Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 87 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 15

15

 

 

– J’aime travailler le dimanche, commença Leonid. Les gens sont détendus. Les pourboires sont meilleurs. J’avais chargé un couple d’Espagnols au Ritz. Ils voulaient le grand tour. La journée entière. La Malmaison, Auvers-sur-Oise et Versailles. Une sacrée belle course. À la porte Maillot, pour éviter une moto, je déboîte et je me prends le trottoir. Depuis dix ans que je fais le taxi, c’est la première fois que je crève un pneu. L’Espagnol sympa me dit : « C’est pas grave, on change la roue et on repart. » Vous me croirez si vous voudrez, je n’ai jamais réussi à démonter la roue. Les boulons étaient serrés à mort. J’ai forcé comme un fou. L’Espagnol, costaud comme un bœuf, essaye à s’arracher les mains. Impossible. À croire qu’elle était scellée. Ils ont pris un autre taxi. Je me suis acharné sur cette putain de manivelle. J’y suis arrivé au bout d’une heure. J’étais en nage. J’avais les paumes en sang. Du cambouis. Des éraflures. Dimanche, les pharmacies sont fermées. Je me dis, je vais rentrer, c’est un mauvais jour. Une femme avec une grosse valise s’approche et me demande de l’emmener à Orly. Je lui réponds que je ne veux pas y aller. Elle partait à New York. Elle me demande de la déposer à l’aérogare des Invalides pour prendre la navette. Mieux que rien. J’avais un reste de vodka. Je me suis désinfecté avec. La femme criait. Il paraît qu’elle avait plus mal que moi. J’ai mis un mouchoir autour de chaque main et j’ai conduit comme ça. J’ai porté la valise de la femme au comptoir d’Air France. Elle m’a filé un bon pourboire et m’a dit d’aller à l’hôpital me faire vacciner contre le tétanos. J’allais repartir quand quelqu’un m’a appelé par mon prénom. J’ai eu un frisson. Je me suis retourné. Elle était là. En face de moi. Elle n’a pas changé. Elle ressemble toujours à cette actrice américaine qui est si belle. Comment elle s’appelle, Igor ? Tu sais, celle du film ?

– Deborah Kerr.

– Les mêmes yeux. Les mêmes cheveux. Une reine. Dans ma tête, c’était comme si on s’était quittés le matin. Je ne sais pas combien de temps on est restés face à face.

 

– Comment ça va, Milène ?

– Ça va.

– Tu as l’air en forme.

– Toi aussi.

– Tu es toujours aussi belle.

– Il ne faut pas se fier à l’apparence. Les rides sont à l’intérieur.

– Tu ne travailles plus à Orly ?

– J’ai été mutée ici. C’est à cinq minutes de l’appartement. Je viens à pied.

– Depuis longtemps ?

– Près de cinq ans.

– C’est incroyable. Je ne voulais pas faire de course à Orly pour ne pas risquer de te rencontrer. Je suis venu des dizaines de fois ici. Je ne t’ai jamais vue.

– On a dû se croiser.

– Il faut que j’y aille. Le taxi est mal garé. Je vais prendre une prune.

– Tu es taxi ?

– Oui.

– Tu es content ?

– Je ne peux pas me plaindre. Bon. Salut. Maintenant, je vais éviter les Invalides.

Je me suis éloigné. J’étais heureux. L’avoir rencontrée était un cadeau inespéré. Je ne pouvais pas en demander plus. J’ai entendu « Leonid… ». Je me suis retourné.

– Je suis contente de t’avoir revu.

– Moi aussi.

– Je me suis souvent demandé ce que tu étais devenu.

– Tu vois. Pas grand-chose. J’ai toujours la montre que tu m’as offerte.

– Moi aussi.

– Qu’est-ce que tu as aux mains ?

Les mouchoirs étaient rouges. Ça pissait le sang de partout. Elle s’est fait remplacer par une collègue. Elle m’a emmené à l’infirmerie de l’aérogare. Dans la boîte à pharmacie, elle a pris du coton et de l’eau oxygénée. Elle a nettoyé les plaies. Je la regardais s’occuper de moi, affairée et méticuleuse. C’était un bonheur. Je n’avais pas mal. Elle sentait ce parfum si doux. J’ai oublié comment il s’appelle.

– Comment tu t’es fait ça ?

– J’ai eu un problème avec… la voiture.

Elle m’a fait ces pansements. On est allés à la cafétéria de l’aérogare. Il y avait peu de monde. On a pris un café. On a parlé, je ne sais plus de quoi. Comme avant. Des fois, on restait silencieux. On se regardait. C’est difficile de recoller les morceaux du temps que tu n’as pas eu.

– Tu ne vas pas avoir de problèmes avec ton travail ?

– Le dimanche c’est calme. Et ta voiture ?

– Je m’en fiche !

– Tu n’as jamais essayé de me revoir ?

– Milène, j’avais promis. À ce type.

– Tu es le seul homme que j’ai connu qui respecte ses promesses.

– On ne peut pas avoir que des défauts. J’ai pensé à toi chaque jour.

– Je me suis souvent dit : Leonid, il a dû se trouver une place de pilote. Il est peut-être dans cet avion, là-haut, dans le ciel. Il est heureux. J’en étais sûre.

– C’est vrai que si on m’avait dit que je finirais taxi, je ne l’aurais pas cru.

– On va se revoir ?

– Je ne sais pas. Et ma promesse ?

– Tu es avec quelqu’un ?

– Je suis libre comme un oiseau. Et toi ?

– D’après toi, pourquoi je travaille le dimanche ? Dînons ensemble, si tu veux.

– À une condition. C’est moi qui t’invite.

 

– Voilà. On a rendez-vous demain soir. Je passe la chercher en bas de chez elle à huit heures. C’est la vie qui recommence.

– Je suis content pour toi, a dit Igor.

– Je suis comme un gamin qui a la trouille pour son premier rencart. Tu en penses quoi, Michel ?

– Tu vas pouvoir refaire des courses à Orly.

Igor a offert une bouteille de mousseux pour fêter cette rencontre miraculeuse.

– Ce n’est pas un miracle. C’est à cause de la comète.

– C’est des conneries ! s’est exclamé Igor. C’est la chance.

– Cette fois, ce sera peut-être différent, a dit Leonid. J’ai fait attention. Je n’ai rien dit contre les Rosenberg.

– Leonid, ils étaient innocents ! ai-je lancé.

– Pour moi, ils étaient coupables ! Mais maintenant, je la ferme.

– Tu as raison, a conclu Igor. C’est le secret du bonheur.

On était en train de discuter du hasard, du tourniquet de nos sentiments, de l’influence des étoiles sur les chauffeurs de taxi et du mystère de nos vies quand un coursier est entré. Il tenait un pli à la main. On a eu la preuve qu’Igor ne s’était pas vanté. Pour se faire pardonner, Rudolf Noureev lui offrait deux places pour Le Lac des cygnes avec Margot Fonteyn. Une soirée de gala à l’Opéra de Paris pour l’inauguration du plafond de Chagall, en présence de l’artiste, de Mongénéral, de Malraux et du Tout-Paris. Igor était fou de joie. Leonid ne réagissait pas. Igor a compris. La mort dans l’âme, il lui a laissé les deux places. Leonid a invité Milène. Il lui a dit que Noureev lui avait envoyé deux invitations. Elle a été impressionnée. Elle a accepté avec plaisir. Leonid a été obligé de se louer un smoking et de s’acheter des mocassins vernis. Il ne l’a pas regretté.

 

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