Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 61 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Partie Janvier-septembre 1963

Janvier-septembre 1963

 

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Au Club, il y avait un homme à part. À l’écart. Il ne parlait jamais avec personne. Il restait debout à regarder les autres jouer aux échecs. Sans rien dire. Tout le monde l’évitait. J’avais demandé à plusieurs reprises qui il était. On me répondait « Je ne sais pas » ou « Ne t’en occupe pas ».

Il venait de façon épisodique, un peu comme Lognon. Il apparaissait sans qu’on s’en rende compte, disparaissait durant plusieurs semaines sans qu’on le remarque. Il était mince, presque maigre, le visage émacié avec une barbe de trois jours, les cheveux noirs ondulés, le front bombé, les pommettes saillantes, les yeux marron cernés enfoncés dans leurs orbites, le nez fin et le menton avec une fossette. Il fumait cigarette sur cigarette. Il portait hiver comme été un pardessus gris et défraîchi trop grand pour lui, dont il relevait les pans avec sa main gauche. Par les manches, on apercevait sa chemise en nylon élimée et tachée. Avec son pantalon flottant et ses chaussures usées, on aurait pu croire un vagabond. Jacky, si attentif aux commandes et aux renouvellements, ne lui demandait pas s’il voulait une consommation. Leonid ne manquait pas une occasion de le bousculer de l’épaule quand il passait près de lui. L’homme ne répondait pas et ne l’évitait pas. Lors de la fête pour l’élection de Kessel, j’avais été témoin d’un incident passé inaperçu.

L’homme se tenait éloigné du groupe. Kessel l’a vu, a pris une coupe, l’a remplie de champagne et s’est dirigé vers lui. Leonid l’a remarqué et, d’un mouvement de menton, l’a signalé à Igor qui a rejoint Kessel à l’instant où il la tendait à l’homme. Igor a posé sa main sur le bras de Kessel et l’a retenu. Ils sont restés quelques secondes figés. Ils ne se sont pas dit un mot. Kessel a renoncé, a posé la coupe sur la table et fait demi-tour. Igor a balayé le verre d’un geste nerveux. Il est tombé par terre et s’est brisé. L’homme a reculé, a contemplé cette assemblée joyeuse qui le rejetait et a disparu.

Cécile me manquait. Début janvier, je me suis dit que c’était le moment pour renouer et me faire pardonner. Je lui ai téléphoné. Une voix répondait que le numéro de mon correspondant avait changé et que je devais consulter l’annuaire ou le centre de renseignements. Je suis passé chez elle. Personne. Sa concierge ne l’avait pas vue depuis deux mois. Elle ne recevait plus de courrier. En janvier dernier, on s’était souhaité une bonne année et ça avait été la pire de notre vie. Même si on sait que c’est inutile, c’est à ça que servent les vœux. À faire le ménage du passé. Comme s’il y avait prescription. Mais peut-être qu’à côté de ce qui nous attendait, l’année qui venait de passer nous paraîtrait joyeuse.

 

Chaque jour, je m’asseyais près de la fontaine Médicis. Il n’y a rien de plus idiot que ces rituels qu’on s’impose, comme s’ils pouvaient conjurer le mauvais sort. J’étais persuadé que tôt ou tard, ce serait à cet endroit que je retrouverais Cécile. Il n’y avait qu’à s’armer de patience. Si elle avait quitté Paris, un jour ou l’autre elle y reviendrait et passerait là. Je prenais un livre et bouquinais près du bassin. Je faisais une photo de temps en temps. J’isolais un détail et attendais la lumière qui donnerait une forme inconnue aux sculptures. Nicolas m’avait suggéré de changer de thème. Le Luxembourg n’en manquait pas. En cinq ans, j’avais fait des centaines de photos de cette fontaine et de ses environs. Des rêveurs, des badauds, des lecteurs assis sur les chaises, des étudiants, des retraités, des jardiniers et des gendarmes. Et d’Acis et Galatée couchés sous le rocher. Il en émanait un mystère, inexplicable et fascinant, et tant que je n’en aurais pas compris le sens, je n’avais pas envie de changer.

 

Je l’ai reconnu, avec ses épaules voûtées et sa démarche fatiguée. Il s’est arrêté près d’une poubelle, a ramassé un journal, s’est assis sur une chaise et a commencé France-Soir par la dernière page, celle des bandes dessinées. Puis il l’a rangé dans la poche de son manteau et s’est mis face au pâle soleil de janvier. Il semblait dormir, jambes étendues. Une chaisière s’est approchée, son carnet de tickets à la main, et lui a touché l’épaule. Il s’est réveillé en sursaut, s’est levé et éloigné vers la fontaine en maugréant sans la payer. Arrivé à mon niveau, il s’est immobilisé. Je ne savais pas s’il faisait semblant de ne pas me reconnaître ou s’il cherchait dans sa mémoire où il m’avait vu.

– Je vous ai aperçu au Club, ai-je avancé.

– Votre tête ne m’est pas inconnue. Vous fréquentez cet asile de vieillards ?

– J’apprends à jouer aux échecs.

– Vous devriez vous amuser avec des jeunes de votre âge. En plus, ils ne savent pas jouer.

– Leonid est un champion. On vient de tout Paris pour l’affronter. Il ne perd jamais. Même contre des polytechniciens.

– Vous connaissez Leonid ?

– Je les connais tous.

– Mes félicitations. Ça commençait à sentir le hareng à la retraite. Un peu de sang neuf ne leur fera pas de mal. Vous permettez ?

Il n’attendit pas ma réponse pour s’asseoir sur la chaise voisine, allonger ses jambes sur une autre et poursuivre sa sieste. Un rayon de soleil éclairait son visage barbu. Il parlait un français impeccable. C’était une différence majeure avec les membres du Club qui offraient la gamme complète des accents d’Europe centrale et de l’Est. J’ai été frappé par la finesse et la blancheur de ses mains. Il les a croisées sur son manteau râpé. La chaisière s’est présentée. Il n’a pas bougé. J’ai payé les trois chaises.

– Vous n’auriez pas dû, a-t-il dit sans ouvrir l’œil.

– On ne peut pas y échapper. Ou il faut s’asseoir sur un banc.

– Et en plus, il respecte la loi. Vos fréquentations ont déteint sur vous. C’est une honte de payer pour avoir le droit de poser son cul dans un jardin. Vous ne trouvez pas ?

– Si.

– Avec des gens comme vous, ils auraient tort de se gêner. Moi, je refuse. Un jour, on vous fera payer l’air que vous respirez.

Il n’avait pas bougé une paupière. Sa respiration était calme et régulière. Je repris ma lecture et ne fis plus attention à mon voisin.

– Que lisez-vous ? demanda-t-il, les yeux toujours clos.

J’ai brandi la couverture pour l’obliger à se redresser.

– Témoin parmi les hommes. Bonne lecture.

– Et dédicacé par Kessel. Pas à moi. À un de mes amis.

– Il me l’a offert aussi.

– J’étais là quand on a fêté son élection.

– Je suis content pour lui. Il le mérite. C’est un grand honneur.

– Igor l’a empêché de vous donner une coupe de champagne.

– Je ne me souviens pas.

Il s’est redressé et a haussé les épaules. Il a attrapé un paquet de Gauloises dans la poche de son manteau, m’a proposé une cigarette que j’ai refusée et en a allumé une.

– Ils n’ont pas l’air de vous aimer.

– Je ne m’en rends pas compte.

– Pourquoi ils ne vous aiment pas ?… Ils ne vous parlent pas. Ils vous ignorent. Leonid vous bouscule. Igor vous interdit de trinquer et Kessel ne dit rien.

– Pour être membre d’un club, il faut payer une cotisation. Je n’ai pas voulu cotiser. Je suis un peu radin.

– Dans ce club, il n’y a pas de cotisation.

– J’ai du mal à me faire des amis.

– Personne ne vous oblige à y aller.

– Les journées sont longues. Je passe quand il pleut. Je garde un petit espoir. Mais je dois avoir une tête qui ne leur revient pas. Je vous fais peur ?

– Non.

– Vous me croyez, au moins ?

– Je connais Igor. Il n’agirait pas sans motif. Leonid non plus.

– À votre âge, vous devriez savoir pour quelles raisons les hommes se disputent. Pour de l’argent : on est tous fauchés. Je ne leur dois rien. Pour une femme : de ce côté, j’ai renoncé. Ou pour une idée, et nous sommes tous logés à la même enseigne.

– Vous êtes le seul avec lequel ils agissent ainsi.

– La vérité est simple. Quand je rentre quelque part, les gens se taisent. Quand j’avance, ils s’écartent.

– Vous êtes de la police ?

– Regardez-moi, est-ce que j’ai l’air d’un flic ? Vous voyez. Soyez franc, je vous mets mal à l’aise ?

– Non.

– Vous vous appelez comment ?

– Marini. Michel Marini.

– Je suis heureux d’avoir fait votre connaissance, jeune homme.

Il s’est levé et s’est éloigné. J’ai oublié de lui demander son nom.

 

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