Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 7 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 6

6

 

Les semaines suivantes furent pénibles. J’étais devenu une sorte de pestiféré qu’on montrait du doigt. La famille et le voisinage me regardaient de travers comme un petit voyou. Maria, d’habitude si affable, me dévisageait comme si j’avais craché sur la Croix. La mère Bardon, la concierge de l’immeuble, me considérait, navrée. Son mari, huissier à la mairie de Paris, se permettait devant ma mère des réflexions du genre :

– Faudrait voir à essuyer vos semelles sur le paillasson, jeune homme, faut respecter le travail d’autrui.

Ma mère renchérissait :

– M. Bardon a raison, Michel, tu ne respectes rien.

J’étais plus dépité des piques de ce poujadiste que des privations qui me tombaient dessus. Je me suis vengé. À chaque fois que j’apercevais une merde de chien, je marchais exprès dedans puis je m’essuyais la semelle sur son paillasson. Le jeudi, j’étais privé de télévision et devais travailler sans sortir de ma chambre. Si je manifestais la moindre velléité de ne pas obéir aux ordres, Maria avait pour consigne de téléphoner sur-le-champ à ma mère. Ce qui me valut des engueulades en règle. J’aggravais mon cas. Je refusais d’admettre ma faute et de baisser les yeux. Le peu de libertés obtenues s’étaient évanouies. Je redevins un enfant que sa mère accompagnait et venait chercher au lycée. Paniqué, j’ai tenté une démarche auprès de mon père pour lui demander d’intercéder. Il a hésité et changé plusieurs fois d’avis avant de laisser tomber, à moitié convaincu :

– C’est comme ça et ce n’est pas autrement.

Ma mère ne voulait laisser à personne d’autre le soin de me serrer la vis. Elle a décidé de reprendre mon éducation en main mais, pour éduquer, il faut être deux. J’étais déterminé à ne pas participer. Mon père a proposé de me récupérer le soir. Il revenait souvent avant elle. Il a essuyé un refus catégorique et n’a pas insisté. Franck a plaidé ma cause. Elle le considérait, du fait de ses mauvaises fréquentations, comme en partie responsable et l’a remis à sa place. Derrière son sourire de façade, elle dirigeait la maison comme l’entreprise Delaunay, en femme énergique et habituée à être obéie. Un moment, j’avais espéré que son emploi du temps l’empêcherait de venir à la sortie des cours. Elle a obtenu du proviseur que je reste chaque soir à l’étude jusqu’à dix-neuf heures. Fini les baby et les copains. Je ne travaillais pas plus. J’en profitais pour bouquiner. J’ai renoncé à la bibliothèque municipale et, contraint et forcé, fréquenté celle du bahut qui était anémique, composée des seuls ouvrages offerts en récompense des prix de fin d’année.

 

Le livre de Pierre m’a captivé. La lecture de Bradbury m’a conduit à choisir l’épreuve de force. Il faut savoir résister, ne pas composer, ni céder et accepter comme inévitable la domination de la force. La décision a été évidente et simple à prendre. Je résisterais avec mes armes. Je ne parlerais plus. À personne. Ce serait ma façon à moi de les punir. Je me réfugiais dans un mutisme protecteur et répondais par borborygmes. Quand je sortais de H-IV après l’étude, ma mère m’attendait en voiture. Je montais sans répondre à ses questions sur mon activité de la journée. Le court voyage se faisait dans un silence pesant et réjouissant. Je passais à table et restais les yeux rivés sur mon assiette, éprouvant un plaisir certain à sentir le malaise que je suscitais. Je quittais la table sans prévenir et me précipitais dans ma chambre sans reparaître.

Au début, je jouais avec eux et ils ne le savaient pas. Combien de temps pouvait-on vivre sans parler à ses parents ? J’étais capable de tenir longtemps à ce petit jeu. Ils céderaient avant moi. Je ne parlais plus. J’étais assez content de me découvrir un pouvoir inconnu. Je n’aurais pas cru le silence aussi dérangeant. Néron en fit les frais et, en manque de communication, m’abandonna pour trouver refuge dans la chambre de Juliette, ravie de le récupérer. Passé quinze jours, j’ai senti des signes de lassitude. Mon père et ma mère s’engueulaient à mon propos, jamais devant moi. J’entendais avec délectation la clameur de leurs disputes. Ma mère n’était pas préparée à ce combat de sape. J’ignorais ses appels du pied ou ses tentatives de paix. Je les regardais s’agiter, me considérer en coin, parler de moi comme si j’étais un malade : « Peut-être qu’il a un problème qui ne se voit pas ? », s’interroger sur la possibilité de consulter un psychologue. Franck était le seul à ne pas être dupe. Il me pressait d’arrêter de « jouer au con ».

Grand-père Delaunay a fait intervenir un de ses amis, professeur de médecine, que l’on a invité à déjeuner un dimanche midi. Il m’a ausculté de loin pendant deux heures. J’ai su par Juliette qu’il m’avait trouvé fatigué et déprimé. Il a recommandé une activité sportive et une cure de vitamines. J’ai eu droit chaque matin à un jus d’oranges pressées. Je refusais d’être inscrit à l’équipe de foot. À chaque question qu’on me posait, j’attendais, je haussais les épaules, indécis, et retournais dans ma chambre pour bouquiner.

Juliette venait quelquefois me rejoindre. Elle s’asseyait au bord du lit. Néron s’intercalait entre nous. Elle me racontait sa vie en détail. Je continuais ma lecture. Je ne l’écoutais pas. Seul, Néron avait l’air de suivre. Au bout d’une heure ou deux, je l’arrêtais :

– Juliette, je vais dormir.

Elle s’arrêtait, me considérait avec sympathie et m’embrassait :

– C’est sympa quand on se parle de temps en temps.

 

Un soir, au cours du dîner, ma mère a évoqué la possibilité d’aller au cinéma le dimanche après-midi pour voir Alamo de John Wayne, le film dont tout le monde parlait. Je crevais d’envie d’y aller. Plusieurs mois avant la sortie du film, j’avais clamé mon admiration pour Davy Crockett. Mon père m’avait offert la toque avec la queue de renard en similifourrure. Ma mère savait que j’aurais du mal à résister. Mon père a fait celui qui ne s’attendait pas à cette proposition et s’est exclamé que c’était une idée formidable. Avant la séance, on irait déjeuner au Grand Comptoir. Il voulait aller dans un cinéma des boulevards. Son écran géant donnait au film un effet saisissant. Ils me fixaient et attendaient une réponse qui ne venait pas. Je me suis levé sans rien dire. J’ai quitté la table. Sur le pas de la porte, j’ai eu une inspiration. Je me suis retourné. J’ai ouvert la bouche pour m’exprimer. Je me suis retenu pour faire durer le plaisir. Je n’avais qu’à dire oui pour que cessent les hostilités et que la vie redevienne comme avant, avec en plus un film excitant à la clé. J’avais pris goût au masochisme et à la provocation. J’ai enfoncé le clou :

– L’année prochaine, je voudrais être en pension.

Mon père a paru effaré. Ma mère est restée bouche bée, sans comprendre. Franck a eu l’air surpris. Je n’ai rien ajouté. Je me contrefichais de leur réponse, positive ou négative. S’ils avaient accepté sur-le-champ, cela ne m’aurait fait ni chaud, ni froid. Ils se dévisageaient sans savoir quoi dire. Ma mère m’a demandé :

– Pourquoi ?

J’ai attendu pour ménager mon effet :

– Pour ne plus vous voir.

J’ai quitté la salle à manger. C’est pour ça que j’ai raté Alamo sur écran panoramique. Sur le coup, ça m’a fait mal au cœur. Ma seule consolation, c’est qu’ils l’ont raté aussi. Je suis resté dans ma chambre à hésiter. Il s’en est fallu d’un cheveu que je revienne faire amende honorable. J’allais céder. L’oreille collée à la paroi, j’ai entendu les éclats d’une dispute plus forte que d’habitude entre mes parents. Pour la première fois, mon père est parti en claquant la porte avec violence. Ma mère est entrée dans la chambre. J’ai fait semblant d’être plongé dans la lecture de La Condition humaine. J’avais les joues en feu. Mon cœur palpitait. Je m’efforçais de ne rien laisser paraître de mon trouble. Elle s’est assise sur le bord du lit. Elle me regardait, silencieuse. Je m’accrochais à ma lecture sans rien lire.

– Michel, il faut qu’on se parle.

J’ai baissé le livre.

– Z’êtes pas au cinéma ?

Elle me scrutait avec intensité, essayant de me comprendre. Comment aurait-elle pu y arriver quand j’agissais sans réfléchir ? Son désarroi était palpable. J’ai fait mine de poursuivre ma lecture.

– Tu me fais peur. Si tu continues, tu vas prendre la voie des perdants. Tu vas gâcher ta vie. Je ne pourrai rien faire pour toi.

J’ai levé le nez de mon livre, l’air surpris, comme si je n’avais rien entendu.

– Pour la pension, tu ne parlais pas sérieusement ?

J’ai répondu que c’était ce que je voulais. Elle a hoché la tête plusieurs fois :

– Qu’est-ce que tu as, Michel ?

J’ai failli éclater de rire, lui dire que c’était une mauvaise blague, que je ne le pensais pas. Quelque chose de plus fort m’a poussé :

– Je préfère. Ce sera mieux, non ?

Je lui ai tourné le dos. J’ai repris ma lecture. J’ai senti qu’elle se levait. Je ne l’entendais pas quitter la pièce. Elle devait attendre. Je me suis retourné. Elle me dévisageait. On est restés face à face. Je savais d’instinct que le premier qui parlerait aurait perdu. Je soutenais son regard sans arrogance ni insolence. Dans la salle à manger, le téléphone s’est mis à sonner. Personne n’a décroché. Ils étaient partis. On n’était plus que tous les deux. La sonnerie a duré, interminable. On se fixait sans un mot. La sonnerie a cessé. Le silence est revenu se mettre entre nous. J’ai vu son bras se lever. Il est resté en suspension avec un léger tremblement. Je n’ai pas bougé. Elle l’a balancé avec force. C’est Malraux qui a pris. Mon livre a valsé contre le mur. Elle s’est massé la main et a quitté la pièce. La porte d’entrée a claqué. J’ai entendu ses pas décroître dans l’escalier. J’étais seul dans l’appartement déserté. La sonnerie du téléphone a repris. Je l’ai laissée sonner. Ce soir-là, Néron a décidé que notre séparation avait assez duré. Il est revenu dans ma chambre et a retrouvé sa place au bout de mon lit.

 

Le lendemain matin, Maria m’a annoncé que j’irais au lycée seul. Ma mère ne viendrait plus me chercher. Dans l’après-midi, Sherlock, le surveillant général, m’a fait convoquer. C’était un homme sec et anguleux, à l’autorité naturelle. À sa seule vue, on se taisait. On arrêtait de courir et on inclinait la tête quand on le croisait. Il avait une façon de vous scruter qui vous rendait coupable. Pourtant, on ne l’avait jamais entendu élever la voix, ni maltraiter un élève. Pierre Vermont l’aimait beaucoup et jurait que c’était un des hommes les plus cultivés qui soient, agrégatif de philo qui avait renoncé à l’enseignement pour l’administration. Sherlock m’a demandé ma carte de sortie. Il l’a examinée de son air suspicieux. Il avait mon dossier scolaire ouvert devant lui. Son regard faisait des allers-retours entre ses fiches et moi qui me dandinais.

– Marini, vos résultats ne sont pas à la hauteur. Surtout en maths. Si ça continue, vous allez redoubler. Vous avez le dernier trimestre pour vous ressaisir. Vous avez une année d’avance, ce serait dommage de la perdre.

Il a déchiré la carte jaune pour la remplacer par une vert pâle, l’a signée, a récupéré ma photo pour l’agrafer dessus et a donné un coup de tampon. La carte verte voulait dire : sortie libre après le dernier cours. Il m’a tendu le passeport. Alors que je le prenais, il l’a retenu.

– Je ne veux plus vous voir traîner dans les bistrots. C’est clair ?

À cinq heures, j’ai attendu. Personne n’est venu me chercher. Un instant, j’ai eu envie d’aller voir ma mère au magasin. Pour m’excuser et lui dire que je regrettais. J’ai hésité. J’ai décidé de rentrer. Nicolas fut le premier surpris de mon changement d’attitude. J’ai refusé de l’accompagner au Balto ou au Narval. Je n’ai pas évoqué Sherlock. Il fallait que je me mette au boulot sinon… Nicolas était un garçon réaliste qui parlait sans arrière-pensées :

– Toi et les maths, c’est sans espoir. Ne te fais pas de souci, il y a une foule de métiers où on n’a pas besoin de maths.

 

Si Dieu existe, il est témoin que j’ai essayé. Vraiment. Je me suis accroché. J’y ai passé un temps fou. Franck aussi. Il aura tout tenté pour faire entrer ce foutu programme. Dans ma tête, c’était pire qu’un blocage, c’était le vide. J’avais l’impression de comprendre et de décoller. Dès qu’il me lâchait, je tombais. Il s’est entêté :

– Ce n’est pas compliqué. Faut pas s’énerver. N’importe quel imbécile est capable de résoudre ces exercices ! Tu dois y arriver et tu y arriveras.

On y a passé des soirées, des samedis, des dimanches et des vacances. On n’y est pas arrivés. Quand il m’expliquait un théorème, tout me paraissait évident mais j’étais incapable de l’appliquer seul. Deux de ses potes s’y sont mis puis ont renoncé.

– Ne t’inquiète pas. C’est une question de temps et de travail.

Un jour, il a laissé tomber. Il avait ses examens à préparer. Je ne lui en ai pas voulu d’arrêter. Il avait fait ce qu’un frère pouvait faire. Les maths et moi, on était fâchés. Personne n’y pouvait rien. Ce n’était pas la première fois qu’il y avait des choses inexplicables sur cette terre, pas la dernière non plus. Je préférais ne pas penser à ce qui se passerait si je redoublais. J’ai rangé le livre de maths sur l’étagère. J’ai rejoint Nicolas. Advienne que pourra. On a recommencé le baby-foot. On a pris des tannées. On en a donné plus encore. La vie quoi.

 

Un soir, Nicolas a voulu changer. À force d’insister, on est allés au Narval, à Maubert. Ça faisait trois mois, depuis le départ de Pierre, que je n’y étais pas retourné. Je ne voulais pas croiser Franck qui était persuadé que je m’escrimais sur Euclide, les faisceaux harmoniques et les équations du second degré. Quand il m’a aperçu au baby avec Nicolas, il a murmuré un « Je vois » qui en disait long. J’ai fait comme si de rien n’était. J’ai passé ma mauvaise humeur sur mes adversaires qui ont dérouillé. Un groupe de spectateurs s’agglutinait de part et d’autre du baby. Lors d’un changement d’équipe, j’ai jeté un œil rapide vers la table de Franck. Il avait quitté le bistrot sans un mot. J’ai senti une main sur mon épaule. Je me suis retourné. Cécile me souriait.

– T’avais disparu ?

J’ai compris que Franck ne lui avait rien dit de mes déboires familiaux. Je n’ai pas jugé utile de m’étendre. J’ai pris un air évasif :

– J’ai eu… beaucoup de boulot.

Son regard pétillait. J’avais l’impression d’être transformé en flaque chaude. Je transpirais à grosses gouttes. Pour la première fois de ma vie, j’ai laissé mon tour au baby. Le visage stupéfait et incrédule de Nicolas, qui héritait d’un nouvel avant, accentua mon malaise.

– Qu’est-ce que tu prends ?

On s’est retrouvés au comptoir. J’ai pris un café au lait comme elle.

– Tu sais que Pierre t’a laissé ses disques. Je ne vais pas te les apporter chez toi.

J’ai eu beau protester et tenter une ribambelle d’arguments, ça n’a servi à rien. Je lui ai promis de passer prendre les albums un samedi. En partant, elle m’a fait la bise. J’ai senti son parfum citronné. Cette nuit-là, j’ai mal dormi. Maria m’a dit qu’il ne faut pas boire de café au lait trop tard.

 

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