Le club des incorrigibles optimistes

Jean-Michel Guenassia · Chapitre 50 sur 103

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Le club des incorrigibles optimistes

Chapitre 11

11

 

Leonid soupirait, les yeux perdus dans de faméliques cirrocumulus. Sergueï l’observait à la dérobée. Son commandant de bord ne lui parlait pas, ne réagissait à aucune de ses blagues et n’admirait plus le somptueux derrière de la jeune Alexandra. Le radio confirma l’atterrissage à Londres. Le beau temps les attendait.

– Putain de météo, grogna Leonid.

À l’aéroport, il laissa son équipage partir sans lui.

– Je vous rejoins à l’hôtel dès que possible.

Par l’intermédiaire du chef d’escale d’Air France à Heathrow, il réussit à contacter Milène à Orly. Elle ne s’attendait pas à son appel.

– Milène, c’est moi.

– Où es-tu ?

– Je viens d’arriver à Londres. Je suis si heureux d’entendre ta voix. Je n’ai pas arrêté de penser à toi.

– Moi aussi.

– J’ai trente heures de battement avant le vol retour.

– Ce n’est pas long.

– On peut se voir, peut-être ?

– Je t’attends.

– Comment faire ? Je ne peux pas venir à Paris. Je n’ai pas de visa. Si je prends l’avion, ils le sauront.

– J’y avais pensé. J’étais persuadée que c’était fini entre nous.

– Milène, on ne peut pas ne plus se voir. Tu ne veux pas qu’on se revoie ?

– Ne dis pas ça.

– Moi, je ne peux pas bouger. C’est toi qui dois venir.

– Je termine mon service à vingt heures. Je pourrais prendre l’avion pour Londres. Attends, je regarde… C’est impossible, le dernier vient de partir.

– Si tu ne peux pas venir à Londres et que je ne peux pas aller à Paris, on ne se verra plus.

– Si tu faisais Moscou-Paris, ce serait facile.

– Aeroflot n’a pas de ligne sur Paris. Milène, j’ai besoin de toi. Tu comprends ?

– Leonid, ça ne m’amuse pas de te dire ça. Notre histoire est invivable. On a vécu quelque chose de très beau. Continuer serait de la folie. Est-ce que tu te rends compte qu’on est coincés ? On ne peut pas se battre contre la terre entière.

– Je m’en fous. Rien ni personne ne nous empêchera de nous revoir.

– On n’y peut rien, Leonid. C’est impossible.

– Laisse-nous une chance au moins.

– On vit dans des mondes différents et incompatibles.

– Dis-moi que tu ne ressens rien et j’arrêterai.

– C’est compliqué nous deux. Ça ne marchera pas.

– Je ne t’ai rencontrée qu’une fois. Je ne te connais pas, et tu ne me connais pas mais ce qui s’est passé entre nous est plus fort que tout. C’est la première fois que ça m’arrive. Et toi ?

Il y eut un long silence. Que se passa-t-il dans la tête de Milène ? Eut-elle peur de passer à côté d’une aventure exceptionnelle ? Ou était-ce de l’orgueil ? Se dit-elle : Moi, je réussirai là où les autres ont échoué ? Ou a-t-elle soudain cessé de raisonner sans se demander pourquoi les obstacles insurmontables une minute auparavant semblaient dérisoires, comme effacés par un coup de baguette magique ?

– Tu es à quel hôtel ?

– Le Hyde Park Hotel. C’est dans le centre.

– Vas-y.

Milène arriva à deux heures du matin. Leonid s’était endormi habillé, lumières allumées. Il entendit des petits coups frappés à sa porte, se leva avec peine et, ensommeillé, ouvrit la porte. Il mit quelques instants à réaliser qu’elle se trouvait là, face à lui, avec ce sourire qui l’envahissait. Elle se précipita dans ses bras.

En fin de matinée, inquiet de ne pas voir Leonid qui était toujours le premier debout, Sergueï vint aux nouvelles. Il le découvrit les cheveux en bataille, enveloppé dans la descente de lit, ignorant l’heure, le jour et le lieu où il se trouvait. Par l’entrebâillement de la porte, il aperçut une jambe fine qui dépassait des draps, entendit une voix féminine demander : « What happens, darling ? » et conclut que c’était un mauvais moment pour lui proposer d’aller visiter la Tour de Londres.

Le voyage retour fut gai et détendu. Alexandra eut droit à la collection complète des blagues sur les hôtesses de l’air gelées en altitude.

Désormais, le vol du mardi vers Londres était joyeux. Personne n’était dupe des raisons de la bonne humeur de Leonid qui disparaissait dès l’arrivée et revenait pour les formalités d’embarquement. Nul ne s’en

inquiétait. Le MGB2, informé de la situation par le radio, n’y trouva rien à redire. Un héros de l’Union soviétique a le droit de s’amuser. L’enquête de routine, enclenchée par l’attaché militaire de l’ambassade soviétique, fut bâclée par un agent débordé. Il n’y avait rien à craindre de Milène Reynolds, une Française née Girard, épouse du directeur d’une compagnie d’assurances de la City. Rien dans son rapport sur sa séparation d’avec son mari. Rien non plus sur le retour de Milène à Air France. Il était récent. Ni l’un ni l’autre n’ayant accès à des informations stratégiques, on classa ce dossier succinct, d’autant que l’un avait des relations haut placées.

Une fois par semaine, Leonid retrouvait Milène. Il attendait dans la salle des pilotes de l’aérogare d’Heathrow jusqu’à une heure tardive de la nuit l’arrivée du DC 3 de la Postale qui livrait et récupérait le courrier. Milène avait réussi à convaincre l’équipage de la laisser embarquer dans l’avion-cargo alors que le transport de passagers était interdit par la compagnie. Mais que n’aurait pas fait un commandant de bord pour les beaux yeux de Milène ? Elle savait demander et aucun homme ne refusait. Elle faisait le voyage sur le strapontin en fer puis profita des sacs postaux. Sur le tarmac d’Heathrow, Leonid repérait le bruit du Dakota avant qu’il ne soit visible et n’entame la manœuvre d’approche. Avec le temps, c’était devenu une habitude. Sauf quand il y avait du smog, bien entendu.

Des fois, à cause de la météo, le temps leur était compté. Ils n’allaient pas à Londres et restaient dans un coin de l’aérogare à se parler et se tenir les mains. Et quand ils se séparaient, c’était un déchirement et une crainte. Une semaine à attendre. Milène occupait les pensées de Leonid. Aucune femme n’avait accaparé son esprit. Elle était avec lui nuit et jour. Cette présence lui était douce. Il lui parlait, lui souriait, la caressait à trois mille kilomètres de distance. Elle lui répondait qu’elle pensait sans cesse à lui. Elle avait loué une petite maison à Hounslow. Ils pouvaient rester couchés durant deux jours et deux nuits d’affilée, inséparables, sans presque se nourrir. Ils se promenaient comme deux étudiants dans les parcs de Londres. Milène préférait celui de Greenwich pour ses cèdres monumentaux et ses écureuils intrépides qui venaient manger dans le creux de sa main. Elle l’emmena au British Museum mais Leonid s’ennuyait dans les musées.

Elle lui fit découvrir le cinéma américain. Ils allaient à l’Odeon de Richmond, qui projetait deux films par séance. Il ne comprenait pas tout. Les acteurs parlaient vite. Elle lui expliquait au creux de l’oreille. Une fois, ils allèrent à Covent Garden. Leonid adorait les ballets. Au début, elle était stupéfaite de la quantité de whisky qu’il absorbait sans en être affecté. Les deux premières bouteilles ne lui faisaient aucun effet. À la troisième, son œil s’allumait, il riait pour un rien mais il marchait droit et gardait sa raison. Leonid n’aimait pas boire seul et Milène ne buvait pas. À peine trempait-elle ses lèvres dans le verre. Avec elle, il arrêta de boire. Souvent, ils passaient une partie de la soirée au Black Fox, le pub du quartier. Rien ne les distinguait des habitués. Ils partaient au dernier moment, découvrant l’heure tardive avec stupéfaction, et se précipitaient à Heathrow, elle pour retourner à Paris et lui à Moscou. À la semaine prochaine.

 

Les congés à Leningrad, autrefois une fête, devenaient pesants. Les parties d’échecs avec Dimitri Rovine, qui le ravitaillait en essence pure d’eucalyptus, lui paraissaient interminables et Leonid les perdait avec indifférence.

– Tu fais des erreurs de débutant. Que se passe-t-il ? Tu as l’air préoccupé.

– Dimitri Vladimirovitch, je peux t’avouer un secret.

– Si c’est un secret, Leonid Mikhaïlovitch, il est préférable de ne rien me dire. Dans notre pays, chacun doit garder ses secrets.

– J’ai rencontré quelqu’un.

– Depuis cinq ans que je te connais, tu as dû avoir une centaine de liaisons, peut-être plus, non ? Je vais te confier un vrai secret, je t’envie.

– Celle-là n’est pas pareille.

– C’est le principal intérêt des femmes. Imagine qu’elles se ressemblent. Il n’y aurait plus besoin de changer. Qu’a-t-elle de différent ?

– Tout.

– Tu as de la chance d’avoir rencontré une femme différente.

– On ne peut pas vivre ensemble.

– Elle est mariée ?

– Ils sont séparés.

– S’il n’y a pas de mari, où est le problème ?

– C’est une Française. Elle vit à Paris.

– Leonid Mikhaïlovitch, tu es fou ! Tu n’avais pas assez de femmes ici ?

– Je n’ai pas choisi. Elle non plus.

– Ça dure depuis combien de temps ?

– Six mois. Je fais la ligne Moscou-Londres et elle travaille à Paris. Elle vient à la sauvette et on se voit pendant mon escale.

– Que vas-tu faire ?

– Que veux-tu que je fasse ?

– Mon pauvre Leonid Mikhaïlovitch, tout compte fait, je n’ai pas envie d’être à ta place.

 

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