Le club des incorrigibles optimistes
Partie Leningrad 1952
Leningrad 1952
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Les bougies allumées des deux chandeliers posés sur le plateau de la cheminée se reflétaient dans la glace du salon. Irina fixa un instant son visage ridé et ses cheveux blancs et poussa un soupir, fatiguée. Ce soir était une nuit exceptionnelle. Elle avait sorti la nappe brodée au point de Hongrie, les verres en cristal de Baccarat et la vaisselle en porcelaine de Limoges achetés par son mari avant la révolution. Au milieu de la table agrandie avec des rallonges, elle avait placé l’immense plateau en bronze doré et martelé, ramené du souk d’Istanbul, du temps où on pouvait y aller en prenant le train d’Odessa. Quinze couverts étaient dressés. Chaque convive aurait deux verres, même les enfants qui ne buvaient pas de vin. À une autre époque, elle aurait mis des fleurs coupées dans un troisième verre. Cela faisait belle lurette qu’il n’y avait plus de marchands de fleurs dans cette ville pétrifiée par le gel. Elle avait découpé des fleurs en papier de couleur et en avait fait des guirlandes et des bouquets torsadés. On aurait cru qu’elles étaient vraies. Elle avait retrouvé dans les placards des objets oubliés, acquis pour le plaisir des yeux, devenus inutiles et dangereux. Elle se demandait si ça servait à quelque chose de se donner tant de mal, de prendre tant de risques. On n’aurait rien à lui reprocher. Elle aurait fait ce qui devait être fait. Avec sa sœur, sa belle-sœur et ses cousines, elle avait confectionné les matzot, même si, désormais, c’était interdit. Ce n’était pas la première fois qu’une femme devait braver cette interdiction. C’est qu’il n’était pas possible de célébrer la fuite d’Égypte sans ces galettes plates auxquelles on ne laissait pas le temps de lever. Cette année encore, il avait fallu faire preuve d’une imagination sortie de la nuit des temps pour trouver la farine, les poulets, les herbes, le concombre, le céleri, les radis noirs et l’os de veau. Elles avaient préparé le bouillon aux kneidlers, la carpe farcie et ce repas de fête avec des précautions dignes d’un service secret. Aucun des voisins n’avait rien vu, rien entendu et rien senti. Elle se souvenait de ce qu’Émile, son mari, avait raconté, avant de disparaître, pendant le siège, lorsqu’ils avaient célébré leur dernier Pessah ensemble, avec du pain rassis et des œufs durs pour seul repas : « Pendant l’Inquisition, les marranes de Séville avaient adopté la pratique un peu suicidaire de préparer des Séder somptueux. Alors qu’ils auraient dû être discrets, se fondre dans l’anonymat et y disparaître. Ils disaient : Que ce Séder soit le plus beau de notre vie, c’est peut-être le dernier que nous fêtons ensemble. » Depuis, elle mettait un point d’honneur à le célébrer dans les règles.
Valentina, sa sœur, qui avait du mal à se déplacer, mit une bûche dans la cheminée et attisa le feu. Vera, sa cousine, posa une assiette avec des herbes sur la table. On se serait cru dans une maison de retraite. La guerre et les purges n’avaient laissé que des vieux pour garder les enfants qui se poursuivaient dans l’appartement, se cachaient sous la table et derrière les fauteuils et riaient aux éclats.
– Doucement les enfants, vous faites trop de bruit. Ne courez pas. Les voisins vont nous remarquer.
Irina dressa l’oreille. Elle avait entendu le son familier de la clef dans la serrure. Igor entra avec Nadejda. Elle avança vers eux mais se fit doubler dans le couloir par les deux enfants. La petite Ludmila se jeta sur Igor qui la souleva, la lança en l’air, la rattrapa et recommença. Piotr se blottit dans les bras de Nadejda.
– Comment ça va, mon chéri ?
– On a fait des dessins, maman.
– Ils ont été sages ? demanda Nadejda.
– Comme toujours.
– Il fait bon chez toi, maman, dit Igor à Irina en l’embrassant sur le front. Il y avait une panne dans le métro. On a marché pendant deux heures. On n’a jamais vu autant de neige à cette époque.
– Venez vous réchauffer.
– Irina Viktorovna, dit Nadejda en embrassant à son tour sa belle-mère, je t’ai laissé tout le travail. Je suis désolée.
– Ce n’est pas grave. Nous, on a le temps. Tout est prêt.
Irina s’approcha d’Igor qui se chauffait les mains dans l’âtre de la cheminée.
– Sacha vient dîner avec Anna.
– Quoi ? Tu ne m’avais pas prévenu.
– Il a téléphoné il y a deux jours pour prendre de mes nouvelles. Je n’ai pas pu faire autrement que de lui proposer de se joindre à nous.
– C’est incroyable ! Il ne vient jamais. Comment as-tu pu l’inviter ?
– J’étais persuadée qu’il allait refuser. Il a accepté.
– Il va nous gâcher la fête.
– Igor, il a une position importante. Tu dois être diplomate.
– Pour Lev, il n’a pas bougé le petit doigt. Et pour Boris, qu’est-ce qu’il fait ?
– Ce n’est pas lui qui décide. Il est comme nous. Il fait ce qu’il peut.
Igor déboucha une bouteille de vin de Crimée et la posa près d’un gobelet en argent. Il regarda sa montre avec un peu d’impatience.
– On ne va pas les attendre toute la nuit. Si on commençait ?
– Avec ce temps de chien, il doit avoir des problèmes, expliqua Irina. Les canaux sont de nouveau pris par la glace.
On sonna à la porte. Les enfants s’immobilisèrent et se turent. D’un geste machinal, Nadejda releva ses cheveux tressés dans le cou, s’approcha d’Igor, un peu inquiète, et lui posa la main sur l’épaule. Ludmila se précipita dans les jambes d’Igor. Il la prit dans ses bras.
– Ce n’est rien, ma chérie. Nadia, tu vas ouvrir ?
Elle se dirigea au fond du couloir et ouvrit la porte dissimulée derrière un épais tissu marron.
– Bienvenue, dit-elle à Sacha et Anna en les embrassant.
– Le métro est arrêté. On a été obligés de marcher dans la neige, dit Anna.
– Et les enfants ?
– On les a laissés à la maison. C’est ma sœur qui les garde.
Nadejda l’aida à enlever son châle et sa parka trempés. Anna, enceinte, avait du mal à se tourner dans l’étroit passage. Irina les rejoignit.
– Comment te portes-tu, Anna Anatolievna ?
– Le mieux possible. J’ai mal aux jambes. On a marché trop longtemps.
– Avec un ventre pareil, tu vas avoir une fille, observa Irina. Viens te reposer.
Nadejda et Anna s’éloignèrent. Irina débarrassa Sacha de son manteau en cuir noir et de sa casquette bleue à bandeau rouge dégoulinant de neige mouillée. Il lui déposa un baiser sur la joue et lui sourit.
– Il fait bon ici. Dehors, on se croirait en décembre. Comment tu vas ?
– Je suis heureuse de te voir. C’est bien que vous soyez venus. Oh, tu as les mains gelées.
– Tout le monde est là ?
– On n’attendait plus que vous.
Sacha pénétra dans le salon sans se presser. Il embrassa Valentina, Vera et les enfants. Il avança les mains vers le feu de la cheminée. Igor s’approcha de lui.
– Tu aurais pu te changer ! Quelle idée de venir en uniforme à un Séder !
– Je viens du Ministère. Tu pourrais dire bonjour !
Sacha enleva sa vareuse kaki et la tendit à Igor.
– Fais-y attention. J’espère que tu as les mains propres. Il ne doit pas y avoir de tache ou de faux pli.
Igor prit la veste. Sacha la retint et attira Igor vers lui.
– Il faut que je te parle seul à seul, glissa-t-il au creux de son oreille. C’est important.
Nadejda leur présenta une assiette avec du gâteau au fromage blanc coupé en dés. Igor s’éloigna et posa la veste sur une chaise.
– Je ne sais pas comment tu fais pour réussir un gâteau au fromage aussi léger. Anna, tu devrais prendre la recette.
– Le plus difficile, c’est de trouver du fromage, répondit Nadejda.
– Comment changer ce pays avec des gens qui se lamentent en permanence ? Vous n’êtes pas les plus à plaindre, dit Sacha.
– Tu m’as entendue protester ? La semaine dernière, j’ai travaillé soixante-quinze heures à l’hôpital. Igor en a fait plus. Dans des conditions épouvantables. On n’est pas payés plus. On ne demande pas d’argent. C’est la première soirée qu’on passe ensemble depuis un mois. Quand on dit qu’on ne trouve rien à manger, ce n’est pas qu’on est anticommunistes, c’est que personne ne comprend ce qui se passe. Il n’y a rien à acheter nulle part. On fait des heures de queue pour rien. Avant la révolution, les pauvres pouvaient se payer du fromage. Aujourd’hui, même avec de l’argent, il n’y en a plus. On est fatigués, Sacha.
– Il y a des problèmes d’approvisionnement, le gouvernement y travaille. On va réussir.
– Si on passait à table ? lança Irina. Les enfants sont énervés.
Nadejda, aidée par Piotr et Ludmila, apporta les trois matzot, chacune recouverte d’une serviette brodée et les disposa sur le plateau aux côtés d’une coupelle avec des œufs durs, des raviers remplis de branches de céleri, des radis noirs, une compote de pomme à la couleur sombre, l’os de veau à la viande grillée et une coupe avec de l’eau dans laquelle elle rajouta du sel. Une fois tous assis, il restait trois places vides.
– On est combien ce soir ? demanda Sacha en comptant le nombre de couverts.
– Il y a deux absents, expliqua Igor.
– Je croyais qu’on ne gardait une place que pour le pauvre.
– L’année dernière, Boris et Lev étaient parmi nous.
– Ils sont là où ils doivent être, répondit Sacha. S’ils n’ont rien à se reprocher, ils seront libérés.
– Si on faisait la prière ? intervint Irina.
– Il faut retirer ces deux assiettes.
– Mais, Sacha, c’est pour Boris et Lev ! insista Irina. C’est la tradition pour les absents. Pour qu’ils reviennent parmi nous. Là où ils sont, ce n’est pas dit qu’ils puissent célébrer le Séder.
– Vous avez la tête plus dure que la pierre ou vous êtes stupides ? On n’a pas le droit d’être réunis ensemble ce soir ! Ces pratiques moyenâgeuses sont interdites ! Ces matzot sont interdites ! Et en plus, vous vous solidarisez avec des contre-révolutionnaires !
– Tu peux nous dire pourquoi ils ont été arrêtés, eux ? demanda Igor. Un pédiatre et un professeur de musique ! Quels crimes abominables ont-ils commis ? Et les centaines d’autres qui disparaissent pour un oui pour un non ?
– Tu crois que je suis venu risquer ma peau et celle de ma femme avec une bande de fanatiques rétrogrades pour recevoir des leçons ?
– Pourquoi tu nous insultes, Sacha ? Je sais ce que tu fais au ministère et il n’y a pas de quoi en être fier.
– Je travaille pour mon pays et pour que la révolution triomphe !
– Je vous en supplie, faisons la prière, mes enfants, insista Irina d’une voix tremblante.
– Enlève ces deux assiettes, maman.
– Tu es devenu fou !
– Boris a avoué. Il a été condamné !
– Ce n’est pas possible ! C’est un médecin ! cria Igor. Il n’a rien fait d’autre que son métier.
– Il est coupable. Et Lev aussi !
– Sors de chez moi tout de suite ! hurla Irina en se dressant. J’ai honte d’avoir eu un fils comme toi ! Va-t’en ! Je ne veux plus jamais te revoir ! Allez-vous-en !
Sacha se leva. Il fit un signe de tête à Anna qui le rejoignit. Il l’aida à mettre sa parka et son châle par-dessus. Il s’habilla et sortit sans un regard. Ils entendirent la porte se refermer.
– Récitons la Haggadah, mes enfants, dit Irina. Et prions pour notre famille.
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