Le club des incorrigibles optimistes
Chapitre 7
7
Depuis quelque temps, je me tenais à carreau. Je sentais ma mère distante. L’entreprise faisait l’objet d’un contrôle fiscal. L’inspecteur des impôts posait des questions perfides auxquelles elle ne pouvait répondre. Son sourire avait disparu. Elle passait un temps fou à colmater les brèches et redoutait un sévère redressement. Mon père, qui faisait office de directeur commercial, n’y connaissait rien en gestion. Elle ne manquait pas une occasion de lui rappeler qu’elle ne pouvait pas compter sur lui et devait supporter seule le travail ingrat de direction. Elle passait des heures au téléphone avec Maurice qui lui donnait d’utiles conseils. Pour la fête des Mères, mon père a fait livrer un immense bouquet de trente-neuf roses rouges et réservé une table à La Coupole. Quand ma mère est rentrée en coup de vent, un peu avant midi, je lui ai souhaité une joyeuse fête des Mères en lui montrant le superbe bouquet. Elle y a à peine jeté un œil, pressée qu’elle était de retourner au magasin pour régler avec l’expert-comptable les détails d’une convocation de l’inspecteur pour le lendemain. Elle nous a plantés sans un mot et elle est repartie avec précipitation sans remercier pour les fleurs qui sont restées sur la table. Mon père a fait comme si de rien n’était et a maudit les fonctionnaires sadiques, sans égard pour les mères de famille qu’ils obligent à travailler le dimanche. Il a mis les fleurs dans le vase en cristal sans les enlever de leur emballage. Nous sommes partis déjeuner sans elle. Son absence nous a coupé l’appétit. Quand elle est rentrée le soir, elle n’a pas touché au bouquet qui est resté dans son papier cellophane. Il s’est fané en deux jours. Maria l’a jeté.
Pour sa fête, je voulais lui apprendre mon passage en quatrième, sans révéler qu’il avait été acquis grâce à Nicolas. Même si je n’en étais pas dupe, je me disais que seul le résultat comptait. Je n’en ai pas parlé. Ni ce jour-là, ni un autre. Elle ne m’a pas posé la question. Pour elle, ça allait de soi. En revanche, mon père, qui avait arrêté après le certificat d’études, était fier et heureux. À chaque voisin qu’on croisait, il annonçait la bonne nouvelle avec autant de joie que si j’avais été reçu à Polytechnique. Il nous a invités au cinéma. Avec Juliette, on voulait voir Le Voyage en ballon. Il n’en avait pas envie. Il préférait Ben Hur. C’était complet. Il s’est résigné au Voyage. Devant le cinéma, une file d’attente faisait le tour de la rue. Mon père a essayé de resquiller. Malgré son habileté à s’intégrer dans la foule avec naturel et discrétion, il s’est fait repérer par des râleurs. On a déambulé sur les boulevards. On est arrivés près d’une salle qui jouait À bout de souffle. Franck nous en avait parlé avec enthousiasme. Personne n’attendait. La caissière nous l’a déconseillé. Ce n’était pas un film pour les enfants. Mon père nous a poussés dans la salle. Lui et Juliette ont détesté ce film. On est sortis avant la fin. Il pestait :
– Comment Franck a pu aimer un navet pareil ?
Je faisais l’imbécile. Au fond de moi, je savais pourquoi Franck avait tant aimé ce film. Si je l’ai adoré, c’est pour les mêmes raisons.
Avec les épreuves du bac, le lycée s’évaporait. Nicolas et moi, on passait nos journées au Luxembourg, à bouquiner, à traîner ou à récupérer les bateaux en panne sur le bassin. En fin de journée, on allait au Balto pour notre baby quotidien. J’avais remarqué cette porte avec le rideau en velours vert au fond du restaurant, derrière les banquettes où se mettaient les amoureux. Un coin où on n’allait pas. Des hommes à l’allure bizarre, jamais de femmes, ne venaient au Balto que pour disparaître derrière cette tenture. Je m’étais souvent demandé ce qu’il y avait derrière cette porte. Aucun de mes compagnons de baby ne le savait. Le père Marcusot m’avait répondu un : « Ce n’est pas de ton âge » qui m’avait découragé. Jacky y disparaissait avec des consommations. Quand je l’avais interrogé, il avait haussé les épaules. Nicolas m’avait envoyé promener d’un :
– Qu’est-ce ça peut te foutre ce qu’il y a derrière cette porte ?
– Alors les brêles, vous jouez ou vous rêvez, lançait Samy, sûr de lui, et ça repartait pour un tour.
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