Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 4
4
Il y avait dans ce pays quarante-huit millions d’habitants. Pour faciliter le calcul, on admettra qu’il y avait autant de femmes que d’hommes. Il y avait donc une chance sur vingt-quatre millions pour que je la rencontre. J’avais plus de probabilités de gagner le gros lot des Gueules cassées que de la croiser à nouveau. Je l’avais eue en face de moi. On s’était parlé. On avait été proches. Je l’avais laissée s’envoler. Quand j'avais demandé son avis à Igor, il m’avait expliqué qu’il n’était pas spécialiste en rencontres et m’avait conseillé d’interroger Leonid qui était un expert.
– T’es vraiment con. Je ne pensais pas que tu étais aussi niais.
– Il est jeune, a plaidé Igor.
– De mon temps, c’était autre chose, a poursuivi Leonid. Cette nouvelle génération est désolante. Déjà, quand tu connais leur nom, leur prénom, leurs goûts et où elles habitent, c’est difficile. La prochaine fois, tu sauras.
– C’est elle que je veux retrouver.
– Je t’ai pourtant parlé de Milène ? Quelle leçon aurais-tu pu en tirer ?
– Que tu n’as pas eu de chance.
– Je te parle d’une morale comme dans une fable de La Fontaine.
– Qu’il ne faut pas rêver et prendre ses illusions pour la réalité ?
– C’est mieux. Je vais te dire une chose qu’il ne faudra pas que tu oublies. La vie, c’est comme les montagnes russes, a déclaré Leonid d’un ton sentencieux. Tu descends très vite, tu restes longtemps en bas et tu remontes avec peine.
Il a voulu reprendre une autre bouteille. Igor l’en a dissuadé, arguant de la mauvaise influence du côtes-du-rhône sur la philosophie russe. On a fait une partie de baby. Ils ont gagné, mais à deux contre un avec deux qui trichent, ce n’est pas du jeu.
– Je compte sur votre discrétion.
– Tu nous prends pour qui ?
Le Club était le dernier endroit où un secret était gardé. Ce que l’un savait, les autres l’apprenaient. Les confidences chuchotées à l’oreille, à ne révéler sous aucun prétexte, étaient transmises avec la promesse de les conserver à jamais : « Tu me connais. Je suis une tombe. » Elles étaient dévoilées sous la même condition et ils juraient tous qu’ils ne la répéteraient à personne. « Ou alors, on ne peut plus avoir confiance en un ami. »
Dès le lendemain, à mon arrivée, je me suis retrouvé au centre d’une discussion animée. Pour Werner, c’était une distraction compréhensible, surtout après avoir vu Le Salon de musique. Tomasz affirmait que ça ne serait pas arrivé chez lui, les Polonaises étant célèbres pour leur vivacité d’esprit. Gregorios pensait que c’était naturel de courir après une personne du sexe opposé, du grec hétéros qui veut dire « autre » et que ça passerait dès le mariage, du grec gamos qui conduit à la monogamie ou à la polygamie. Les conseils pleuvaient et je ne savais plus où donner de la tête.
– La petite, si ça se trouve, elle t’a oublié au bout de deux secondes, affirma Imré.
– Si elle ne t’a pas demandé ton prénom, c’est que tu ne l’intéresses pas.
– Les filles, aujourd’hui, elles ont deux ou trois petits copains.
– Ou c’est une emmerdeuse. Et tu regretteras de l’avoir connue, conclut Pavel.
J’ai eu droit à la compassion soudaine de Grandes Oreilles qu’on n’avait pas vu depuis une éternité.
– Il y a beaucoup d’hommes, comme nous, qui sont transparents aux yeux des femmes. Il ne faut pas te décourager.
– Merci, monsieur Lognon.
– Je vais te dire une chose, mon garçon, une femme qui lit en marchant, je trouve ça suspect.
Ils ont discuté pour savoir si j’étais stupide, empoté, timide ou si c’était le fruit de mon inexpérience. J’ai lu la sentence sur leur visage. À leur sourire de condoléances. À leur gentillesse inhabituelle. À leur façon de me tapoter l’épaule pour me remonter le moral.
– Je peux vous demander autre chose ?
– Bien sûr, Michel. On est là pour t’aider.
– Vous êtes de quel signe ?
De toute évidence, le monde était séparé en deux camps. Ceux qui y croyaient, même un peu, et les autres qui prenaient les premiers pour des abrutis. Difficile de se faire une opinion. Malgré les antagonismes qui se révélaient, trois règles émergeaient. Tous connaissaient leur signe astral, y compris ceux qui trouvaient que c’était de la foutaise. Ils pouvaient dire aussi le signe de leurs proches et leurs principales caractéristiques. Aucun des opposants n’a été capable d’expliquer pourquoi il lisait son horoscope dans le journal quand il tombait dessus. La réponse « Par curiosité » faisait rigoler les convaincus.
– Je ne me précipite pas sur les petites annonces immobilières ou les cours de la Bourse. Ça ne m’intéresse pas. Alors, on se demande pourquoi tu perds ton temps à lire ce que tu appelles « des conneries », fit remarquer Imré, qui était Capricorne, à Vladimir, qui était Taureau et farouche détracteur.
La troisième constatation était que ça suscitait des débats sans fin où on pataugeait dans l’illogique et le contradictoire.
– Vous comprenez, expliqua Leonid qui était Sagittaire et n’y croyait pas. Milène était Taureau ascendant Cancer. Ça ne pouvait pas marcher entre nous.
– Bien que l’astrologie vienne du grec astron qui veut dire « étoile » et logos qui signifie « science », ceux qui croient à ces conneries sont des trous-du-cul de droite et les autres d’authentiques socialistes ! affirma Gregorios, d’un ton péremptoire.
Ils ont été une dizaine à clamer :
– Alors là, je ne suis pas d’accord !
Je les ai laissés dans le brouhaha. J’ignore d’où ils tiraient l’énergie et la force de batailler sans lassitude pour avoir le dernier mot. Comme si leur vie en dépendait. Ils me fatiguaient. Je suis parti, avec mes doutes et mes hésitations. La probabilité que je la croise à nouveau était proche de zéro. Peut-être était-elle de passage à Paris et je n’avais pas l’ombre du début d’une chance de la revoir. J’ai levé la tête. La lune me narguait. C’était une évidence que tout était écrit à l’avance et qu’on avançait dans le tunnel sans fin de notre malédiction. J’étais écrasé par le poids accablant de mon destin.
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