Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 81 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 9

9

 

C’est comme ça que naissent les vocations. Je suis persuadé que les biographes de Rimbaud se trompent sur l’origine de son génie. Peut-être avait-il un secret. Une jeune fille de la haute société de Charleville qu’il croisait pendant la messe du dimanche à Saint-Rémi, à qui il ne pouvait adresser la parole et qu’il voulait éblouir en lui faisant passer ses poèmes, dissimulés dans un missel. Cette dinde a haussé les épaules et froissé en boule la page recouverte de sa fine écriture penchée. Je m’escrimais sur des alexandrins boiteux. C’est compliqué la poésie. On pense que ça vient en regardant la lune, face à l’océan en tumulte, le nez en l’air, de façon spontanée. Une sorte de torrent qui emporte la fièvre des mots et les transmute en allégories et en sensations. Il n’y a rien de moins naturel. Il faut trimer comme un menuisier avec un rabot sur une pièce de bois. Après avoir transpiré et souffert jusqu’à l’aube, on accouche de quatre lignes pâlichonnes. Je me suis retrouvé sur la banquette du Balto à noircir des feuilles de papier. Noircir est une image car je n’avais aucune inspiration. Je restais des heures face à une page blanche sur laquelle j’avais écrit : « Poème n o 1 ». J’avais les deux premières lignes. Ça commençait par :

 

Il fait très beau aujourd’hui

Le soleil brille et luit …

 

Je me suis interrompu :… luit… luit… Hormis la rime que je trouvais jolie, je cherchais ce que le soleil pouvait faire après. J’ai pensé qu’il pourrait y avoir des nuages de traîne dans le ciel et un peu de vent. Je me suis arrêté. Ça ressemblait au bulletin météo. J’ai renoncé aux nuages et au zéphyr. Les cieux étaient vides. Rimbaud pouvait dormir tranquille. Le Balto n’était pas l’endroit approprié pour la création poétique. J’étais dérangé par les amis qui venaient me serrer la main, me demandaient comment j’allais aujourd’hui et si j’étais prêt pour un baby ou une partie d’échecs. Je prenais l’air de celui qu’on dérange dans un travail majeur.

– Tu es gentil mais ce n’est pas le jour.

J’avais aussi le spectacle permanent de Pavel Cibulka, atteint de logorrhée manuscrite et qui occupait trois tables avec son œuvre monumentale. Depuis que je fréquentais le Club, il passait ses après-midi au Balto. Le soir, il était veilleur de nuit dans un grand hôtel où ses manières raffinées et ses talents de polyglotte étaient appréciés. Cela faisait plusieurs années qu’il travaillait à cette œuvre titanesque. Malgré les vicissitudes, les aléas et les coups du sort, il poursuivait sa mission dans l’indifférence générale.

– C’est le lot commun des êtres d’exception qui portent en eux quelque chose qui les dépasse, dont ils doivent venir à bout et qui assurera à jamais leur célébrité dans l’histoire du genre humain, m’expliqua-t-il un jour où je lui demandais si ça valait la peine de se donner autant de mal pour en être si mal récompensé. Avec ton raisonnement d’épicier, Kafka serait allé jouer au billard au lieu de bosser et Van Gogh aurait été marchand de couleurs.

 

Trois ans auparavant, Kessel, la mine sombre, lui avait rendu l’épais manuscrit relié par une ficelle.

– Je te l’avais dit, Pavel. Aujourd’hui, aucun éditeur n’accepte de lire un ouvrage écrit à la main, surtout aussi volumineux. Tu dois le taper à la machine.

– C’est un travail considérable. Je ne suis pas dactylo. Je tape avec deux doigts. Ça va me prendre un temps fou.

– Tu pourras le retravailler. Tu as toujours la Remington que je t’ai donnée.

– C’est la bande qui déconne. Elle n’écrit plus qu’en rouge.

– Il faut que tu en achètes une autre.

Kessel mit la main dans sa veste et en sortit son portefeuille.

– Je te remercie, Jef. J’ai les moyens de me payer deux-trois bandes machine.

Durant trois années, Pavel retranscrivit les feuilles une à une. Il utilisait son auriculaire gauche et son médius droit. Son texte était serré. Il avançait avec opiniâtreté. Chaque page écrite de sa main de diplomate donnait un feuillet et demi en Garamond. L’ensemble faisait deux mille cent trente-quatre pages, sans la table des matières, ni l’index, ni les références bibliographiques qui pesaient une centaine de pages.

– Ça y est. J’ai fini.

Pavel poussa un soupir de soulagement, fixa la montagne des feuilles manuscrites qui s’empilaient devant lui. Il contemplait l’œuvre de sa vie qui allait établir sa notoriété mondiale. Nous le croyions sur parole. La Paix de Brest-Litovsk : diplomatie et révolution avait été édité après-guerre en tchèque et traduit en russe. À l’origine, c’était un pavé de mille six cent quatre-vingt-sept pages tassées. Pavel avait eu la chance d’accéder quand il avait fait son stage à l’ambassade tchèque à Moscou à des archives secrètes et inconnues. Des universités anglaises et américaines le citaient comme la source de référence sur ce sujet. Pavel avait repris son texte qu’il jugeait inabouti et y avait ajouté des développements qu’il avait censurés pour ne pas froisser les Soviétiques. Pavel nous rappelait à quel point ce traité était décisif. D’une importance supérieure à celui de Versailles, de Vienne ou à n’importe quel autre dans l’histoire de la planète. Kessel et Sartre l’avaient branché sur des éditeurs parisiens. À eux deux, ils les connaissaient tous. Leurs recommandations s’étaient avérées insuffisantes. Ils étaient polis et courtois. Certains étaient sympathiques. Le milieu de l’édition reconnaissait l’importance de l’ouvrage et sa documentation exceptionnelle mais l’affaire finissait toujours par capoter. Igor affirmait qu’au-delà de mille pages, un livre d’histoire est impubliable.

– Surtout sur un sujet dont le monde entier se contrefout comme de sa première chaussette, précisait Tomasz en l’absence de Pavel.

Après des efforts surhumains, des dilemmes sans fin, des cas de conscience, des repentirs et des années de travail incessant, Pavel avait raboté dans le vif. Il ne restait plus que mille deux cent trente-deux pages incompressibles.

– Plus court, ce n’est pas possible. J’ai enlevé les détails techniques, les précisions juridiques, les comptes rendus et les télégrammes diplomatiques. J’ai conservé le contexte historique et social, les enjeux fondamentaux, politiques et militaires. J’en suis au squelette. Au-delà, ça s’appelle de l’opérette historique. C’est à prendre ou à laisser.

Ils ont laissé. Ils lui ont conseillé de l’éditer d’abord en anglais. Si ça marchait aux États-Unis, il n’y aurait plus de problème. Pavel a entrepris de le traduire en anglais. Il attendait encore la réponse d’un jeune éditeur à qui Kessel avait donné le manuscrit. On sentait qu’il n’avait plus le cœur et son rythme s’en ressentait. Quand on s’ennuyait, que la conversation s’étiolait, il suffisait de lui demander où il en était pour que la machine démarre. Il était intarissable.

– Tu as avancé un peu ? l’ai-je interrogé.

– Tu ne veux pas le lire et me donner ton avis ?

J’ai hésité à lui avouer que je devais avaler Le Matin des magiciens, quatorze revues Planète et Sur la route.

– Écoute, Pavel. Je dois préparer le bac. C’est beaucoup de travail. Je le lirai pendant les vacances.

– Là, qu’est-ce que tu fais ? Tu travailles ton bac ?

– C’est différent… Je fais une étude sur la poésie.

– Un exposé ?

– C’est ça.

– En terminale, vous avez la Première Guerre mondiale et la révolution russe au programme.

– C’est un gros morceau.

– Tu n’as qu’à proposer un exposé sur la paix de Brest-Litovsk.

Il a poussé le pavé des mille deux cent et quelques pages devant moi.

– Ça te fera réviser. Il faudra y faire attention, Michel, je n’ai que cet exemplaire.

– Imagine que je le perde, qu’il y ait un incendie chez moi ou un dégât des eaux. Tu m’en voudrais à mort. Je le lirai ici. C’est promis.

 

Pavel exultait. Enfin, son talent était reconnu. Le jeune éditeur lui avait écrit. Son ouvrage avait retenu son attention. Il souhaitait le rencontrer dans les meilleurs délais pour s’en entretenir avec lui. Pavel venait de téléphoner du Balto. Une secrétaire d’une rare amabilité lui avait donné un rendez-vous pour le jour même. Jamais on n’avait vu un contact aussi rapide. On était heureux pour lui. Il offrit une bouteille de mousseux pour fêter l’événement. On lui donna une foule de conseils : d’être ferme sur les conditions et de ne pas montrer qu’il attendait ce dénouement comme l’arrivée du messie.

J’avais renoncé à chercher ce que faisait le soleil et envisageais d’aborder un autre thème comme le printemps avec ses hirondelles hésitantes ou l’été brûlant avec ses blés dorés et ses coquelicots rougis quand j’ai vu Pavel revenir, le visage hagard et blême. Il avançait comme un somnambule. Il s’est affalé sur la banquette qui a grincé sous la masse.

– Tu veux une bière, Pavel ?

– Je veux bien.

J’ai passé la commande à Jacky. Pavel restait prostré. Je n’osais l’interroger sur la déroute qui se lisait sur ses traits. Jacky a posé les bières sur la table. Pavel a bu son demi d’un trait et, comme il avait soif, il a sifflé mon panaché. Il a poussé un petit rot.

– Il n’a pas aimé ?

– Au contraire. Il l’a dévoré et m’a félicité. Il n’avait jamais lu un ouvrage de cette dimension.

– Où est le problème ?

– La guerre de quatorze. Ce qui marche, c’est la guerre d’Algérie.

– Pourquoi il t’a envoyé cette lettre ?

– À cause de Roman Stachkov.

– Qui c’est ?

– Si tu avais lu mon livre, tu le saurais.

– Je t’en prie, Pavel.

– Ça se passe fin novembre 17. Une période noire. Au début du mois, les bolcheviks ont réussi leur coup de force et renversé le gouvernement de Kerenski. Leur pouvoir ne tient qu’à un fil. Pour réussir la révolution, ils sont obligés de signer la paix avec les Allemands. Quel qu’en soit le prix à payer. Trotski est aux manettes. Il demande l’ouverture de négociations. Pour les Allemands, c’est l’opportunité de rapatrier les troupes enlisées sur le front russe afin de les redéployer sur le front ouest et remporter la guerre grâce à ces renforts décisifs. Les pourparlers doivent s’ouvrir à Brest-Litovsk où se trouve l’état-major allemand. La délégation russe conduite par Kamenev comporte un échantillon symbolique de soldats, de femmes et de prolétaires. À la gare, au moment du départ, Kamenev réalise qu’il n’y a pas de paysans alors qu’ils représentent quatre-vingts pour cent de la population russe. Comme le gouvernement bolchevik veut donner l’impression que le peuple entier est derrière lui, ils partent à la recherche d’un paysan. Dans Petrograd déserte et enneigée, ils tombent sur un vieux paysan barbu, aux cheveux hirsutes, aux vêtements douteux, en train de manger un hareng fumé avec ses doigts crasseux. Ils l’embarquent dans la délégation comme représentant de la paysannerie révolutionnaire. Roman Stachkov, c’est son nom, se fait remarquer lors des banquets de diplomates par ses manières rustaudes, son exubérance et sa gaieté déplacée. Il n’a pas l’habitude du champagne et de la nourriture en abondance. Il mange avec ses doigts, s’essuie sur la nappe, tape sur l’épaule du redouté général Max von Hoffman et déride l’impavide prince Ernst von Hohenlohe quand il emporte les couverts en argent sous sa vareuse. Au début, les Allemands croient que c’est un simulateur de haute volée, aux agissements machiavéliques destinés à leur soutirer des secrets. Ils vont mettre deux mois pour réaliser que ce n’est qu’un villageois égaré. Le plus drôle, c’est qu’il extorque de l’argent à Kamenev en le menaçant de s’en aller. Sa méconnaissance totale des enjeux de la guerre ne l’empêcha pas d’entrer dans les annales comme un des négociateurs de ce traité. Il veut que j’écrive son histoire.

– Il a raison. Ça ferait un livre extraordinaire.

– Tu trouves, toi ?

– Si tu écris ce livre, après tu pourras faire éditer l’autre.

– Tu crois, toi ?

– J’en suis sûr. Qu’est-ce que tu lui as dit ?

– Qu’il aille se faire foutre !

 

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