Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 47 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 8

8

 

 

Il était midi. Igor m’avait écouté avec attention, posé trois questions et il avait fini la cafetière.

– Tu aurais pu m’en parler avant.

– J’ai essayé. Ce n’est pas facile d’arriver et de déballer ses petits problèmes comme un VRP. D’après toi, c’est grave ?

– Comment savoir ? Avec l’armée, c’est dans tous les pays pareil. Le secret. Même quand ça ne sert à rien. La priorité, c’est de prévenir ton père. Si on l’appelle à son hôtel, la police saura que ton frère est à Paris. On doit lui parler ailleurs.

– Chez mon oncle Maurice.

– Trop risqué. Il faut être plus rapide que la police. Laisse-moi un peu de temps. Je vais demander des tuyaux à un spécialiste.

– Je crois savoir qui c’est.

– Si tu sais, tu l’oublies.

Il a quitté la cuisine et il est revenu avec une liasse de billets qu’il a posée sur la table.

– Il y a soixante-dix mille francs.

– Sept cents francs, tu veux dire.

– Je n’arrive pas à me faire aux nouveaux francs.

– C’est beaucoup. Je vais prendre trois cents francs. En attendant que mon père revienne, ça devrait lui suffire.

– Prends tout. On ne sait pas ce qui peut arriver. S’il en a besoin, ça l’aidera.

– C’est une grosse somme, je ne sais pas si je pourrai te rembourser et je ne peux pas m’engager pour mon père.

– C’est sans importance. Ce n’est que de l’argent.

– Je te remercie, Igor, pour ce que tu fais. Je ne l’oublierai pas.

– Tu as de la chance, Michel, mais ce n’est pas pour toi que je le fais.

– Ce n’est pas pour mon frère, tu ne le connais pas.

Igor a versé dans sa tasse un fond de café, s’est levé et en a refait.

– Tu vois, quand j’ai quitté l’URSS, il y a dix ans, je n’avais pas préparé mon départ. J’ai dû fuir très vite. J’ai abandonné ma femme, mes enfants, mon travail. Je me suis décidé en une minute. Ou je partais sur-le-champ, ou c’était le peloton. Je n’avais rien. Je suis parti avec une miche de pain. J’ai eu de la chance. En chemin, j’ai rencontré une personne qui m’a aidé. Un paysan d’un kolkhoze forestier de Carélie. Il savait que j’étais un fugitif. Il aurait pu m’abattre ou me livrer. Il m’a indiqué le chemin vers la Finlande en évitant les gardes-frontières. Il m’a donné des biscuits et des harengs séchés. Quand je lui ai demandé son nom pour le remercier, il m’a dit que je n’avais pas besoin de le savoir, que s’il l’avait pu, il serait parti avec moi, et qu’il me demandait de me souvenir de lui qui restait là.

– Tu ne parles jamais de ta famille.

– Ni moi ni les autres. On y pense chaque jour, chaque heure. On n’a aucun espoir de les revoir. C’est impossible, irréaliste et dangereux. On ne dit rien. On les garde au fond de notre tête. Il n’y a pas un instant où je ne me demande pas ce que font ma femme ou mes enfants. Je sais qu’eux aussi pensent à moi. Et c’est insupportable.

Il est resté silencieux, yeux baissés.

– Prends ce pognon et arrête de me les casser avec tes états d’âme. On se laisse un message au Balto.

 

Inutile de me présenter au bahut sans une lettre d’excuse. Je me demandais ce que je pourrais bien raconter à Sherlock pour cette absence injustifiée. Sans un mot de mon père, il me faudrait un motif original ou un certificat médical. Deux choses impossibles à trouver. Dès le lendemain, j’allais devoir surveiller le courrier pour intercepter la lettre du lycée. Je me suis rendu au Balto. J’ai attendu dans mon coin. Je n’arrivais pas à fixer mon attention sur L’Arrache-cœur. Vers trois heures, Igor est arrivé.

– Ne t’inquiète pas. Je sais comment il faut faire.

– Comment ?

Il sortit de sa veste une feuille noircie recto et verso d’une fine écriture.

– J’ai pris des notes. Viens, on va essayer.

On est allés à la poste de l’avenue du Général-Leclerc. Igor a demandé à la téléphoniste un numéro à Alger. On a eu la communication au bout d’un quart d’heure.

– Hôtel Aletti, bonjour.

– Je voudrais parler à M. Marini, s’il vous plaît.

– Il est sorti. Sa clé est au tableau.

– Vous savez quand il revient ?

– Il ne nous a rien dit. Il va souvent déjeuner au restaurant de l’Amirauté.

– C’est loin de chez vous ?

– Un kilomètre.

– Je vous remercie. Je rappellerai.

Igor raccrocha.

– Tu aurais pu demander le téléphone de ce restaurant.

– Ce n’est pas possible. J’ai le numéro de téléphone d’un bar qui se trouve à cinq minutes de son hôtel. Il faut qu’il y aille. La police n’aura pas le temps de le mettre sur écoute.

On a essayé toutes les vingt minutes. La téléphoniste connaissait le numéro par cœur et le réceptionniste de l’hôtel abrégeait d’un « Désolé, monsieur, toujours pas rentré ». On voyait le temps avancer avec appréhension. Igor devait récupérer son taxi. Il me fallait retrouver Franck à six heures et être rentré avant ma mère. À cinq heures et quart, nouvelle tentative.

– Il est arrivé. Ne quittez pas, je vous le passe.

On a attendu quelques instants. J’ai entendu la voix de mon père dans l’écouteur :

– Paul Marini, j’écoute.

– Monsieur Marini, je suis un ami. J’ai des informations pour vous.

– Qui êtes-vous ?

– Je suis avec une personne qui était avec vous lors de l’incorporation de votre fils Franck. Vous êtes arrivé en retard à cause d’une panne sur votre DS. Vous êtes rentrés à pied et il tombait des trombes d’eau. Vous voyez de qui je veux parler ?

– Oui. Que voulez-vous ?

– Vous devez vous rendre sur-le-champ au Grand Café. Comptons dix minutes. On se retrouve là-bas. Au bar. C’est d’accord ?

– J’y serai.

Igor a raccroché et demandé à la téléphoniste le numéro de téléphone du Grand Café à Alger. Pour des raisons inconnues, il lui a été impossible d’obtenir la communication. Encombrement de lignes. Ou un attentat. Ça ne passait pas. Il ne fallait pas s’exciter, ça arrivait vingt fois par jour. Le temps s’écoulait et on s’énervait. Il était six heures moins vingt. Je voyais arriver le moment où j’allais devoir abandonner Igor sans pouvoir parler à mon père.

– Ce n’est pas grave, me dit Igor. Si on ne l’a pas d’ici dix minutes, rejoins ton frère et donne-lui l’argent. C’est le plus urgent. Ton père, je lui parlerai. Espérons qu’il attendra.

Un retraité a fait des histoires. Nous monopolisions le guichet. Il s’impatientait de ne pouvoir accéder à la préposée.

– Les lignes sont encombrées.

– Moi, j’appelle à Amiens.

– Vous attendrez votre tour, monsieur, lui répondit-il sans se démonter. Un peu de patience.

– Igor, je peux te demander encore quelque chose ?

– Si c’est légal, j’accepte.

– C’est pour le lycée. J’ai manqué la journée et je n’ai pas d’excuse. Si je fais le con, je risque de me faire virer.

– Ne compte pas sur moi pour imiter la signature de ton père.

– Si je jouais la franchise avec Sherlock ? Je vais le voir dans son bureau. Je lui dis la vérité : « Voilà, Franck est un fugitif, un déserteur. Il m’a demandé de l’aider. Je ne pouvais pas l’abandonner. » Il le connaît et il l’apprécie. Un surveillant général doit pouvoir comprendre ça. Non ?

– Autant aller le dénoncer à la police. Il y a un principe fondamental de survie sur cette terre. Si tu avais vécu de l’autre côté, il serait vissé au fond de ton crâne : ne jamais faire confiance ! À personne ! Tu m’entends ? C’est un mot meurtrier. Il a tué des milliers de couillons dans ton genre.

– Même à quelqu’un que tu connais ?

– Même à ton père, à ta mère, à ton frère ou ta femme.

– Toi, je te fais confiance.

– Je n’aurais rien à gagner à te dénoncer. Tu crois que j’hésiterais une seconde à vous balancer, toi et ta famille, si la police me menaçait de me retirer ma carte de réfugié politique ?

Je l’ai dévisagé. Son regard était imperturbable.

– Tu plaisantes, Igor ?

– Pour Alger, cabine 5, lança la téléphoniste.

On se précipita dans la cabine. Igor décrocha le récepteur et moi l’écouteur.

– Grand Café, j’écoute, fit une voix de femme.

– Bonjour, madame, je voudrais parler à un de vos clients, M. Marini. Il se trouve au bar.

On entendit la femme qui interrogeait :

– Il y a un M. Marini ?

– Oui, c’est moi.

– Qu’est-ce que vous faites ? cria mon père. J’allais partir.

– Il n’y avait pas de ligne, expliqua Igor en me passant l’appareil.

– Papa, c’est moi. Je suis avec un ami. La ligne de l’hôtel est sur écoute et celle de l’appartement aussi. On doit surveiller ce qu’on dit. Ici, ils ne peuvent pas nous écouter. Franck est à Paris. Je l’ai vu ce matin.

– Comment il va ?

– Il a l’air fatigué et tendu. Il a besoin d’argent. Il n’avait rien mangé depuis hier.

– Donne-lui ce que tu as.

– Est-ce que je peux en demander à maman ?

– Il ne vaut mieux pas. Donne-lui ton argent, je vais revenir.

– Le monsieur qui t’a parlé peut me donner de l’argent pour Franck. Tu le rembourseras ?

– Évidemment. Je rentre à Paris dès que je trouve une place d’avion.

Igor me prit le téléphone des mains et parla en jetant des coups d’œil à sa feuille :

– Monsieur, je suis l’ami de Michel. Vous ne devez pas prendre l’avion. La police le saura. En plus, les vols sont complets. Retournez à votre hôtel. Dites que vous avez eu des nouvelles de votre fils, qu’il a réussi à passer au Maroc et que vous partez le retrouver. Si le réceptionniste vous questionne, dites-lui qu’il est à Tanger. Ne donnez pas de détails. Ne prenez pas de taxi. Vérifiez que vous n’êtes pas suivi. Allez au port d’Alger. Il y a un bateau, le Lyautey, qui part ce soir pour Marseille à vingt et une heures. Ils ne demandent pas les papiers d’identité à l’embarquement. Achetez un billet de seconde et payez en espèces. Ne parlez à personne. À Marseille, prenez le train pour Paris. Vous voulez que je répète ?

– Vous êtes des services secrets ou quoi ?

 

Je me suis précipité rue Laplace. Je suis arrivé au Bois-Charbon un peu après six heures. Franck n’était pas là. Je me suis installé au fond du café à la place où nous étions le matin. J’ai commandé un panaché bien blanc. Le patron jouait au 421 avec le même client et, au comptoir, j’ai reconnu les mêmes têtes patibulaires. Peut-être que c’étaient des flics et qu’ils allaient me sauter dessus. J’ai attendu. Franck ne venait pas. Avait-il eu un problème ? Comment savoir s’il avait été arrêté ? Difficile de demander au patron s’il l’avait vu. Je suis resté jusqu’à l’extrême limite du possible. Je devais être rentré à sept heures moins de quart. Je n’avais que les billets remis par Igor. Le patron a dévisagé le napoléon d’un air soupçonneux. Il m’a rendu la monnaie sans rien dire. Sur le chemin, je me suis retourné à plusieurs reprises. Je ne l’ai pas vu. Je suis arrivé cinq minutes avant ma mère. Je l’ai rejointe dans la cuisine où elle préparait le dîner.

– Qu’as-tu fait, Michel, aujourd’hui ?

– On a eu maths et français. La prof d’anglais est malade.

– Encore !

– Et toi, ça va au magasin ?

– On ne sait plus où donner de la tête. Avec l’absence de ton père, on perd des commandes chaque jour.

– Je pense qu’il va rentrer bientôt.

– Espérons. En plus, j’ai un séminaire la semaine prochaine et je n’ai pas envie de le rater.

– Dis-moi une chose, maman, tu es vraiment fâchée contre Franck ?

– Fâchée ?… Non.

– Tu n’en parles pas. Tu n’as pas l’air de t’inquiéter.

– Je ne peux plus rien pour lui. Mais c’est mon fils, il le restera toujours, quoi qu’il ait fait.

– S’il te contactait, que ferais-tu ?

– Je lui dirais d’assumer ses actes.

– S’il te demandait de l’aide ?

– Je lui conseillerais de se rendre à la police et de faire confiance à la justice de son pays. Il n’y a pas d’autre solution pour lui. Pourquoi ces questions ?

– On n’en avait jamais parlé. Je ne savais pas ce que tu pensais.

Ma mère a téléphoné à l’hôtel Aletti. On lui a dit que mon père avait quitté l’hôtel. Elle a été surprise d’apprendre qu’il était parti au Maroc.

 

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