardonnée, & ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que

cette espée estoit perdue & ensevelie au fond des eaues, & par ainsi qu'ils n'en

parleroient plus. Mais nos Hurons qui sçavent bien dissimuler & qui tenoient

bonne mine en cette action, estans de retour dans leur pays, tournèrent toute cette

cérémonie en risée, & s'en mocquerent disans que toute la cholere des François

avoit esté noyée en ceste espée, & que pour tuer un François on en seroit

doresnavant quite pour une douzaine de castors, en quoy ils se trompoient bien

fort, car ailleurs on ne pardonne pas si facilement, & eux-mesme y seront

quelques jours trompez s'ils sont des mauvais, & que nous soyons les plus forts.»

(Hist. du Canada, p. 236, 237.)

 

Mais aussi d'autre-part recognoissants les Sauvages gents sans raison, de

peu d'accès, & faciles à s'estranger, & fort prompts à la vangeance: Que si

on les presse d'en faire la justice, il n'y auroit nulle seureté pour ceux qui se

disposeront de faire les descouvertures parmy eux. C'est pourquoy, le tout

consideré, nous nous resolusmes de couller ceste affaire à l'amiable, &

passer les choses doucement, laissant faire leur traicté198 en paix avec les

commis & facteurs des Marchands, & autres qui en avoient la charge.

 

Or y avoit-il avec eux un appellé Estienne Brûlé, l'un de nos truchemens,

qui s'estoit addonné avec eux depuis 8 ans, tant pour passer son temps, que

pour voir le pays, & apprendre leur langue & façon de vivre, & est celuy

que j'avois envoyé, & donné charge d'aller vers les Entouhonorons 199 à

Carantoüan, affin d'amener avec luy les 500 hommes de guerre qu'ils

avoient promis nous envoyer pour nous assister en la guerre où nous estions

engagés contre leurs ennemis, & dont mention est faite au discours de mon

précèdent livre 200. J'appelle cet homme, sçavoir Estienne Brûlé, &

communiquant avec luy, je luy demanday pourquoy il n'avoit pas amené le

secours des 500 hommes, & la raison de son retardement, & qu'il ne m'en

avoit donné advis, alors il m'en dist le subject, duquel il ne sera trouvé hors

de propos d'en faire le récit, estans plus à plaindre qu'à blasmer, pour les

infortunes qu'il receut en ceste commission.

 

Note 198: (retour)

 

Traicte.

 

Note 199: (retour)

 

Du côté des Entouhoronons, ou Tsonnontouans, mais au-delà.

 

Note 200: (retour)

 

Voir p. 35.

 

Il commança à me dire que depuis qu'il eut prins congé de moy pour aller

faire son voyage, & executer sa commission, il se mit en chemin, avec les

12 Sauvages que je luy avois baillé lors pour le conduire, & luy faire

escorte à cause des dangers qu'il avoit à passer, & tant cheminèrent qu'ils

parvindrent jusques audit lieu de Carantoüan, qui ne fut pas sans courir

fortune, d'autant qu'il leur falloit passer par les païs & terres des ennemis, &

pour éviter quelque mauvais desseing, ils furent en cerchant leur chemin

plus asseuré de passer par des bois, forests, & halliers espois & difficiles, &

par des pallus marescageux, lieux & deserts fort affreux, & non fréquentés,

le tout pour éviter le danger, & la rencontre des ennemis.

 

Et neantmoins ce grand soin ledit Brûlé, & ses compagnons sauvages en

traversans une campagne ne laisserent de faire rencontre de quelques

sauvages ennemis, retournans à leur village, lesquels furent surprins, &

deffaicts par nosdicts sauvages, dont quatre des ennemis furent tués sur le

champ, & deux prins prisonniers, que ledit Brûlé, & ses compagnons

emmenèrent jusques audit lieu de Carantoüan, où ils furent reçeus des

habitans dudit lieu, de bonne affection, & avec toute allegresse, & bonne chère, accompagnée de dances, & festins, dont ils ont accoustumé festoyer,

& honorer, les estrangers.

 

Quelques jours se passèrent en ceste bonne réception, & après que ledit

Brûlé leur eust dit sa légation, & fait entendre le subject de son voyage, les

sauvages dudit lieu s'assemblerent en conseil, pour délibérer & resoudre sur

l'envoi des 500 hommes de guerre, demandés par ledit Brûlé.

 

Le conseil tenu, & la resolution prise de les envoyer, ils donnèrent charge

de les assembler, préparer, & armer, pour partir & venir nous joindre, &

trouver où nous estions campez devant le fort & village de nos ennemis, qui

n'estoit qu'à 3 petites journées de Carantoüan, ledit village muny de plus de

800 hommes de guerre, bien fortifié à la façon de ceux cydessus specifiez,

qui ont de hautes & puissantes pallissades, bien liées & joinctes ensemble,

& leur logement de pareille façon.

 

Ceste resolution ainsi prinse par les habitants dudict Carantoüan, d'envoyer

les 500 hommes, lesquels furent fort long-temps à s'aprester, encores qu'ils

fussent pressés par ledit Brûlé de s'advancer, leur representant que s'ils

tardoient d'avantage, ils ne nous trouveroient plus audict lieu, comme de

faict ils ny peurent arriver que deux jours après nostre partement dudict

lieu, que nous fusmes contraincts d'abandonner, pour estre trop foibles &

fatiquez par l'injure du temps. Ce qui donna subject audict Brûlé, & le

secours desdicts cinq cents hommes qu'il nous amenoit, de se retirer, &

retourner sur leurs pas vers leur village de Carantoüan, où estans de retour,

ledit Brûlé fut contrainct de demeurer & passer le reste de l'Automne, &

tout l'Hyver, en attendant compagnie, & escorte, pour s'en retourner, & en

attendant ceste opportunité, il s'employe à découvrir le païs, visiter les

nations voisines, & terres dudict lieu, & se pourmenant le long d'une riviere

qui se descharge du costé de la Floride, où il y a forces nations qui sont

puissantes & belliqueuses, qui ont des guerres les unes contre les autres. Le

pays y est fort tempéré, où il y a grand nombre d'animaux, & chasse de

gibier, mais pour parvenir & courir ces contrées, il faut bien avoir de la

patience pour les difficultez qu'il y a à passer par la pluspart de ses deserts.

 

Et continuant son chemin le long de ladicte riviere jusques à la Mer, par des

isles, & les terres proches d'icelles, qui sont habitées de plusieurs nations, &

en grand nombre de peuples Sauvages, qui sont neantmoins de bon naturel, aymant fort la nation Françoise sur toutes les autres: Mais quant à ceux qui

cognoissent les Flamans, ils se plaignent fort d'eux, parce qu'ils les traictent

trop rudement, entr'autres choses qu'il a remarqué est, que l'hyver y est

assez tempéré, & y nege fort rarement, mesme lors qu'il y nege elle n'y est

pas de la hauteur d'un pied, & incontinent fondue sur la terre.

 

Et après qu'il eut couru le païs & découvert ce qui estoit à remarquer, il

retourna au village de Carantoüan, afin de trouver quelque compagnie pour

s'en retourner vers nous en nostre habitation: Et après quelque sejour audit

Carantoüan, 5 ou 6 des Sauvages prirent revolution de faire le voyage avec

ledict Brûlé, & sur leur chemin firent rencontre d'un grand nombre de leurs

ennemis, qui chargèrent ledict Brûlé, & ses compagnons, si vivement, qu'ils

les firent escarter, & separer les uns des autres, de telle façon qu'ils ne se

peurent r'allier, mesme ledict Brûlé qui avoit fait bande à part, sur

l'esperance de se sauver, & s'écarta tellement des autres, qu'il ne peut plus

se remettre, ny trouver chemin & adresse, pour faire sa retraite en quelque

part que ce fust, & ainsi demeura errant par les bois, & forests, durant

quelques jours sans manger, & presque desesperé de sa vie, estant pressé de

la faim: En fin rencontra fortuitement un petit sentier, qu'il se resolut suivre,

quelque part qu'il allast, fut vers les ennemis, ou non, s'exposant plustost

entre leurs mains sur l'esperance qu'il avoit en Dieu, que de mourir seul &

ainsi miserable: d'ailleurs qu'il sçavoit parler leur langage, qui luy pourroit

apporter quelque commodité.

 

Or n'eust-il pas cheminé longue espace, qu'il découvrit trois sauvages,

chargés de poisson, qui se retiroient à leur village. Il se haste de courir après

eux pour les joindre, & les approchant il commança les crier, comme est

leur coustume, auquel cry ils se retournèrent, & sur quelque aprehension, &

crainte, firent mine de s'enfuir, & laisser leur charge, mais ledit Brûlé

parlant à eux les asseura, qui leur fist mettre bas leurs arcs & flèches, en

signe de paix, comme aussi ledit Brûlé de sa part ses armes, encores qu'il

fust assez foible & débile de soy-mesme, pour n'asoir mangé depuis trois ou

quatre jours: Et à leur abort après leur avoir faict entendre sa fortune, &

l'estat de sa misere en laquelle il estoit réduit, ils petunerent ensemble,

comme ils ont accoustumé entr'eux, & ceux de leur fréquentation lors qu'ils

se visitent.

Ils eurent comme une pitié & compassion de luy, luy offrant toute

assistance, mesme le menèrent jusques à leur village, où ils le traicterent, &

donnèrent à manger: mais aussi-tost les peuples dudit lieu en eurent advis, à

sçavoir qu'un Adoresetoüy estoit arrivé, car ainsi appellent-ils les François,

lequel nom vaut autant à dire, comme gents de fer, & vindrent à la foule en

grand nombre voir ledit Brûlé, lequel ils prirent & menèrent en la cabanne

de l'un des principaux chefs, où il fut interrogé, & luy fut demandé qu'il

estoit, d'où il venoit, qu'elle occasion l'avoit poussé & amené en cedit lieu,

& comme il s'estoit égaré, & outre s'il n'estoit pas de la nation des François

qui leur faisoient la guerre: sur ce il leur fist responce qu'il estoit d'une autre

nation meilleure, qui ne desiroient que d'avoir leur cognoissance, & amitié,

ce qu'ils ne voulurent croire, ains se jetterent sur luy, & luy arrachèrent les

ongles avec les dents, le bruslerent avec des tisons ardens, & luy

arrachèrent la barbe poil à poil, néant-moins contre la volonté du chef. Et en

cet accessoire l'un des sauvages advisa un Agnus Dei, qu'il avoit pendu au

col, quoy voyant, demanda qu'il avoit ainsi pendu à son col, & le voullut

prendre & arracher, mais ledict Brûlé luy dit (d'une parolle assurée) si tu le

prends & me fais mourir, tu verras que tout incontinent après tu mouras

subitement, & tous ceux de ta maison, dont il ne fit pas estat, ains

continuant sa mauvaise volonté, s'efforçoit de prendre l'Agnus Dei, & le luy

arracher, & tous ensemble disposés à le faire mourir, & auparavant luy faire

souffrir plusieurs douleurs & tourments par eux ordinairement exercés sur

leurs ennemis. Mais Dieu qui luy faisant grâce ne le voullust permetre, ains

par sa providence fist que le Ciel, qui de serain & beau qu'il estoit, se

changea subitement en obscurité, & chargé de grosses & espoisses nuées, se

terminèrent en tonnerres & esclairs si viollents, & continus, que c'estoit

chose estrange, & épouvantable, & donnèrent ces orages un tel

épouvantement aux Sauvages, pour ne leur estre commun, mesme n'en

avoir jamais entendu de pareil, ce qui leur fist divertir, & oublier, leur

mauvaise volonté qu'ils avoient à l'encontre dudit Brûlé, leur prisonnier, &

le laissans l'abandonnèrent, sans toutesfois le deslier, n'osans l'approcher:

Qui donna subject au patient de leur user de douces parolles, les appellant

& leur remonstrant le mal qu'ils luy faisoient sans cause, leur faisans

entendre combien nostre Dieu estoit courroucé contr'eux pour l'avoir ainsi

maltraicté.

Lors le Cappitaine s'approcha dudit Brûlé, le deslia, & le mena en sa

maison, où il luy cura & medicamenta ses playes, cela faict, il ne se faisoit

plus de danses, & festins, ou resjouyssances, que ledict Brûlé ne fust

appellé, & après avoir esté quelque temps avec ces Sauvages, il print

resolution de se retirer en nos quartiers vers nostre habitation.

 

Et prenans congé d'eux, il leur promist de les mettre d'accord avec les

François, & leurs ennemis, & leur faire jurer amitié les uns envers les

autres, & qu'à ceste fin il retourneroit vers eux le plustost qu'il pourroit, &

luy partant d'avec eux ils le conduirent jusques à quatre journées de leur

village, & de là s'en vint en la contrée & village des Atinouaentans 201, où

j'avois des-ja esté, & là demeura ledit Brûlé quelque temps, puis reprenant

chemin vers nous, il passa par la Mer douce, & navigea sur les costes

d'icelle quelques dix journées du costé du Nort, où aussi j'avois passe allant

à la guerre, & eust ledict Brûlé passe plus outre pour découvrir les terres de

ces lieux comme je luy avois donné charge, n'eust esté qu'un bruict de leur

guerre qui se preparoit entr'eux, reservant ce desseing à une autre fois, ce

qu'il me promist de continuer, & effectuer dans peu de temps, avec la grâce

de Dieu, & de m'y conduire pour en avoir plus ample & particulière

cognoissance: Et après qu'il m'en eust faict le récit, je luy donnay esperance

que l'on recognoistroit ses services, & l'encouragay de continuer ceste

bonne volonté jusques à nostre retour, où nous aurions moyen de plus en

plus à faire chose dont il recevroit du contentement. Voila en fin tout le

discours & récit de son voyage, depuis qu'il partit d'avec moy 202 pour aller

ausdites descouvertures, ce qui me donna du contentement, sur l'esperance

de mieux parvenir par ce moyen à la continuation & advancement d'icelle.

 

Note 201: (retour)

 

Cette orthographe montre que l'auteur, dans la première partie de cette relation,

n'avait pas écrit Atigouautans, mais Atignoantans.

 

Note 202: (retour)

 

Il était parti, pour son ambassade, le 8 septembre 1615.

 

Et à cet effect print congé de moy pour s'en retourner avec les peuples

Sauvages, dont il avoit cognoissance & affinité par luy acquise en ses

voyages & descouvertures, le priant de les continuer jusques à l'année

prochaine que je retournerois avec bon nombre d'hommes, tant pour le recognoistre de ses labeurs, que pour assister les sauvages, ses amis, en

leurs guerres, comme par le passé.

 

Et reprenant le fil de mon discours premier, faut noter qu'en mes derniers &

précédents voyages & descouvertures, j'avois passé par plusieurs & diverses

nations 203 de Sauvages non cogneus aux François, ny à ceux de nostre

habitation, avec lesquels j'avois fait alliance, & juré amitié avec eux, à la

charge qu'ils viendroient faire traicte avec nous, & que je les assisterois en

leurs guerres: car il faut croire qu'il n'y a une seulle nation qui vive en paix,

que la nation neutre, & suivant leur promesse vindrent de plusieurs nations

de peuples Sauvages nouvellement descouvertes les uns pour traicte de leur

pelletrie, les autres pour voir les François, & expérimenter quel traictement

& réception on leur feroit, ce que voyant encouragea tout le monde, tant les

François à leur faire bonne chère, & réception, les honorant de quelques

gratifications & presents, que les facteurs des marchands leur donnèrent

pour les contenter, qui fut à leur contentement, comme aussi d'autre-part

tous lesdits Sauvages promirent à tous les François de venir, & vivre à

l'advenir en amitié les uns & les autres, avec protestation chacun de se

comporter avec une telle affection envers nous autres, qu'aurions sujet de

nous louer d'eux, & au semblable que nous les assistassions de nostre

pouvoir en leurs guerres.

 

Note 203: (retour)

 

Voir ci-dessus, pages 57-60.

 

La traicte ainsi faicte & parachevée, & les sauvages partis & congédiez,

nous nous retirasmes & partismes des trois rivieres le 14 Juillet audict an, &

le lendemain arrivasmes à Québec, lieu de nostre habitation, où les barques

furent deschargées des marchandises qui avoient resté de ladicte traite, &

mises dedans le magasin des Marchands qu'ils ont audit lieu.

 

Ce faict, le sieur du Pont s'en retourna à Tadoussac, avec les barques, afin

de les faire charger & porter en laditte habitation les vivres, & choses

necessaires pour la nourriture & entrenement de ceux qui y devoient

hiverner & demeurer, & cepandant que les barques alloient & venoient pour

apporter les vivres & autres commoditez necessaires pour l'entretien de

ceux qui demeuroient à l'habitation, auquel lieu je me deliberay d'y demeurer pour quelques jours, affin de faire fortifier & reparer les choses