Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 95 sur 103

Pages du PDF

Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 23

23

 

Je me suis réveillé à trois heures du matin avec une angoisse qui m’étreignait la poitrine. Il n’y avait pas un bruit. Dehors, il pleuvait. C’était un mois de juillet pourri. Je me suis demandé comment allait Sacha et si son opération du nez s’était bien déroulée. J’irais lui rendre visite le lendemain. Je revoyais Igor le frapper avec rage et lui qui ne se défendait pas. Comment Igor avait-il pu se transformer en brute à ce point ? Pourquoi le haïssaient-ils tous ? Quel secret les unissait qu’ils ne voulaient révéler sous aucun prétexte ? Pourquoi avait-il prétendu s’appeler François Gauthier ? Qu’avait-il à cacher ? Soudain, j’ai réalisé que je ne connaissais que son prénom. J’ignorais son nom de famille. Était-il le fils d’un personnage célèbre et redouté ? Ou un de ces criminels de guerre que les polices traquent de par le monde et qui se font oublier sous des noms d’emprunt ? Ou il n’y avait aucune explication et ce n’était qu’une lubie de sa part. Autant les autres membres du Club ne faisaient pas mystère de leur nom, autant il s’appliquait à dissimuler le sien. Je décidai d’en avoir le cœur net et de passer chez lui pour avoir une réponse. Il devait y avoir son nom quelque part.

 

Le matin, je suis allé chez lui, rue Monge. Derrière la vitre de la loge de la concierge, la liste des résidents de l’immeuble était affichée par étage. Au septième, il y avait une dizaine de noms. Pas de Sacha, ni de Gauthier, ni aucun à consonance russe ou slave. J’ai monté l’escalier de service et suis arrivé au dernier niveau. Sa porte était anonyme. Elle était entrebâillée, la serrure arrachée, probablement avec un pied-de-biche qui avait fait éclater le bois du chambranle. La chambre avait été cambriolée. Elle avait été retournée de fond en comble. Le matelas et l’oreiller avaient été éventrés. Il y avait des plumes partout. L’armoire avait été vidée. Les vêtements étaient en tas. Les deux étagères avaient été décrochées. Les livres étaient par terre. Sa vaisselle gisait au sol. Je ne savais pas si je devais aller à la police ou prévenir Sacha à l’hôpital. J’ai entendu du bruit. Une jeune femme sortait de chez elle. Je l’avais croisée la semaine précédente en apportant quelques provisions. Je lui ai montré les dégâts.

– Ça s’est passé cette nuit. Mais je n’ai rien entendu.

– Je venais chercher des affaires pour Sacha. Il est à l’hôpital, ai-je affirmé avec aplomb.

– Ce n’est pas grave, j’espère ?

– Il sera sorti dans trois ou quatre jours.

– Il n’a pas de chance. C’est son quatrième ou cinquième cambriolage. Moi, l’année dernière, ils m’ont piqué mon fer à repasser. La concierge ne surveille rien.

– Vous savez comment s’écrit le nom de famille de Sacha ?

– Je n’en sais rien. Je l’ai toujours appelé par son prénom.

J’ai pris un sac en plastique qui traînait et, à l’intérieur, j’ai mis du linge de corps.

– Je vais ranger la chambre et remettre un verrou, a-t-elle dit.

Quand je suis redescendu, il y avait de la lumière dans la loge. J’ai frappé au carreau. J’ai vu apparaître la concierge.

– C’est pour quoi ? a-t-elle demandé en entrouvrant sa porte.

– Vous me reconnaissez ? Je suis l’ami de Sacha. Je suis venu lui chercher des vêtements. Il est hospitalisé pour quelques jours. Sa chambre a été cambriolée cette nuit.

– Encore ! Il n’y a rien à voler dans ces chambres de bonne. De mon temps, les voleurs ne s’en prenaient pas aux pauvres.

– Vous avez l’orthographe exacte de son nom ?

– Il ne m’a pas dit comment il s’appelait.

– Le courrier qu’il reçoit est à quel nom ?

– Je travaille dans cet immeuble depuis sept ans et il n’a jamais reçu une seule lettre.

– Et l’électricité ?

– Le compteur est resté au nom du propriétaire.

– Et pour régler son loyer ?

– Il m’amène son terme en espèces chaque trimestre. Et il paye l’électricité en plus.

– Vous ne lui faites pas de reçu ?

– On n’en fait pas ici. Quand il a un peu de retard, on ne l’embête pas.

– Comment il l’a eue cette chambre ?

– C’était avant mon arrivée. Je crois que c’est un ami à lui qui l’a aidé.

– Il n’a pas d’amis, Sacha.

– La gardienne avant moi m’a dit que c’était quelqu’un de connu. Je ne me rappelle plus qui. Pourquoi vous me posez toutes ces questions ?

– Vous ne trouvez pas bizarre que cet homme n’ait pas de nom et que seule sa chambre ait été cambriolée ?

– Je ne suis pas de la police. Tant qu’il paye son loyer, qu’il ne fait pas de bruit et pas de saleté, ce n’est pas mes oignons.

J’ai tenté ma chance auprès du pharmacien de la place Monge. L’exception avec les cheveux en brosse et le foulard anglais. Je connaissais d’avance sa réponse.

– Sacha ? Je ne sais pas. Je l’ai toujours appelé comme ça. Comment va-t-il ? Il pense à ma petite note ?

Je suis retourné à Cochin, décidé à obtenir une réponse de la part de l’homme qui n’existait pas. Il allait m’expliquer d’une façon claire et précise les raisons de la haine que lui portaient les membres du Club. Cette fois, il ne s’en sortirait ni par un sourire évasif, ni par une pirouette. J’étais déterminé à ne plus me faire trimbaler par personne.

À l’accueil de l’hôpital, je me suis adressé à la préposée derrière sa vitre.

– Vous pouvez me dire dans quel bâtiment est hospitalisé M. François Gauthier ?

Elle m’a dévisagé, a décroché son téléphone et parlé un petit moment dans l’appareil.

– Vous pouvez vous asseoir. Quelqu’un va venir.

– Je veux juste avoir le numéro de sa chambre. C’est pour une visite.

– Vous devez patienter. Vous ne pouvez pas y aller seul.

Je me suis assis dans la salle d’attente. Au bout de dix minutes, j’ai vu apparaître le médecin qui avait ausculté Sacha la veille. Il m’a demandé de le suivre. Au lieu de pénétrer dans l’hôpital, nous sommes allés dans une pièce proche de l’accueil. Une femme corpulente était assise derrière un bureau. Elle ne s’est pas présentée.

– Vous voulez voir M. François Gauthier à quel titre ? m’a demandé la femme.

– Il a été opéré du nez. Je voulais savoir comment il allait.

– Vous le connaissez ?

Il y avait une lenteur réfléchie dans sa façon de s’exprimer. Elle pesait chacun de ses mots.

– Il est arrivé quelque chose ?

– Soyez aimable de répondre à ma question. Quelle est votre relation avec lui ?

– Hier, il était quasi inconscient sur le trottoir. Il avait été agressé et dépouillé. Il était en sang. Je l’ai amené ici.

– Vous ne connaissiez pas M. Gauthier avant ?

– Non.

– Pourquoi vous intéressez-vous à lui ?

– J’ai de la compassion pour ce pauvre homme. C’est interdit ? J’habite dans le quartier, je passais prendre de ses nouvelles. Il y a eu un problème ? Il est mort ?

– Il a disparu, a dit le médecin.

– Ce n’est pas possible ! Que s’est-il passé ?

– L’opération s’est déroulée à la perfection. Il s’est réveillé. Tout allait bien. On l’a mis dans une chambre avec un autre malade. Je suis allé le voir à la fin de mon service. On a bavardé. Il m’a remercié. Il a dîné. L’infirmière est passée trois fois dans la nuit. Il dormait. À cinq heures du matin, il avait quitté l’hôpital. Envolé.

– Ce n’est pas difficile de sortir d’ici. Il n’y a aucun contrôle.

– C’est un hôpital, pas une prison.

– On a été obligés de signaler sa disparition à la police, a dit la femme. C’est la loi. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de Gauthier à l’adresse qu’il nous a donnée. Vous pouvez me communiquer votre identité ? Si la police veut vous interroger…

Je lui ai donné ma carte d’identité. Elle a noté mes coordonnées sur son dossier.

– Vous savez, je ne leur dirai rien de plus.

Elle m’a rendu ma carte. Je me suis levé et suis sorti, accompagné par le médecin.

– Sans trahir le secret médical, a-t-il poursuivi, je peux vous assurer que cet homme a besoin de soins après son opération. Il doit prendre des médicaments. Il a une attelle provisoire et des points de suture. Il y a des risques d’infection. Si vous le voyez, dites-lui de passer pour se faire soigner. On ne lui demandera rien. On a eu aussi les résultats de ses examens de sang. Il y a un problème. Il doit consulter. C’est urgent.

À sa façon de me parler, j’ai senti qu’il ne me croyait pas. Je ne devais pas être crédible. De toute façon, ils ne pouvaient rien prouver. François Gauthier n’existait pas.

 

Au Balto, plus aucun membre du Club n’était présent et les nouveaux ne le connaissaient pas. Sans conviction, j’ai interrogé Jacky et Madeleine.

– Sacha ? a dit Jacky. Je m’en fiche de son nom. Lui, c’est Samy. L’autre poivrot au bar, c’est Jean. Et toi, c’est Michel. Tu veux savoir comment je m’appelle ?

– Sacha ? a fait Madeleine. C’est Sacha. Il est russe. Avec un nom russe, je présume. Les autres aussi, on les appelait par leurs prénoms. Ils ont tous des noms à coucher dehors.

Je les ai informés de sa disparition et de l’importance qu’il se fasse soigner. Ils ont promis d’intervenir s’ils le voyaient. Par acquit de conscience, j’ai terminé mon enquête à Fotorama. Son patron ne l’avait pas vu depuis quinze jours.

– C’est un laborantin d’exception. En trente ans de carrière, je n’ai jamais vu quelqu’un de plus doué. Depuis qu’il est là, le chiffre d’affaires a augmenté. J’aurais bien aimé le salarier et que sa situation soit régularisée. C’est lui qui n’a pas voulu. Pourquoi ? Je ne sais pas. Son nom ?… C’est bizarre, je ne lui ai jamais demandé.

Je ne savais pas comment interpréter sa disparition. Il avait dû partir dans un coin pour se rétablir et avoir la paix. Il reviendrait quand il le voudrait. C’était son genre d’apparaître et de disparaître de façon inattendue, quand on l’attendait le moins. Il ne me laisserait pas tomber. Un jour ou l’autre, j’aurais de ses nouvelles.

 

Un moment, il avait été question qu’on aille quinze jours à Bar-le Duc. Mais mon père n’avait pas encore un appartement assez grand pour nous recevoir tous les deux. Comme récompense pour mon bac, j’avais le droit de choisir mes vacances.

– Qu’est-ce qui te ferait plaisir, Michel ? m’a demandé ma mère. L’Angleterre ? L’Espagne ? La Grèce ?

– J’aimerais aller en Israël.

– Quelle idée bizarre ! Pourquoi ?

– J’ai envie de connaître la vie d’un kibboutz. Ce doit être passionnant de rencontrer ces gens qui font pousser des tomates dans le désert. Il n’y a plus beaucoup de pionniers de nos jours

– Ce n’est pas dangereux ?

Je sentais que ça prenait un tour problématique. Je savais comment la convaincre.

– J’aimerais aussi aller à Nazareth et à Bethléem. Ça me plairait de visiter les lieux saints.

Maurice s’est renseigné et a trouvé que ça coûtait cher. Ce n’était pas le moment vu que les affaires n’étaient pas terribles. Finalement, au mois d’août, on retournerait à Perros-Guirec.

 

OceanofPDF.com